surpris

surpris-1891

Ailleurs.

La musique vous surprend, dans ce silence. Elle est si proche. Elle souffle, elle pianote, elle glisse contre vous. Derrière vous elle passe comme quelqu’un qui vient de vous frôler, une épaule sombre qui a murmuré quelque chose avant de disparaître, cachée derrière le chuintement, la dégringolade de sons boisés. Les notes répétées, rebondies, marimbas, flûtes, la famille des balafons réunie dans une grande chambre d’écho sous les bambous, face aux cordes gourmandes en fête, qui se chevauchent, s’égosillent, cavalcade de troupeaux gloussants, glissants dévalant, escaladant, éclaboussant presque à votre nez. Les petites éclosions moussues comblent d’étonnement comme si des fleurs s’épanouissaient sur la neige. Sur une grande table de bois s’étale un tapis de blancheur lumineuse. Glissades de reflets. Accents de cymbales sur des languettes vertes flexibles, pointes, chuchotis, gouttes, louches lâches, lumière roule, foule, feule. Nappe bleu ciel déployée, toutes les couleurs d’une matinée d’hiver dans un jardin vous environnent, vous touchent, vous font signe, vous emboîtent le pas, vous font danser. C’est la musique du dégel, c’est l’eau qui se régale, qui régale terre, ciel, feuillages, oiseaux et promeneurs.

Seul point commun bien sûr, le titre, avec le tableau d’Henri Rousseau

distances

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Comme Rimbaud lançant des cordes d’étoile à étoile, comme l’enfant, l’amie, l’ami au bout du fil ou du sans-fil appelant, au bout de la nuit cherchant, attrapant, lâchant, manquant – réseau d’interactions, rets, filet, maillage plutôt qu’homme, plutôt que femme. Le goût des autres en caresse dans le froid doux, spacieux. Herbe fragile, plante, tiges dressées, serrées, feuilles assoiffées, vert resplendissant. Tout cela plutôt qu’homme, plutôt que femme. Premier oiseau s’égosillant du matin, petit intrépide bientôt suivi par un autre. L’aube devient bleue.
Il est encore nuit quand tu te lèves pour travailler. Tiraillé. Tiraillée. Jusqu’au fond du lointain intérieur. Tu as traversé la nuit. Tu l’as vue sans la voir. Tout était parfaitement en place. Elle s’étendait sur la campagne. Les étoiles, éparpillées, l’emplissaient de leur distance souveraine. La lune en quartier d’orange reluisait au-dessus d’une lumière fondante, un peu molle, qui s’était répandue partout.
La montagne endormie dans l’immense train de ses gros dos, barrait l’est du nord au sud, imposant sa haute masse noire à la lumière lunaire comme tout à l’heure au soleil qui l’escaladera sur l’autre flanc. Ça et là des arbres décharnés noirs triomphent contre le ciel laiteux.
L’immensité du silence est rayée au loin par un jet continu de rumeur routière.
Des pas de danse sur le chemin, des présences devinées. Et toutes les distances s’écoutent au rythme du jour qui vient.

Peinture de Pierre Boncompain

le premier mot

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PaPa est le mot que je connais le mieux – ou pas exactement. C’est le seul mot qui me vient spontanément – brusquement toujours, ou plutôt qui surgit du plus profond de moi. Mais je ne le « connais » pas précisément. Au contraire, peut-être. Il m’arrive comme étranger, comme étrangement. Il surgit, il survient, de l’intérieur, ou peut-être de l’inconnu. Il me trouve, il me traverse, il me rejoint – c’est lui qui me connaît.
Comme mon père, justement. Comme mon père l’enfant que je suis (que j’étais), comme il me connaissait (ce qui m’étonnait, me surprenait – et me rassurait.) C’est l’impression que j’avais – ou c’est ce que je voulais – que je désirais.
Ce qui surgit donc là, ces deux syllabes qui explosent comme un rire – involontaire –, qui me surprennent, m’arrivent sans prévenir, de temps en temps, depuis des années (des années après sa mort), ce serait donc comme quelque chose de très archaïque dans ma vie… de très neuf aussi : cet attachement primordial…
A la différence d’Henri Michaux – qui était seul au monde – pour qui le premier mot qui vient, c’est toujours Abricot.
Pas seul au monde, finalement.
Ni lui, ni moi.

dessin r.t

human

Balcon I, 1925

Dedans, c’est demain au creux de la main. Dehors c’est le creux du solstice, l’hiver.
Dedans, l’enfant est dans le panier entrecroisé d’osier. L’enfant est le passé et l’avenir tout entiers.
Dehors, l’hiver, c’est humer la fumée d’un tas de fumier, c’est une fourche plantée dans l’antre de la chaude bouse, du foin fané, du purin qui fuit, du feu de la fente, de la braise orange, du manteau, pelisse épaisse de la nuit où fusent les étoiles.
Dedans cette présence de l’enfant nouveau-né est tellement bouleversante pour l’human
qu’il perd complètement la notion du temps, de l’espace
qu’il embrasse l’étoile et l’animal d’un même souffle, d’un feu,
qu’il les prend dans ses mains, les miniaturise,
les cuit, les refroidit.
Dehors dedans trouve l’entre-ouverture où ça respire, où ça joue, où continue le temps.

Jean Arp, Balcon I, 1925

fossiles

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Voir un arbre, c’est voir le passé et l’avenir d’un seul regard.
Tout aussi bien que prendre une graine dans sa main. Elle qui contient tout le passé prêt à germer. De l’avenir et du passé à tout instant nous sommes traversés. L’arbre danse avec ça.
Mais l’homme a le goût des fossiles. Depuis qu’il est descendu des arbres il n’a plus guère le goût de danser. Il a dessiné ses prés-carrés, creusé son trou et construit ses bras articulés afin de tout dominer autour de lui – etc. Cette humanité-là est un cancer pour la Terre – peu à peu elle s’en extrait.
Il lui manquait le ciel – des feuilles, des fleurs, le ciel débridé des singes nomades. Il lui manque maintenant la terre. Cette humanité s’en va.
La petite part qui reste sera réabsorbée par la nature terrestre.
Ceux qui seront partis – les nouveaux dinosaures – auront laissé provisoirement quelques fossiles, tours eiffel rouillées, dans le paysage. Il est toujours temps de quitter le vaisseau fantôme.

photo r.t

jouissance

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Enfin tout sera débordé.
Les mots sont léchés seulement par l’écume, quand l’évidence a tout envahi, quand plus de questionnement.
Une évidence qui déborde.

Déborder – passer les bords
passer les bornes (« Tu passes les bornes ! » me disait mon père)
Le langage sert à borner
(comme le père, finalement)…
Et la mère, et la mère, à quoi sert-elle, la mère ? dirait Prévert.
Elle sert à contenir
de toute évidence
Est-ce pour cela que la jouissance féminine est scandaleuse, aux dires de certains…
L’humain est scandaleux. Depuis qu’il s’est mis debout il n’a plus de limites.
Le langage interroge le langage…

Et pourtant ça déborde et emplit, quand l’accord se fait avec plus grand que soi, avec le vaste, le non-soi, non-nommé
rebat les cartes du langage, ravive les couleurs, porte à la danse.

 

photographie signée Zarma Photography dans l’angle inférieur gauche
Jacques Prévert, Familiale, Paroles

équilibre

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Nous recherchons l’équilibre.
L’équilibre de la marche. L’équilibre de la respiration.
Équi libre – Libre d’un côté et de l’autre.
Ce n’est pas se sentir au centre, mais se sentir latéralisé – funambule, ne tombant ni d’un côté ni de l’autre.
Vie et mort.
Nous nous sommes mis debout en devenant conscients de la mort et de la vie. Nous avons fait face au risque. Quelle stimulante aventure, exaltante, de la fragilité et de la puissance. Entre l’hubris et la terreur. Nous avons su que nous étions les seuls êtres conscients de la mort et de la vie. C’est pourquoi nous avons créé les dieux pour ne pas porter seuls cette insupportable responsabilité.
Et nous nous sommes tranquillisés. Nous avons géré petitement notre équilibre, en regardant à nos pieds, le transférant dans les choses, dans toutes les choses du monde – objets, animaux, plantes et pensée. Nous avons échafaudé.
Mais toujours notre regard s’emplit de bonheur quand nous sommes debout face à l’horizon. Seuls nos pieds pataugent dans la merde – notre merde.

photo r.t

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Quand les saisons roulent sur les toits, le jour et la nuit se confondent. Ils ne sont pas différents, ils s’échangent leurs masques, se cachent l’un dans l’autre. Des lumières, des couleurs, des ombres, déversées par paquets chassés par l’hiver ou accumulés contre les rives du toit. Des lunes renouvelées, recomptées, des étoiles, des nuits renversées, les choses parlent plus que les mots. Elles n’ont pas besoin de mentir, d’inventer. Les choses : ce que l’on voit, que l’on touche, que l’on perçoit, qui apparaît, disparaît, tout ce qui est hors de nous. Alors ça se met à parler, quand le son dans la gorge a rendu ses derniers mots, ça tricote une nouvelle langue, de nouvelles couleurs, la métamorphose court, nous emporte. Nous tisse en même temps un filet solide où rebondir, des cordes plus rêches, plus sèches où mettre les mains, ou des arbres ou des parfums de neige.

photo r.t

oiseau

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Comment peut-on être oiseau ?
L’exil vous transforme en oiseau
vous enlève le sol de sous les pieds, et avec le sol les bras, les fontaines, les soirées et les nuits, les routes, les bureaux, pour écrire et lire et discuter, les sourires de tous les autres.
Vous devez sautiller frileusement,
mais sans la grâce de la bergeronnette,
vous êtes plutôt comme le martinet qui se traîne au sol, incapable de rejoindre ses compagnons joyeux acrobates du ciel dont le destin l’a décroché — car ce n’est pas un héros non plus, pas un oiseau blanc aux ailes de géant — c’est un martinet noir, black comme un corbeau, un paria, un terroriste.
Voilà ce que vous êtes, rejeté de vos frères
Vous êtes eux-mêmes, ce qu’ils ne veulent pas voir
ce qu’ils fuient d’eux-mêmes, vous êtes l’humain, le misérable.

Saadi dans un jardin de roses, Attribué à Govardhan

À écouter : https://www.franceculture.fr/emissions/poesie-et-ainsi-de-suite/poesie-et-nuit-persane

contradictions

Harvest Spiral, 1969

On dit que toute théorie scientifique est falsifiable — doit être falsifiable. Peut-être bien est-ce par la contradiction aussi qu’avance la philosophie. Tout change et tout doit changer nécessairement — depuis qu’ Héraclite nous l’a appris. La contradiction est sans doute le surgissement de cette nécessité. Elle n’est pas facile à concilier ni avec le droit ni avec la vie. Elle nous laisse sur le fond d’intranquillité ; mais nous sommes ainsi, ce n’est pas contradictoire avec notre insaisissable, notre intime, notre ce-qui-échappe, notre « âme » qu’en vain saint Michel cherche à peser avec sa balance. Notre désir. Notre souffle et notre chaleur.

Alexander Calder, Harvest Spiral, 1969