Cette main qui se soulève, quitte le clavier en laissant sous elle résonner encore cette phrase de la cantate de Bach — le ruisseau, qui fait toujours du bien — cette phrase, qui joue toute seule comme une enfant, s’en va se poser en gouttes de soleil sur une large feuille flottant sur l’eau. Il voit cette image de bananier et de rivière.
Il voit une main qui est soulevée comme un bouquet tenu dans le cornet blanc empesé d’une manchette en dentelle, cérémonieusement.
Les mains coupées. Les mains écrasées. Le corps assassiné.
Cette main qui est à elle seule toute une industrie de haute précision et toute une agriculture irriguée chargée de fruits, une vallée où coule la rivière roulant chantant polissant des galets.
Cette main frôlée de sensations, parfois des pattes de minuscules insectes imperceptibles.
Cette main où s’est blotti un oiseau.
Quand je la remets au piano elle se sent comme un poisson remis à l’eau dans sa rivière, retrouvant l’autre, semblable et différente dans son chant et son histoire, avec qui elle va partager le jeu.
La main, elle-même insecte qui courait sur la feuille de papier, la marquait, la maculait de son excrétion de graphite, de sa catharsis, et qui switche vers une autre, attendant sur les touches du piano.

Afifa Aleiby





