Très modestement, sans élever la voix, le cheval-piano est en train de me donner une leçon que je n’aurais jamais prétendu demander. Il me fait poser les pattes sur un temps précis, un endroit précis qu’il a décidés, il me fait faire la marche lente dite « Place à l’Empereur » comme indiqué sur la partition. Le son qui s’en dégage ne laisse aucun doute, c’est par la Chine qu’il me fait passer. Aucun intervalle, aucune accentuation, aucune suspension ne me sont familières, je suis obligé de me soumettre à ses gestes qui font de moi un cheval de cirque entre les mains de son dresseur. Il n’a pas de fouet. C’est d’une voix intérieure, presque douce, qu’il me fait comprendre que je dois apprendre à me discipliner. Le tout est lourd, étrange, porteur d’un collectif dense, presque intime, non pas extraverti, clinquant ou agressif comme nous les vivons en occident. Mais la musique semble avoir abattu les frontières et nous inviter à un grand élargissement, des lieux comme des façons de faire. Je me laisse guider par le cheval-piano, devenu un étrange inconnu, intimidant, pour qui j’éprouve soudain un respect immense et véritablement tendre et joyeux. Je le vois maintenant à travers une brume lumineuse, comme un magicien d’Oz. Je sens qu’il me dispense, à petites doses, un peu de grain magique.

Baya

Ce petit bonhomme qui marche seul, sans chien, sans téléphone, sans canette ni gobelet à la main, lui seul le sait, il marche avec son âge. C’est son âge qui a peu à peu balayé toutes les choses de sa vie — il faudrait voir à travers sa maigre silhouette pour trouver ce qu’il en reste maintenant…
A cet instant il sent le vent, c’est une expérience qu’il vit intensément. Cette masse d’air, mouvante, élastique, à la fois tiède et rafraîchissante, caressante et changeante, chargée de minuscules et rares gouttes de pluie, sonore et silencieuse, continue et cessant tout à fait, changeant de mouvement, elle l’occupe entièrement, mais il ne peut saisir qu’une partie de ses mouvements, de ses qualités physiques et esthétiques, de ses effets sur le corps, sur l’humeur et la pensée, en termes de sensations dans les cheveux, sur la peau ou à travers les vêtements, sur la respiration, en termes de perception de ce qui l’entoure, des présences, de la mobilité, de l’animation du lieu, les gens, le paysage, le ciel. Il en apprécie l’odeur, dominée par les parfums de fleurs, les bruits, de souffle, de sons déplacés, transportés, de voix ou de moteurs, de feuilles. Sa présence surtout, contre lui, autour de lui, très amicale, très douce, pleine de fantaisie, d’humour ou de recueillement, d’écoute, d’imagination, une présence toujours renouvelée et qui ne se lasse pas, qui n’exclut rien, personne, mais accueille tout, chacun, dans l’orbe de son sourire avec une égale liberté.
Pendant tout ce temps le petit bonhomme, assis sur un banc, a écrit sur la feuille qui était pliée à l’intérieur du livre qu’il avait emporté, qu’il referme en se levant, la feuille qui, maintenant, maculée de graphite de crayon noir, marque à nouveau sa page. Il n’a rien lu.

photo r.t

Vous m’avez plongé dans une grande réflexion, tous les deux ! (Ah mais… c’est bien pour ça que je vous ai inventés !), quand je vous ai vus partir, votre bras dans le dos l’un de l’autre, joyeusement.
Si on reprend les choses de façon logique, chronologique et épistémologique, vous avez répondu à ma préoccupation pressante, et à mon pressentiment : bien que vous soyez de parfaits contraires, vous êtes bien une complémentarité dans ma propre existence.
Monsieur Temps, vous m’avez résumé votre rôle à être celui qui m’accompagnez dans l’instantanéité du geste (quand des freins, des obstacles, toutes sortes de mauvais génies voudraient l’empêcher), c’est sur le piano que notre expérience débute, mais elle vaut pour tous les gestes, qui ont un juste temps de vie, me dites-vous.
Vous, monsieur Nuit, vous me montrez un sac, plein de tout, et pas seulement des choses, mais de tout ce que le langage d’une communauté humaine peut embrasser, et c’est comme votre terrain de jeu, vous m’invitez à y jouer, je comprends qu’il y a là, sous forme d’une matérialité sensible, ce que la vie a laissé ou délaissé derrière elle, autrement dit : tout ce qui est, non pas le geste, l’élan, l’action, l’énergie (où est monsieur Temps), mais l’objet, le support, le substrat, la matière (qui vous occupe, monsieur Nuit).
Je retrouve ma grammaire.
Je vois que ma pensée vous fait sourire l’un et l’autre. Vous vous tapez dans le dos comme des vieux copains et vous me plantez là.

Picasso, 1965

Il faut que je prenne des nouvelles de monsieur Temps.
C’est pour ça que vous êtes venu là ?
Comme s’il m’y attendait, oui.
Il est là ?
Immensément, tout blanc, largement étalé en travers de la table (un petit guéridon de jardin dans la cour d’école devenue médiathèque d’été), en travers de tout l’espace lumineux, où le soleil vient en légère vague, jouer avec la brise fraîche, des petits éclats de voix, atténués, comme feraient des voix d’oiseaux, des petits roucoulements de voix, des passages furtifs, discrets, d’un homme, d’une femme, un petit sac à dos, oiseaux aussi, des jolies silhouettes passent de temps en temps dans un sens ou l’autre. Très tranquille et continue fréquentation. Des mots portés par les voix, par cet air doux qui caresse et agite les robes avec délicatesse. Monsieur Temps est très accueillant, habité avec bonheur, je le trouve en pleine forme, oui. Tiens ! Je le vois comme un homme vêtu légèrement, d’un short et d’une chemisette d’été, assis au milieu de la courette à une petite table blanche, tandis qu’une vie tranquille et animée, des enfants aux voix agiles de petits oiseaux sont venus jouer à la marelle. Monsieur Temps, c’est donc lui, quelle chance de le trouver en personne. Il semble écrire. Tout s’apaise un moment. Je crois qu’il doit être près de midi et qu’ils vont fermer. On entend un souffle léger dans les platanes, le chantonnement d’une personne qui passe tout près de moi, au rythme de sa canne. Une fourmi passe, s’arrête un peu, s’interroge, puis repart en traversant la table jusqu’au confins où elle disparaît. Une autre, une autre encore, viennent pointer les antennes et tricoter des pattes par ici. L’une monte sur mon bras. Une feuille magnifique, ocre, se pose sur le sol. Monsieur Temps tellement discret, toujours, se fait oublier.

Alberto Giacometti

Quand tu es dehors tu joues, tu es méconnaissable, tu redeviens le poulain tout fou. D’un saut tu dessines un piano à queue, d’une gambade tu fais de ta crinière un chapeau à franges qui tambourinent dans le vent. Le peintre réussit à te capter, oui, parce que tu traverses sa toile, à son intention, en jouant tous les deux. Et vous n’êtes pas les seuls dans la peinture, le peintre s’appelle Vincent, se voit en bleu de paysan, les jambes qui courent après un papillon, la palette qui volette devant derrière, les motifs qu’il chasse au soleil avec le filet de sa main percée.
Et ton tableau tu le retournes, tandis que le cheval se roule par terre. Et puis, tout est fini, vous repartez côte à côte sur le chemin, vous disparaissez tandis que le crayon tapote ses mots dans le sens du cœur et tout d’un coup il sort du sac, s’appuie sur une pierre à l’ombre, ses yeux mouillés, roulant sur le papier.

Henry Moore

J’ai fait de la place pour tout le monde dans l’appartement, c’est-à-dire qu’on commence à y voir beaucoup plus clair. Tout ce qui ne nous sert pas à l’un ou à l’autre a disparu. Ce qui reste c’est le jour, la nuit. Il n’y a plus de meuble pour nous cogner lorsque nous déambulons en attendant le retour du sommeil ou entre deux rêves ou d’un corps à l’autre puisque l’un ou l’autre surgit souvent sans prévenir, entre le déroulement des pattes du cheval, son souffle du museau flairant les partitions, les cris des douleurs subites de l’un ou l’autre, les refus d’obstacle, les écroulements de fatigue… C’est pourquoi il n’y a plus rien de trop, les papiers, le piano, les tapis pour atténuer les craquements du parquet, où nous poser n’importe où pour dormir, les peintures aux murs et la table de l’atelier. Quand il fait chaud la porte du palier reste ouverte, même la nuit. Le cri du geai, intempestif, bref, que personne ne comprend — appelle-t-il son oiseau ? — s’invite aussi soudainement qu’il disparaît. Notre société mi-sauvage jouxte de quelques pas la rivière et lui confie nos pontes, nos déchets et nos déconstructions, recueille ses couleurs, ses impressions, et craint ses fureurs qu’elle porte à la mer.

Pierre Boncompain