De ce côté extérieur de la fenêtre, le soleil est plus capricieux, changeant, prodigue ou réticent dans ses caresses, il joue d’avances ou de retenue, de cache-cache avec le ciel nuageux, et revient si franc, si généreux, que je m’aperçois qu’il n’en est rien, qu’il ne joue pas — avec nos nerfs, non plus qu’avec les nuages — mais que c’est nous, roulés dans notre planète sous les cache-nez, couettes et draps d’une atmosphère de mars, qui faisons la pluie et le beau temps. Le diable bat sa femme, disions-nous, enfants, quand la pluie alternait — se disputait — avec le soleil. Nous croyions-nous dans les champs de Mars, dieu de la guerre… Revoilà donc sur le tapis, sans que personne ne s’en estime responsable, la guerre. Curieuse planète que la nôtre, qui suit son bonhomme de chemin, de révolution en révolution. Signé : monsieur Nuit.
A force de renoncer, je sens revenir une plénitude : le vide, le silence, l’étendue, la grandeur et la chaleur du soleil. A force de me déposséder (ma tendance à me débarrasser des soucis matériels, des besoins superflus, ne cesse de s’accroître), je vois affluer la richesse à l’extérieur, à force de me vider je vois s’emplir le monde — vases communicants — respiration. Au soleil du printemps je réponds par ce déploiement. Ai-je en commun avec les feuilles, avec les fleurs, cette ouverture à la lumière, cette réceptivité… mais je ne grandis pas pourtant. Pourtant si, quelque chose grandit, qui m’habite : mon habitat, mon espace vital, sans doute. De là, mon regard est changé. Ma parole, mes gestes, le seront-ils ? Comment vivre le printemps, n’est-ce pas la question que je pose? Comment naître, comment renaître (puisque c’est mon nom), puisque j’y suis parvenu une fois (j’ai raconté, déjà, comme on m’a raconté, que j’étais inanimé à ma naissance et qu’il a fallu force tapes pour me rendre à la vie). J’y suis parvenu et faut-il maintenant que je me l’explique ? C’était au printemps mais un peu plus tard, au mois de mai. Parfois j’hésite, je me replie, je veux retourner dans mon nid. Suis-je encore dépendant de ces autres (la sage-femme, le docteur, qui m’ont frappé), ai-je une dette envers eux ? ou est-ce là la raison de ma timidité ? Est-ce tout autre chose ? Car ma mère a une part dans l’histoire, aussi. Je suis une part de son histoire. Elle ne m’en a dit que très peu. Nous nous sommes séparés prématurément. Qu’est-ce qui nous a pris ? Était-ce une envie soudaine qu’elle a eu de cirer le parquet de la salle à manger où ils n’allaient qu’exceptionnellement… elle serait tombée sur les genoux, ai-je cru comprendre, et se demandait par la suite si cela avait provoqué ma chute… c’est un jour ou deux plus tard que le médecin appelé a crié Dépêchez-vous… elle va me le faire là, sur le plancher. Qui était pressé ? elle ? moi ? qui d’autre ? quoi d’autre ? Je vide mon sac. Comme elle a vidé le sien, j’étais dedans. Faut-il qu’elle soit dans le mien ? Maman. Lorette. Ce nom lui était prédestiné. Notre Dame de Lorette avait gardé la vie sauve à son père sur le terrible champ de bataille. Il la regardait, lui promettant de donner son nom à sa fille si plus tard il lui en naissait une, si plus tard existait. Il n’a été que blessé, la mort n’est venue que plus tard, Lorette avait 17 ans, lui était encore jeune et n’avait pas recouvré la santé. C’était une famille aimante, une grande famille, unique au monde, comme tant d’autres. Pourquoi ai-je ouvert cette fenêtre, qu’il me faut refermer déjà. Raconter c’est aussi renoncer, aux souvenirs. A l’imagination. Remettre tout à l’extérieur de soi. Être tranquille. Vidé et tranquille, car tout est bien gardé, à l’extérieur. Partout des fenêtres s’ouvrent. Le temps d’écrire un opéra, une opérette, une comédie musicale, une tragédie s’engouffre en même temps. La fenêtre refermée, d’autres histoires nous appartiennent — auxquelles nous appartenons — je vieillis dans un appartement — j’aime le vider, petit à petit, tandis que je me vide aussi. Je ne voudrais pas laisser ce travail aux enfants. Quoique. Il y a ces peintures que je fais — je les aime — ce sont mes nouveaux jardins — mes espaces ajoutés à l’espace. Je marche au bord de la rivière, lève la tête pour voir le passage d’une escadrille de canards, trois ou quatre, cols verts tendus comme flèches. D’émotion j’appelle monsieur Nuit : Oh vous verriez cette beauté à l’extérieur ! vous qui ne régnez que de mots… Il ne répond pas. Je sens qu’il pense : Tu vois pour moi, comme j’écris pour toi.
Un petit moineau batifole dans les airs par-dessus les toits. Mon cerveau plombé par les guerres. Je retourne au piano. Du courage me vient faiblement des yeux, étonnamment des mains, scrutant les notes, sautant les touches, grâce à Jean Sébastien Bach. Le soleil revient. Les doigts sont encore capables d’apprendre et semblent se remémorer leurs gambades de moineau mais le cerveau traîne cette brume, incapable de conviction… ou peut-être même têtu, renfrogné, conforté dans une autre conviction, de toujours, sa sécurité, sa crainte, masquée d’abord, enfouie sous le désir de comprendre ou peut-être sa prétention. Mais la musique ne se comprend pas. Je ne fais pas encore appel à monsieur Temps, j’en suis de nouveau à déchiffrer la partition délaissée depuis plusieurs semaines, avec mon appétit de moineau, parcimonieux sous la couche de plumes d’hiver. A force de comprendre j’ai compris la guerre. La défense anti-aérienne, anti-moineaux, logée en nous — en nous tous, en notre engeance, qui cherche, de cette manière-là, comme toutes les espèces, à se perpétuer. Adorno — et d’autres — avait vu cet esprit de sacrifice qui loge dans la guerre — confondue avec le confort capitaliste. Mais que faire ? Écrire est plus simple, mais jouer sur le piano aide profondément pourtant, peindre est peut-être le pur jeu, mais demande la pure inspiration. Quant à moi, je piétine, renvoyant graines, brindilles, un peu de terre, tout autour. Le soleil s’affirme, généreux, réconfortant. Une petite bande de moineaux excités pépient dans les branches de la courette.
Tout cela n’est qu’un jeu. Voilà donc pourquoi je porte avec moi cette valise de jeux depuis toujours. De quoi pouvoir se consacrer au divertissement. Le mot de Pascal étend son application sur à peu près toutes nos actions. Le rigoureux penseur ne laisse aucune place à notre hésitation : la vie entière n’est qu’une échappatoire. Quoique de plus en plus souvent, avec l’âge, nous sommes piégés dans nos derniers retranchements et nous faisons face à l’adversaire. Est-ce la mort et ses armées macabres qui paradent ? Est-ce le quotidien normal, aléatoire, de toute vie ? Il est vrai que si on ne le prend pas au piège, si on lui laisse sa liberté, l’humain est capable des plus beaux chants, comme le crapaud dans la nuit, des vols les plus gracieux, comme le grand cormoran qui m’a surpris aujourd’hui, dans une majestueuse courbe venant s’asseoir sur la rivière, avant de plonger, fluide, dans le fluide noir entre ses pieds. Ne sommes-nous pas, aussi, de tels artistes dans nos jeux ?
Le crayon ne fait rien pour se lever, pour rejoindre le papier. Il reste figé comme un bout de bois enfermé dans un arbre endormi au fond d’une forêt. Ou peut-être qu’il écoute comme moi ce chant si beau dans la voix de mezzosoprano accompagnée du piano qui jongle avec souplesse, peut-être Marianne Crebassa et Fazil Say dans un air de Gabiel Fauré. Je réveille le crayon mais il n’est pas très intéressé par la retranscription d’un aperçu du voyage musical, sensoriel, intellectuel, affectif ou même, qui sait, sentimental — imaginez qu’un train vous emporte dans un paysage enchanté un soir où vous êtes prêts à le suivre n’importe où. Le crayon ne veut pas. Je l’entraîne un moment mais il me vide les mots de leur sens, casse leur fil de pensée ou les retourne, les ramène derrière leur ligne de départ. Au bout d’un moment j’éteins la radio, je sens que je lui ai tout gâché. Je voulais qu’il passe par Debussy, dont nous avons écouté La Mer, joué par un orchestre de Munich, je crois, et j’avais entendu au passage cette anecdote rapportée sur un chef d’orchestre qui tenait la mer de Debussy pour la perfection — un mot à ne pas laisser passer. J’avais remarqué que ce soir, à Munich, ce Debussy n’avait pas été joué tellement comme la quintessence d’une musique dite « française » mais plutôt avec un franc allant que j’étais prêt à dire « germanique » — ou peut-être pas, je m’en serais remis au crayon. Mais il refuse de courir. Justement je l’attendais là, dans sa capacité à courir d’un bout à l’autre du train, prendre la voie des airs panoramique, marcher sur le toit (du train) comme Buster Keaton, sauter dans l’herbe et le surprendre en train de serpenter à l’aventure. Mais il veut rester muet. Bercé peut-être, ou hypnotisé, ou secoué par la musique ou par tout ce qu’elle réveille, révèle, met en effervescence en nous, ce dont justement je voulais qu’il parle. Il m’impose donc de garder ce voyage pour nous. Veut-il m’apprendre à jouir égoïstement sans culpabilité… et surtout, peut-être le pire, à m’isoler, ne rien transmettre, me couper de tout et de tous… Il m’arrête net. Il me réveille, pour le coup, me ramène à ce qu’il vient de me faire écrire, ce « nous » : de garder ce voyage pour nous. Et je reprends ma course en sens inverse dans le wagon. Il y a des gens de toutes sortes, que je ne connais pas, ou que je crois connaître, presque à deviner leur pensée, ou qu’il l’expriment eux-mêmes, par leur attitude, sinon avec leur téléphone. Il y a des enfants qui eux aussi me connaissent au premier regard. Je comprends qu’il ne veut rien dire, le crayon et moi, tous deux remplis du monde nous sommes, conscients derrière ces apparences de l’indescriptible diversité de ces vies, enchevêtrées les unes aux autres, et qu’on ne peut se permettre de croquer d’un trait, de manipuler comme sur une console de jeux un avatar — ce serait rester dans le jeu du je. Nous, dans le train, si nombreux, si incroyablement différents dans la réalité individuelle de nos voyages, nous nous sommes pourtant rassemblés de très près ici, montrant en acte la société que nous formons. C’est cela, non pas une collectivité mais une société, que nous formons et qu’on peut voir partout, en acte, partout où nous sommes. Il y a un temps pour l’observer sans rien dire, dit le crayon.
Ils m’ont lâché très doucement — comme s’ils étaient mes père et mère. Incroyablement doucement, à tel point qu’ils ne m’ont pas encore lâché complètement sur cette terre, ils allègent encore mon poids, ils me laissent éprouver doucement par moi-même le contact du sol. Cela prend des jours encore. La nuit je me lève, descends du matelas, étends le drap sur le tapis et éprouves peu à peu la bonne dureté du sol, pareille bientôt à celle de la terre. Je crois sentir qu’ils ne me lâcheront jamais. Ils sont partis, d’ailleurs, ce n’est plus tout à fait eux, les parents, qui portent l’enfant dans leurs bras, ils l’ont posé délicatement — comme je le faisais quand mes enfants étaient petits — sans le réveiller, je sens sur le drap le tendre squelette du corps relâché. Monsieur Temps et monsieur Nuit prennent soin de moi, à leur manière, d’où ils sont, comme un Miles Davis lumineux trouvant une berceuse à son goût et l’envoyant à petits coups de langue dans les étoiles, et John Coltrane faisant couler la Voie Lactée. Leur chant me porte, me pose doucement sur le sol. La musique, écrit le crayon, constitue bientôt mon propre poids. Si le chevalpiano pouvait parler je ne sais pas (je devine déjà) quels mots sauteraient la grande barrière riante de ses dents. Mes jambes fourmillent. Un long frisson me parcourt le dos. Tous veulent se lever, à présent, en pleine nuit. Vivre sur terre nous est encore difficile. Les fourmis, le crayon, le chevalpiano et moi, nous marchons maintenant de long en large dans la cuisine. Le jour n’est pas levé, les oiseaux ne chantent pas, la terre ne tourne pas — ou ferme les yeux sur le mouvement qui nous emporte — elle me laisse l’obscurité pour m’habituer à l’infini du champ des possibles qui s’épanouit silencieusement, qui prépare le printemps. Les jambes ne fourmillent plus, le corps commence à danser comme pousse la plante, comme écrit le crayon, comme circule le sang dans les tissus ; et l’air des poumons tutoie le ciel, monsieur Temps, comme mon cœur l’appelle. La trompette se fait toujours l’écho lointain d’une berceuse infinie. Ce que tu as entendu un jour — ou quelque part dans la nuit (rappelle-toi dans cette immensité des tropiques, avant le chant des coqs) — habite l’univers avec toi. Le centre est partout. Il n’y a pas de périphérie. Je ne voyage qu’à pied, dit Jacques. Pas de voiture, pas de télévision. J’ai si peu d’argent. Des miettes de la lune.
Pendant que je suis dans tous mes états, que suis-je en train de faire ? Bouffant, buvant, marchant, cuisinant, peignant, bricolant, essayant de lire, pianotant, notant parfois quelques mots sans parvenir à écrire… ça déborde, je fais mon monsieur Nuit, je brasse, je remue. Je me remplis. J’attends le moment où je pourrai lâcher les vannes, où tout ressortira, dans le désordre, où je pourrai voir ce désordre, quelle tête il a, et quelles jambes — j’en saisirai une comme enfant avec la grande pince de bois j’attrapais dans la cuve de lessive en train de tourner une jambe de pantalon ou peut-être même un soutien-gorge ou la petite poupée de chiffon de ma sœur. Voilà comment je joue à monsieur Nuit. Lui n’a pas besoin de moteur pour faire tourner la machine, le bouillon c’est nous tous qui le brassons avec nos vies d’impatience, de divertissement comme dit Pascal — et le soir, la nuit, quand il n’en peut plus, lui aussi il écrit, peut-être, son livre qui n’en est pas un, suspendu entre deux infinis. Je me vois un instant entre mes deux compères, qui me tiennent debout dans l’imaginaire, comme un bizarre pantin, à moitié trempé, dégoulinant du vase de nuit, à moitié frais fouetté au visage par l’air naissant, prenant forme du jour. Qui est monsieur Temps, qui est monsieur Nuit, avez-vous demandé… Regardez-les, l’un soufflant l’air frais à la fleur, à la feuille, au bourgeon qui s’ouvre, au fruit qui prend lumière, se colore, à la branche qui s’allonge, l’autre recueillant (ou seulement observant ?) tout ce qui tombe par derrière, la graine, le bois, la coquille, le limon, les remous du sable et de la roche, l’argile, la trace du crayon et du pinceau, le labyrinthe des anciens chemins, les fourmis elles-mêmes qui s’y engouffrent.