Monsieur Nuit est encore petit. Aussi surprenant que cela paraisse, il est guère plus qu’un bébé. Sa période de vie n’est pas la nôtre. Sa gestation a été lente, très lente, avant de naître parmi nous, parmi nos ancêtres — certains ont pu le rencontrer, je ne pense pas être le premier.
Je le vois dans une peinture en face de moi, une peinture que j’ai faite. Comment s’y est-il introduit, y a-t-il bondi… elle en est toute remuée, enflée, tourmentée de vigueurs, ses couleurs roulent, explosent de force intestine, traversées de baleines, de corps innommables torsadés, enserrés, désossés, soulevés, écartés, survolant, enfonçant, sillonnant ce volume plein de rire, de fête et d’émoi. Je reconnais sans conteste monsieur Nuit niché dans une vague bleue verte rouge, il a une tête ronde marron évidée ou emplie d’ombre comme une tête de mort, une boule indéfinissable d’argile ou de mousse qui intensifie toute la douce sauvagerie de l’ensemble.
Depuis que j’ai vidé la maison il semble prendre ses aises, se déployer en croissance, la peinture ne tient plus en place, des corps se forment, s’engendrent, se déforment, se coordonnent. Suis-je en train de voir, dans ces couleurs éclatantes et leur intense métamorphose, l’intérieur de ce qu’était le sac de monsieur Nuit ?
Les nerfs de mes jambes s’arrachent à moi, me soulèvent, je m’approche, je me meus dans cet espace que m’envoie la peinture, en lignes sur le plancher où mes pas s’arrondissent dans la même énergie que je transporte maintenant dans toute la maison vide, que je réchauffe avec mon corps.
Je vois monsieur Nuit, le crane soyeux voluptueux amplifier le mouvement des vagues qui l’entourent, arrondir les ventres bleus, développer les langues rouges, tirer des lignes de veines, des rivières, des grottes, des collines, des oiseaux noirs à becs pointus, par-dessus les champs verts parcourus de nageoires aux cartilages roses sous l’œil comique de corps lunaires.
La nuit gagne en chaleur, en confort, nous sommes dans le mouvement du temps.

Afifa Aleiby





