Monsieur Nuit semble dormir assis, comme un gardien. Pour nous rappeler que les dieux sont morts, profondément. Que tout est mort, d’une certaine façon. Le musicien s’est approché de lui. Comme de bien entendu. Il se met à fredonner la chanson. Il appelle son cheval-piano, il voit ses belles dents et se confond de tendresse et d’émotion pour le grand animal docile.
Je peux t’assurer qu’il est émouvant de mettre ses doigts dans la bouche du tendre géant, ça scintille, ça carillonne comme les étoiles du ciel, ça caracole avec dans le chariot tous les petits et grands poissons célestes. Écoute bien ces pierres concassées, ces joyaux, ces galets polis, ces sceptres au doigt levé crissant d’or, ces têtes coupées, ces pauvres enfants.
Tu mets tes doigts dessus, il chante. Tu regardes monsieur Temps, sa vitesse n’est pas égalable.
Il a rendez-vous avec Hélios sur un fauteuil à l’angle du grand tapis d’écarlate qui traverse la pièce depuis la fenêtre. C’est par là qu’Hélios arrive, est déjà là, emplit le fauteuil quand l’autre le rejoint, qui s’affale comme une voile dans le corps mou sans nuage, se baigne aussitôt dans sa chaleur, les deux pieds sur la toison douce du tapis, le dos dans le giron tendre de la grand-mère (c’est ainsi que le musicien, une plaisanterie des gens du métier, nomment la contrebasse, cousine proche, sœur ou belle-sœur peut-être du grand fauteuil). Ainsi musicien, peintre, écrivain, son ami Hélios, monsieur Temps, monsieur Nuit, coopèrent pour grignoter le livre, la suite du Journal de la rivière, c’est-à-dire Écrire comme peindre, commencé il y a cinquante ans (commencé ou fini, se dit-il) par sa fin dramatique, un soir, quand il trouve une feuille morte sur sa table complètement vidée où rien ne subsiste des monceaux de papiers qu’il avait écrits pendant des mois. Hélios s’endort dans le fauteuil, pour la première fois fait une longue pause, cela à la suite d’une délibération secrète de quelques dieux qui avaient eu vent de la rencontre, pourtant muette, la veille, de monsieur Nuit avec le musicien au bord de la rivière (c’est elle, sans doute, qui vendit la mèche, car son regard les transperça, déballant leur inconscient alors qu’ils étaient postés, immobiles comme deux sentinelles attardées qui veillaient sur le coma artificiel des dieux.
Le peintre fait sa part, on agrandit les murs comme on peut, on se grimpe les uns sur les autres, comme des insectes noirs, jaunes, vermillon, bleus, tous amoureux de la nature morte, sauf monsieur Temps qui ne regarde jamais en arrière.

Pierre Boncompain





