Je vois monsieur Nuit dormir sur un banc en plein soleil dans le bel après-midi de printemps. Il est assis, son sac posé à côté de lui, sa casquette juchée sur sa chevelure bouclée. Je m’assied près de lui. Presque aussitôt je suis baigné d’une étonnante chaleur — comme un cœur de bois, odorant, enserrant, embrassant de mille chemins.
Il ne se réveille pas. Ou n’en manifeste aucun signe. Je ne m’étais jamais demandé où dormait monsieur Nuit, s’il dormait. Je le considérais — bien légèrement, dans mon imaginaire encore enfantin — comme un être à-demi réel, quasi divin, dont on n’aurait pas à se soucier du confort personnel, son âge ou sa difformité même me faisaient sourire (à côté de lui j’ai maintenant la confirmation que l’enfant, derrière lequel je m’abritais, a disparu). Pourvu qu’il ne se réveille pas trop tôt. J’ai le trac de ma vie. Je ne saurai pas quoi lui dire. Mais je ne veux plus disparaître.
Tout va très vite dans la conscience. Il remue, il grommelle, comme un vieillard ordinaire — comme moi, peut-être (et si nous avions le même âge ?) Je m’endors aussi, sur le banc, devant une assiette, en écoutant la radio, ou le nez dans un livre, je me dispatche dans le temps et l’espace, suis-je si différent de monsieur Nuit ?
Comme moi il est partout, ou du moins n’importe où, se prend la manche ou le pan du manteau dans une branche, trébuche, il accuse son âge. Ce que nous savons : qu’il y a une face obscure et que nous y sommes, souvent : c’est une porte ouverte à la nuit, où tout s’inverse, s’obscurcit et se mélange.
Oui, cela est mieux que de s’accrocher à un seul côté des choses, comme on le fait quand on est jeune. Voilà ce que je vais lui dire, s’il se réveille.
Ou non, je ne lui dirai rien : j’ai fait une peinture, j’ai écrit un conte, tout cela est moi, nous avons beaucoup de choses à partager : le monde est infiniment beau. Je crois que j’ai fermé les yeux sur tout cela qui me revenait. J’ai dû m’endormir car monsieur Nuit n’est plus là.





