Ce petit bonhomme qui marche seul, sans chien, sans téléphone, sans canette ni gobelet à la main, lui seul le sait, il marche avec son âge. C’est son âge qui a peu à peu balayé toutes les choses de sa vie — il faudrait voir à travers sa maigre silhouette pour trouver ce qu’il en reste maintenant…
A cet instant il sent le vent, c’est une expérience qu’il vit intensément. Cette masse d’air, mouvante, élastique, à la fois tiède et rafraîchissante, caressante et changeante, chargée de minuscules et rares gouttes de pluie, sonore et silencieuse, continue et cessant tout à fait, changeant de mouvement, elle l’occupe entièrement, mais il ne peut saisir qu’une partie de ses mouvements, de ses qualités physiques et esthétiques, de ses effets sur le corps, sur l’humeur et la pensée, en termes de sensations dans les cheveux, sur la peau ou à travers les vêtements, sur la respiration, en termes de perception de ce qui l’entoure, des présences, de la mobilité, de l’animation du lieu, les gens, le paysage, le ciel. Il en apprécie l’odeur, dominée par les parfums de fleurs, les bruits, de souffle, de sons déplacés, transportés, de voix ou de moteurs, de feuilles. Sa présence surtout, contre lui, autour de lui, très amicale, très douce, pleine de fantaisie, d’humour ou de recueillement, d’écoute, d’imagination, une présence toujours renouvelée et qui ne se lasse pas, qui n’exclut rien, personne, mais accueille tout, chacun, dans l’orbe de son sourire avec une égale liberté.
Pendant tout ce temps le petit bonhomme, assis sur un banc, a écrit sur la feuille qui était pliée à l’intérieur du livre qu’il avait emporté, qu’il referme en se levant, la feuille qui, maintenant, maculée de graphite de crayon noir, marque à nouveau sa page. Il n’a rien lu.

photo r.t




