Le crayon ne fait rien pour se lever, pour rejoindre le papier. Il reste figé comme un bout de bois enfermé dans un arbre endormi au fond d’une forêt. Ou peut-être qu’il écoute comme moi ce chant si beau dans la voix de mezzosoprano accompagnée du piano qui jongle avec souplesse, peut-être Marianne Crebassa et Fazil Say dans un air de Gabiel Fauré. Je réveille le crayon mais il n’est pas très intéressé par la retranscription d’un aperçu du voyage musical, sensoriel, intellectuel, affectif ou même, qui sait, sentimental — imaginez qu’un train vous emporte dans un paysage enchanté un soir où vous êtes prêts à le suivre n’importe où. Le crayon ne veut pas. Je l’entraîne un moment mais il me vide les mots de leur sens, casse leur fil de pensée ou les retourne, les ramène derrière leur ligne de départ. Au bout d’un moment j’éteins la radio, je sens que je lui ai tout gâché. Je voulais qu’il passe par Debussy, dont nous avons écouté La Mer, joué par un orchestre de Munich, je crois, et j’avais entendu au passage cette anecdote rapportée sur un chef d’orchestre qui tenait la mer de Debussy pour la perfection — un mot à ne pas laisser passer. J’avais remarqué que ce soir, à Munich, ce Debussy n’avait pas été joué tellement comme la quintessence d’une musique dite « française » mais plutôt avec un franc allant que j’étais prêt à dire « germanique » — ou peut-être pas, je m’en serais remis au crayon. Mais il refuse de courir. Justement je l’attendais là, dans sa capacité à courir d’un bout à l’autre du train, prendre la voie des airs panoramique, marcher sur le toit (du train) comme Buster Keaton, sauter dans l’herbe et le surprendre en train de serpenter à l’aventure. Mais il veut rester muet. Bercé peut-être, ou hypnotisé, ou secoué par la musique ou par tout ce qu’elle réveille, révèle, met en effervescence en nous, ce dont justement je voulais qu’il parle.
Il m’impose donc de garder ce voyage pour nous. Veut-il m’apprendre à jouir égoïstement sans culpabilité… et surtout, peut-être le pire, à m’isoler, ne rien transmettre, me couper de tout et de tous… Il m’arrête net. Il me réveille, pour le coup, me ramène à ce qu’il vient de me faire écrire, ce « nous » : de garder ce voyage pour nous. Et je reprends ma course en sens inverse dans le wagon. Il y a des gens de toutes sortes, que je ne connais pas, ou que je crois connaître, presque à deviner leur pensée, ou qu’il l’expriment eux-mêmes, par leur attitude, sinon avec leur téléphone. Il y a des enfants qui eux aussi me connaissent au premier regard. Je comprends qu’il ne veut rien dire, le crayon et moi, tous deux remplis du monde nous sommes, conscients derrière ces apparences de l’indescriptible diversité de ces vies, enchevêtrées les unes aux autres, et qu’on ne peut se permettre de croquer d’un trait, de manipuler comme sur une console de jeux un avatar — ce serait rester dans le jeu du je.
Nous, dans le train, si nombreux, si incroyablement différents dans le réalité individuelle de nos voyages, nous nous sommes pourtant rassemblés de très près ici, montrant en acte la société que nous formons. C’est cela, non pas une collectivité mais une société, que nous formons et qu’on peut voir partout, en acte, partout où nous sommes. Il y a un temps pour l’observer sans rien dire, dit le crayon.

Edward Hopper





