Des grosses voix résonnent. Comme si elles habitaient tout près, dans des grottes. La nuit en est emplie. Elles sont humaines, mais graves et puissantes comme on pourrait imaginer celle des ours car la nuit les surdimensionne et les anime déjà de rêve. Je dois me lever, marcher dans l’obscurité malgré le froid. Je me drape dans un manteau, une pelisse que je trouve là, près de l’entrée de la cabane. Un peu de confort revient lentement dans mon corps, à mesure que l’énergie s’assouplit, s’exprime. L’espèce humaine a des abords d’une grande diversité que je découvre avec maladresse et étonnement. Je ne suis pas comme ces ours. Quand le soir venait, très doucement, laissant paraître la collégiale comme un vaisseau antique massif modelé dans l’ocre de sa pierre de molasse, glissant immobile le long du fleuve ; des oiseaux s’en détachant : une petite troupe de flocons noirs qui s’élèvent, aussitôt traversés d’en bas comme dans le jet d’un semeur par d’autres oiseaux, plus vifs, une escadrille de flèches (d’autres corbeaux plus jeunes ou une autre espèce ?) — surgissement de vie, un haïku. Des petites chauves-souris venues voleter en souplesse, survolant les arbres, fouillant le bord des toits, brodant l’air avec vélocité de leur petit corps arrondi comme des cols de petites écolières. Le soir estompant très lentement sa lumière. Des tourterelles, des ramiers, des mésanges aux minuscules inflexions sonores s’y attardaient, des corneilles criardes s’offraient de brefs et intempestifs raffuts. Le concert ce soir m’a été un long raga délicieux. Jacques est apparu, disparu, en familier du lieu, ainsi qu’une dame âgée sortant de chez elle pour déplacer sa voiture et la garer sur une place autorisée. Je me remis en chemin à travers l’effluve musical qui s’étirait docile au monde décalé de la ville, vers la promesse inconsciente d’un repas.
Mes ailes de chauve-souris cette nuit sont les draps dans lesquels reviennent, par moments, l’inquiétude ou la paix du corps.

Paul Klee, Fenêtre au jardin, gouache, 1918





