Lascia ch’io pianga

Tandis que je me promène avec mes deux compères — à ma droite monsieur Temps en costume gris, aérien, flexible, tantôt arbre tantôt nuage, sautant glissant, n’est que respiration ; dans mon dos monsieur Nuit, relâché comme un organe se laisse aller dans le sac, chaque pas résonne en mots en phrases, chaque pas a une histoire menant à un chapitre, à un livre, une contrée, chaque pas grouillant de vies — monsieur Temps vole de branche en branche, il est vide de tout, il se détend après son arpentage minutieux du piano, il est l’araignée pantomime sans un mot, pour lui tout est convertible en musique.
Et de tous ces mots délaissés, pas un n’échappe à monsieur Nuit. Il en connaît le goût, la texture, les mariages et les enfantements comme s’il en était le chaudron, le cloaque tout à la fois — l’océan, le volcan, le jardin des délices et les enfers — mais ces immensités il m’en a fait un jour ce panier, cette nasse qu’il a tiré pour moi sur la rive, qu’il m’a laissé porter comme un mulet, comme le simple poids des âges, un panier percé.
Monsieur Nuit, ce loqueteux, pend à toutes les branches et tient conseil sur chaque dos. Il est l’apanage des êtres parlants. Leur butin. Toutes les merveilles et toutes les guérisons y côtoient tous les dangers. Il ne manque pas une pièce dans son jeu. Il n’y a pas de mistigri. Il n’y a que des mauvais joueurs.
Quel que soit le chemin que vous empruntiez, il est déjà là, prêt à se couler sur tous les dos. Il pend dans les branches des arbres, il somnole sur la rive du fleuve. Il se souvient de toutes les guerres, qu’elles aient ou non existé, et de tous les retours au pays.
Mais la guerre, pour eux (que nous sommes) a plus de charme que les récits. Les théâtres ne sont plus le centre des cités, ils sont dans les murs de la maison sur les écrans, dans la chambre, dans la main, sur les oreilles. Trop près pour que passe le frisson du théâtre, les ombres du conte, ni le chant de l’épopée. Retour à la barbarie, disent-ils — ou ne disent-ils pas car la parole leur manque.

Peut-être la nuit dans leurs rêves parlent-ils mais il n’en savent plus rien.
— Tu rêves encore ? a demandé dans mon dos monsieur Nuit au passant que je croisais.

Photographie : Kazuo Ohno dansant

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