La pianiste chinoise joue mais il ne l’écoute plus, sur le point de s’endormir. Elle joue si bien qu’elle est elle-même musique, piano, qu’elle occupe l’espace entier, presque désincarnée. Il se laisse endormir mais bientôt se réveille, dans un corps impatient. Quelque chose veut en sortir par tous les côtés. Il me charge de me débrouiller avec ça, comme s’il me donnait un sujet de dissertation, un énoncé de problème, le titre d’un livre. Il a besoin de voir ça sous une bonne et due forme pour échapper à cette énigme qu’il ne peut pas résoudre lui-même. Il pense que le crayon est tout à fait indiqué pour ce petit travail, très spécial, ce tour de passe-passe, cette alchimie en quelque sorte. Tout pourvu qu’il échappe à cette angoisse naissante de devoir se vider de sa substance — par les coudes où ça voudrait suinter dès qu’il se heurte, ou les genoux dès lors qu’ils sont immobiles, ou les chevilles qui semblent à nouveau enfler — apprendre à mourir, l’expression a peut-être fait son chemin… bien qu’il ait décidé, tout bien réfléchi, qu’on ne peut apprendre qu’à vivre. Je suis donc chargé de tirer (au clair) ce fil et de le faire courir sur le papier. Tout de suite il se sent mieux. C’est pour cela qu’on vit en société, pour s’entraider les uns les autres, pense-t-il. Notre petite société : piano, crayon, peinture, rivière, cheval, Nuit, Temps, et l’autre nommé corps (un seul pour nous tous puisque nous avons distendu nos liens avec d’autres corps), notre petite famille semble opérationnelle, apte à nous projeter dans le monde.
J’ai fait mon introduction, lui dis-je, vous pouvez dormir, ou marcher si vous le souhaitez.
Des étranges petites douleurs
Ces scènes qu’on est en train de vivre et qui disparaissent mais qu’on réussit à conserver un peu, à reproduire en partie, alors qu’elles se sont évaporées avec la vie qui les animait, ces phénomènes de disparition
Comme ces fluides qui percent à des endroits précis (coude, genou) finement fissurés d’un corps qui lui aussi, sans doute, va se défaire
Je suis ce voyageur replié sur lui-même en train d’écrire sur ses genoux, de la vie qui va disparaître, tandis que le soleil de plus en plus éclatant frappe sur lui. Je : cet acteur qui avait naguère le rôle de Xavier de Maistre dans le voyage autour de ma chambre, comme il en a eu et en aura (Maupassant) plein d’autres.
Cette fois des invités étaient venus, nous étions sur notre terrasse, nous préparant à nous mettre à table, j’avais remonté un vin à goûter, une belle lumière jaune que j’étais le seul à goûter finalement, on irait chercher autre chose, on entendait les enfants partis jouer un peu plus loin, etc. les montagnes en face s’étiraient paisibles, propitiatrices et évocatrices d’histoires échangées, une amitié, une familiarité de grande classe, quand on venait de se connaître. Sortant de cette vie en douceur, heureux, sans regret, je renouais le fil, parmi les liens vivifiants de ces corps. Ce sera ma conclusion provisoire.

J’ai fatigué monsieur Temps à lui faire jouer vingt fois la phrase que j’interrompais par une faute, ou plusieurs, je recommençais, me glissais à nouveau dans ses doigts devenus les miens, impressionné je les lâchais, les abandonnais à ma maladresse et il attendait que je reparte à son impulsion et le manège continuait, je le prenais pour le cheval, il était temps de descendre. Je n’avais su que m’embarrasser de moi-même. Je retournai dans la pièce à côté. J’ouvris les yeux. Il n’y avait rien là que de vieux costumes — le gris, que j’avais moi-même porté, sur un nuage, sous les sunlights — des décors remisés aux couleurs qui cachent maintenant leur éclat, les papiers, la chaise, les partitions, même la vieille Remington renversée, il y avait tout pour me faire comprendre que monsieur Temps ne faisait jamais que passer, que sortir d’ici au plus vite, car rien ne vit plus ici, c’est le domaine du passé, j’avais dû le savoir puisque je n’ouvrais pas cette pièce, je ne m’étais jamais demandé ce qu’il y avait derrière cette porte fermée sur le palier. Maintenant je sais, tout ce que j’ai sauvé est sur mon dos, monsieur Temps, le cheval, et sans doute aussi monsieur Nuit, la rêveuse Rivière, sur moi ou du moins à mes côtés, dans mon pas, dans mes bras — exactement comme lorsque je dansais. Il faut tout tenir et ne rien retenir, juste appartenir, me souffle l’air de la chanson qui me porte, à nouveau, le nuage sous mes aisselles, l’air simplement, même s’il ne chante, se tait, ne fait que respirer, il n’est que l’espace tout entier.
Monsieur Temps est au rendez-vous, il est toujours le premier sorti, écrit le crayon.

Peinture de Maqbool Fida Husain

Lorsqu’on rentre de promenade, de rencontres heureuses, qu’on se trouve comme baigné de bien-être, très habité mais n’éprouvant aucun besoin de dire ni d’écrire
Alors on écoute une musique, s’il y a à ce moment une musique à la radio, ou on regarde ce qui se présente à la vue, on est attentif à quelque chose qui est là
Et c’est délicieux, tout simplement, mais supérieurement, car on est libre comme un nuage sans haubans ni chaînes pour l’arrimer, sans poids ni charge à traîner derrière soi.
Savez-vous ? On est monsieur Temps !
On ne se doutait pas qu’il était aussi celui qui écoute, qui regarde ce qui passe, sans rien faire sans rien retenir ni regretter, en appréciant à mesure, en considérant pleinement ce qui se présente à lui
Alors on se rappelle peut-être qu’on a déjà connu ça… on a déjà été monsieur Temps !…
Ce personnage surgi dans son élégant costume gris nuage, au geste précis de maître de musique n’est pas tombé du ciel, je frémis presque de savoir notre intimité, que je n’aurai plus à chercher son adresse, que j’aurai seulement à oser frapper chez moi à la porte à côté.

Afifa Aleiby

Il ramasse ses mains, ses pieds — dans sa tête, comme pour imiter avec ses idées le cheval qui ramasse ses pattes avec son corps pour se projeter dans le galop — , il ne veut pas les laisser définitivement disparates et aléatoires dans leurs réalisations, sur le piano, dans la rue ou le bois, sur le papier, sur l’écran ou le nuage du rêve et de l’imagination. Il veut, sans leur tenir les rênes, tout au moins sentir leurs attaches, leurs conduits, leurs appartenances à ces attaches fiables que sont monsieur Temps, monsieur Nuit, la mystérieuse Rivière, fidèles au-delà de lui-même, au-delà de sa vie même.
Il ramasse ses affaires : son corps, sa tête, son instrument à musique, sa palette à peinture, son crayon qui ficelle tout cela comme dans une boule le bousier et il entend se lancer dans le mouvement de l’univers avec toute sa part active : il respire, il danse.
Il sent jusqu’aux confins de soi — comme l’araignée jusqu’aux confins de soie de son étoile — les drames la destruction la guerre, qui répandent des taches, des poisons, des cancers, qui laissent des croûtes insensibles qui tombent et continuent à grossir dans le monde négatif, l’antimatière qui constitue le mouvement en s’opposant à son inverse, le pôle +, la lumière, pour que cela ne s’arrête pas, feu toujours vivant, disait Héraclite.
C’est pourquoi le crayon s’arrête, il casse sa mine pour que tout continue. Je n’apprenais pas à vivre, j’apprenais à mourir. Je n’apprenais pas à mourir. J’apprenais à vivre.

Illuminated Darkness, 2022

Mounira Al Solh

Cette main qui se soulève, quitte le clavier en laissant sous elle résonner encore cette phrase de la cantate de Bach — le ruisseau, qui fait toujours du bien — cette phrase, qui joue toute seule comme une enfant, s’en va se poser en gouttes de soleil sur une large feuille flottant sur l’eau. Il voit cette image de bananier et de rivière.
Il voit une main qui est soulevée comme un bouquet tenu dans le cornet blanc empesé d’une manchette en dentelle, cérémonieusement.
Les mains coupées. Les mains écrasées. Le corps assassiné.
Cette main qui est à elle seule toute une industrie de haute précision et toute une agriculture irriguée chargée de fruits, une vallée où coule la rivière roulant chantant polissant des galets.
Cette main frôlée de sensations, parfois des pattes de minuscules insectes imperceptibles.
Cette main où s’est blotti un oiseau.
Quand je la remets au piano elle se sent comme un poisson remis à l’eau dans sa rivière, retrouvant l’autre, semblable et différente dans son chant et son histoire, avec qui elle va partager le jeu.
La main, elle-même insecte qui courait sur la feuille de papier, la marquait, la maculait de son excrétion de graphite, de sa catharsis, et qui switche vers une autre, attendant sur les touches du piano.

Afifa Aleiby

Un air parfumé flotte dans le quartier, suave, léger. Floral, printanier, il glisse entre les murs, le long de chaque rue, il vous soulève et vous donne le sourire. Vous connaissez ce mystère : le tilleul, le grand tilleul de l’arrière-cour d’école, plus haut que toutes les maisons. Il y en a d’autres, qui fleurissent un peu plus tard, qui vont prendre le relais.
Cela dure plusieurs jours. Il m’est arrivé de passer tout près de l’arbre, en dessous, découvrant les innombrables bouquets de fleurs pendantes comme des petites ombrelles ployant sous la lourde pluie — ou suée — du parfum, ou de le retrouver mélangé au soleil du soir, comme une gourmandise, puis le matin, surprise, il est entré dans les maisons, je le respire dans l’escalier avant même d’avoir ouvert la porte sur la rue.
Et dans les rues encore le voilà nouveau, enfantin toujours mais décidé à rester, à occuper le temps et l’espace, cette année — un grand arbre comme celui-ci suffit pour une bonne semaine et je ne sais combien de m².
Dans quelle conversation, dans quels médias ces considérations ont-elles leur place, et leur temps ?
Je n’en parle qu’à ma feuille de papier, que j’avais glissée comme marque-page dans le livre où je suis venu retrouver la société et surtout la présence de Katherine Mansfield, amie proche quoique lointaine inconnue absente de mon ici-maintenant — complexité du réel, défiant le langage, ma bulle fragile de langage, ignorée sur l’océan assourdissant et aveuglant du cours de la guerre du monde, pourtant bien traversé, pour l’heure, par la floraison du tilleul qui emplit mon corps et anime mes propos.
Un jeu de bulles me revient en tête : il y a quelques matins déjà, des petits groupes d’enfants d’école maternelle sont avec leurs accompagnatrices et pédagogues sur l’herbe sous les arbres du centre ville, parmi les passants, en train de jouer aux bulles, d’apprendre à les souffler, à observer leurs trajectoires puis celles d’énormes dés en mousse qu’on jette à deux mains pour les voir retomber devant l’une ou l’autre des petites filles ou garçons en indiquant un nombre de gros points qu’on apprend à reconnaître. C’est un monde léger, coloré et dansant où le soleil et l’ombre, l’herbe et le vent qui transporte les voix sont invités.
C’est le temps d’une bulle sur l’océan qui attend comme un chat dans un coin du jardin.

Hélène Duclos

Je suis allé deux jours chez mon ami Dario. C’est étourdissant comme tout change en deux jours. J’y ai découvert la vie pleine. Non pas là-bas plus qu’ici mais c’est à l’occasion du voyage que je l’ai découverte. Une fois rentré chez moi, je la trouve ici aussi comme si elle m’avait suivi, ou s’y était installée en mon absence — Tu n’as pas besoin de pousser les murs pour faire entrer le tout-monde, me souffle une voix que j’avais déjà entendue là avant de partir. Cette vie est tellement pleine que je peux me retourner de minute en minute pour en voir une autre part, naissant à toute vitesse comme un nouveau continent à chaque descente d’avion et pourtant c’est la porte à côté je n’ai pour ainsi dire pas bougé, je n’ai fait comme d’habitude que de passer du livre au piano, du cahier à la feuille, d’un instrument ou d’une fenêtre à l’autre, d’un banc, d’un ami, d’un pays, d’une époque à l’autre en lisant, en écrivant ou même sans m’en apercevoir parce que mes yeux se sont fermés alors que j’étais assis. Il n’y a pas plus d’un instant je trouve devant moi près du piano, face à lui ou même — à la manière d’un miroir qui rassemble tout dans un même plan ce qu’il y a dans la pièce — le contenant : un fiacre, une sorte de charrette confortable qui m’attend, son cocher, c’est lui à qui je parle maintenant, prêt à m’embarquer, à me présenter la vie pleine, le tout-monde. C’est plein d’horloges de toutes sortes à l’intérieur dont on peut faire tourner les aiguilles et tinter les carillons, c’est plein de fenêtres déjà ouvertes sur des chemins, des scènes de vie, des paysages où je me rends, ou d’où je viens. Je prends cela pour un cadeau surprise de mes amis !

Hélène Duclos