Pendant que je suis dans tous mes états, que suis-je en train de faire ? Bouffant, buvant, marchant, cuisinant, peignant, bricolant, essayant de lire, pianotant, notant parfois quelques mots sans parvenir à écrire… ça déborde, je fais mon monsieur Nuit, je brasse, je remue. Je me remplis. J’attends le moment où je pourrai lâcher les vannes, où tout ressortira, dans le désordre, où je pourrai voir ce désordre, quelle tête il a, et quelles jambes — j’en saisirai une comme enfant avec la grande pince de bois j’attrapais dans la cuve de lessive en train de tourner une jambe de pantalon ou peut-être même un soutien-gorge ou la petite poupée de chiffon de ma sœur. Voilà comment je joue à monsieur Nuit. Lui n’a pas besoin de moteur pour faire tourner la machine, le bouillon c’est nous tous qui le brassons avec nos vies d’impatience, de divertissement comme dit Pascal — et le soir, la nuit, quand il n’en peut plus, lui aussi il écrit, peut-être, son livre qui n’en est pas un, suspendu entre deux infinis.
Je me vois un instant entre mes deux compères, qui me tiennent debout dans l’imaginaire, comme un bizarre pantin, à moitié trempé, dégoulinant du vase de nuit, à moitié frais fouetté au visage par l’air naissant, prenant forme du jour.
Qui est monsieur Temps, qui est monsieur Nuit, avez-vous demandé…
Regardez-les, l’un soufflant l’air frais à la fleur, à la feuille, au bourgeon qui s’ouvre, au fruit qui prend lumière, se colore, à la branche qui s’allonge, l’autre recueillant (ou seulement observant ?) tout ce qui tombe par derrière, la graine, le bois, la coquille, le limon, les remous du sable et de la roche, l’argile, la trace du crayon et du pinceau, le labyrinthe des anciens chemins, les fourmis elles-mêmes qui s’y engouffrent.

Victor Brauner





