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Quand les saisons roulent sur les toits, le jour et la nuit se confondent. Ils ne sont pas différents, ils s’échangent leurs masques, se cachent l’un dans l’autre. Des lumières, des couleurs, des ombres, déversées par paquets chassés par l’hiver ou accumulés contre les rives du toit. Des lunes renouvelées, recomptées, des étoiles, des nuits renversées, les choses parlent plus que les mots. Elles n’ont pas besoin de mentir, d’inventer. Les choses : ce que l’on voit, que l’on touche, que l’on perçoit, qui apparaît, disparaît, tout ce qui est hors de nous. Alors ça se met à parler, quand le son dans la gorge a rendu ses derniers mots, ça tricote une nouvelle langue, de nouvelles couleurs, la métamorphose court, nous emporte. Nous tisse en même temps un filet solide où rebondir, des cordes plus rêches, plus sèches où mettre les mains, ou des arbres ou des parfums de neige.

photo r.t

oiseau

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Comment peut-on être oiseau ?
L’exil vous transforme en oiseau
vous enlève le sol de sous les pieds, et avec le sol les bras, les fontaines, les soirées et les nuits, les routes, les bureaux, pour écrire et lire et discuter, les sourires de tous les autres.
Vous devez sautiller frileusement,
mais sans la grâce de la bergeronnette,
vous êtes plutôt comme le martinet qui se traîne au sol, incapable de rejoindre ses compagnons joyeux acrobates du ciel dont le destin l’a décroché — car ce n’est pas un héros non plus, pas un oiseau blanc aux ailes de géant — c’est un martinet noir, black comme un corbeau, un paria, un terroriste.
Voilà ce que vous êtes, rejeté de vos frères
Vous êtes eux-mêmes, ce qu’ils ne veulent pas voir
ce qu’ils fuient d’eux-mêmes, vous êtes l’humain, le misérable.

Saadi dans un jardin de roses, Attribué à Govardhan

À écouter : https://www.franceculture.fr/emissions/poesie-et-ainsi-de-suite/poesie-et-nuit-persane

contradictions

Harvest Spiral, 1969

On dit que toute théorie scientifique est falsifiable — doit être falsifiable. Peut-être bien est-ce par la contradiction aussi qu’avance la philosophie. Tout change et tout doit changer nécessairement — depuis qu’ Héraclite nous l’a appris. La contradiction est sans doute le surgissement de cette nécessité. Elle n’est pas facile à concilier ni avec le droit ni avec la vie. Elle nous laisse sur le fond d’intranquillité ; mais nous sommes ainsi, ce n’est pas contradictoire avec notre insaisissable, notre intime, notre ce-qui-échappe, notre « âme » qu’en vain saint Michel cherche à peser avec sa balance. Notre désir. Notre souffle et notre chaleur.

Alexander Calder, Harvest Spiral, 1969

la morale

Het Kwaad is banaal, 1984

Juger est un acte irresponsable.

(avec Héraclite, Socrate, Spinoza, Lévinas, Foucault, les autres, et tout spécialement Marcel Conche que je remercie, en me joignant à eux avec pour le moment une seule phrase, mais écorchant au passage Aristote car le principe de non-contradiction ne sera pas respecté)

Et cela ne m’empêchera pas d’agir.

Marlene Dumas, Het Kwaad is Banaal (1984)

Listen to Marlen Dumas speaking of that :

la poésie

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Je vois passer les dernières écharpes de couleur dans le ciel, comme souvent le soir. Elles ne s’accrochent plus au mur de ma maison comme autrefois, attendant que mon rêve se dissipe, exalté par l’écriture. Les nuages passent, ternissent, se disloquent, dessinant des flammèches, des traces de pinceaux, des processions désordonnées, vagabondes, des danses sautillantes ou des taches d’encre peu à peu diluées dans le ciel rose et bleu, silencieux, où vient virevolter une chauve-souris.
Comme est passée la poésie qui me berçait, m’enveloppait, me protégeait et m’a finalement laissé le monde cru, compact et froid, brûlant, cruel, beau, sans limites, sans accroche véritable… comme je le lui demandais ardemment depuis toujours.
Elle est pourtant restée dans le fluide de mon corps, et jusqu’entre mes mains.

outils

Régine Mondon1r

Je suis allé faire un tour dehors.
En rentrant je ne pouvais plus respirer, mon cœur ne pouvait plus battre librement, je ne pouvais plus imaginer rester un instant de plus dans cet intérieur oppressant. Les fleurs m’avaient été otées de la bouche. On avait retiré l’air de mes poumons avec un tire-bouchon. Les parfums avaient été piétinés, les nuages avaient été ficelés au-dessus des arbres, je les vis un instant par la fenêtre. Tout était sale, gris, on était en train de tirer des rideaux de poussière, de soulever des grilles de fer pour nous habiller, à même la peau. On nous pressait les uns contre les autres sur des murs de cadavres qui geignaient, qui grognaient et aboyaient, qui nous enfilaient leurs moignons dans les côtes. Je ne pouvais pas hurler, j’étais baillonné de l’intérieur par des poussées de fantômes que d’un coup je crevai de ma plume, de mon stylet quand je me mis à écrire, qu’ils se dégonflèrent, s’écoulèrent et dehors le soleil revint à la fenêtre, radieux. Je ne savais plus qui j’étais. J’allais pouvoir retourner là où je n’étais rien. Rien d’autre que vie qui respire, sent et se meut parmi mille autres formes mouvantes se déployant, m’offrant leur espace en partage, tuiles du toit baignées du lait des nuages.

Dessin de Régine Mondon

hébétude

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Finalement tous ce petits personnages qui sont sortis du miroir à notre rencontre
ils ne sont pas plus bêtes que nous
même s’ils ne peuvent rien nous apprendre
et que nous ne pouvons rien non plus leur enseigner.
Du moins ils nous reposent
pendant que nous prenons leur place de l’autre côté
et que nous les observons.

Je repense à Henri Michaux
Chemins cherchés
Chemins perdus
Transgressions

Colette Reydet Petits dessins à l’encre réalisés pour un livre d’artiste, « petites vadrouilles », en duo avec Carole Penin 2016

midi à quatorze heures

philosopher à l'infini couv puf détail

Le matin, la nuit pèse encore, elle me coule le plomb de noirceur au creux du vivre. Il doit être absorbé, métabolisé, pour que je me reprenne d’estomac, de pied en cap, pour que le soleil puisse transparaître, m’inonder, m’innerver.
C’est la repoussée d’un arbre. D’un arbre marchant, d’un homme.
A midi, Dieu s’organise en moi.
Ne vous méprenez pas, ce dieu n’a pas de nom, pas d’image, pas d’existence encore, juste un début d’organisation de toutes les affluences qui me constituent, qui viennent de vous, de vous et de vous, affluents des étoiles – une façon commode de dire : de tout ce qui me précède, pensées, actions, matières.
Voilà, il est quatorze heures.

Près de moi le livre de Marcel Conche sur lequel je m’étais endormi.

Philosopher à l’infini, puf, détail de la couverture

sensations

Marocco sept 2016

sont le compromis entre le soi et l’autre
le lieu où ça se frotte, s’affronte,
meurt et survit, peine et jouit.
Les sensations sont en nous la mer et le ciel,
la dureté, la sécheresse du feu des étoiles engouffré dans une coulée de grains de sable noyé usé cicatrisé et fondu à blanc à nouveau. Nous sommes le rejet, la bave de l’océan, la continuation de la guerre, de polemos, de la peur et de la victoire.
Nos sensations nous bercent, nous remuent, nous secouent, nous trouent et nous pansent. Et nous quittent un jour. Alors nous devenons l’autre, sans compromis.

Photographie Soaz Saahli, One year ago Marocco, miss you.

sur l’éternité

ce 17 juillet

« L’éternité occupe ceux qui ont du temps à perdre » écrivait Paul Valéry dans ses Mauvaises pensées et autres.
Je prendrai Valéry au pied de la lettre (saluant au passage Lucien Jerphagnon, le maître en saint Augustin, disant : question spiritualité, Paul Valéry ne volait pas très haut), j’irai le chercher au ras des pâquerettes. Penser l’éternité n’est donné que si vous perdez le temps.
Vous perdez le temps comme on perd les pédales, comme on dort, vous lâchez prise, la pensée perd ses griffes, elle abandonne sa proie et le temps disparaît. Oui, le temps disparaît : vous avez perdu votre temps, vous ne vous appartenez plus, vous êtes perdu car c’était vous le temps.
Perdu quand elle est retrouvée !

L’éternité c’était le temps
— Mais oui ! Le temps c’est l’éternité
Comment serait-il fait d’autre chose ?
Comment serait-elle faite d’autre chose ?

L’éternité n’est que le temps déguisé, le temps qui a retourné son manteau pour montrer toute sa magie.

Paul Valéry
Lucien Jerphagnon
Jacques Prévert
Arthur Rimbaud
Photo r.t