Des grosses voix résonnent. Comme si elles habitaient tout près, dans des grottes. La nuit en est emplie. Elles sont humaines, mais graves et puissantes comme on pourrait imaginer celle des ours car la nuit les surdimensionne et les anime déjà de rêve. Je dois me lever, marcher dans l’obscurité malgré le froid. Je me drape dans un manteau, une pelisse que je trouve là, près de l’entrée de la cabane. Un peu de confort revient lentement dans mon corps, à mesure que l’énergie s’assouplit, s’exprime. L’espèce humaine a des abords d’une grande diversité que je découvre avec maladresse et étonnement. Je ne suis pas comme ces ours. Quand le soir venait, très doucement, laissant paraître la collégiale comme un vaisseau antique massif modelé dans l’ocre de sa pierre de molasse, glissant immobile le long du fleuve ; des oiseaux s’en détachant : une petite troupe de flocons noirs qui s’élèvent, aussitôt traversés d’en bas comme dans le jet d’un semeur par d’autres oiseaux, plus vifs, une escadrille de flèches (d’autres corbeaux plus jeunes ou une autre espèce ?) — surgissement de vie, un haïku. Des petites chauves-souris venues voleter en souplesse, survolant les arbres, fouillant le bord des toits, brodant l’air avec vélocité de leur petit corps arrondi comme des cols de petites écolières. Le soir estompant très lentement sa lumière. Des tourterelles, des ramiers, des mésanges aux minuscules inflexions sonores s’y attardaient, des corneilles criardes s’offraient de brefs et intempestifs raffuts. Le concert ce soir m’a été un long raga délicieux. Jacques est apparu, disparu, en familier du lieu, ainsi qu’une dame âgée sortant de chez elle pour déplacer sa voiture et la garer sur une place autorisée. Je me remis en chemin à travers l’effluve musical qui s’étirait docile au monde décalé de la ville, vers la promesse inconsciente d’un repas.
Mes ailes de chauve-souris cette nuit sont les draps dans lesquels reviennent, par moments, l’inquiétude ou la paix du corps.

Paul Klee, Fenêtre au jardin, gouache, 1918

Jacques ouvre des grands yeux, il m’écoute. Je ne sais pas par quoi commencer. Tout se bouscule sans pouvoir se parler. Muet comme l’air qui m’introduit par la porte qu’il a laissée ouverte pour moi. Il m’accueille, sans mot. Tous les miens restent les miens. C’est à moi qu’ils parlent. Ils m’en disent beaucoup, répondent — tranquillement — à toutes mes questions, quand je voulais les lui poser ou au moins lui formuler mes étonnements (qui ne sont pas les siens). Mais nos yeux se sont parlé — je, tu — un bref instant leur a suffi.
Un souffle… éteint la flamme des mots écrits. Tout parle autour de nous. Tout écrit, tout peint, pas seulement le téléphone dans le creux des mains… Quel langage choisir ? chercher des mots — des chiffres ? — des cases à gratter… parmi des corolles qui s’ouvrent, choisir, en fonction de l’apaisement souhaité ou caché, inscrit en sous-main, courir une vérité ou une prairie en fleurs ?
Je suis stupéfait surtout parce qu’il n’y a rien dans sa cabane. Depuis mes jeunes années je le connais, je l’ai découvert avec la rivière, il venait là se changer, revêtir ses parures, faire quelques pas de danse avant de disparaître à nouveau dans son refuge. Sans le connaître davantage je le rangeais parmi mes proches comme la vieille dame qui venait jeter ses détritus au cours d’eau, de ceux qui étaient comme des parents archaïques dont je me rapprocherais au fil du temps. Ce que j’ai fait. Elle, disparue depuis longtemps, a accompagné l’élaboration de ma gestion de mes propres déchets. Rarement, comme elle, j’ai dû faire face à l’élimination de gros appareils ménagers, ou domestiques, et maintenant, comme c’était le cas pour elle aussi, le plus souvent je n’ai que quelques épluchures, noyaux ou coquilles de noix. Les carcasses de volailles, les os, avec lesquels jouaient son chien, je n’en ai plus depuis longtemps, pas plus que des boîtes de sardines (tout ce que la rivière ni moi ne digérons plus).
Pour Jacques, il n’a que ses besoins corporels — mais je le savais depuis toujours. Jacques, aurais-je voulu lui dire, c’est stupéfiant de sentir le corps, comme il prend toute la place, comme il absorbe, puis rejette, tout ce qui nous rejoint, tout ce qui nous environne, de pensée, de perception, de découverte ! — le dire en me taisant, cela va mieux. J’aurais pu lui raconter le rôle de l’écriture — le presque indispensable passage, comme passe une lessive dans l’eau de la rivière — mais je n’ai rien à lui apprendre puisqu’il est né de l’écriture, lui-même (ou plutôt apparu, sautant directement des grosses touches de ma vieille Remington sur la grève où il allait revêtir ses parures, j’ai mis mes parures et les ai ôtées, je revois les lignes cahotant, les lettres un peu cabossées sur la feuille qu’on faisait sortir en tournant la molette.
C’est le corps qui parlait.

Paul Klee, Lever de la lune sur Saint-Germain, 1915

Je n’ai pas besoin de penser : Il faut qu’on se parle, tous les deux (la peinture et moi) pour que cela soit. Le dialogue reprend, ou continue, de façon quasi naturelle, j’installe les feuilles, la boîte de couleurs, pinceaux et chiffon sur la table après l’avoir entièrement débarrassée et, sans qu’on se le dise, le dialogue entre en profondeur, péniblement, à tâtons, me mets sur les nerfs mais, finalement, réussira à se faire entendre.
Tout ça dans une totale ignorance de ce qui peut se faire, en pensant autre chose, écoutant la musique, peut-être, croyant me détendre, me mettre à jouer, me faire plaisir, comme on mange, comme on trouve une occupation pour se calmer… Je me remue les tripes sans m’en rendre compte.
Et voilà le résultat… un jour ou l’autre (parfois il faut deux, trois jours), ou quelques heures après. Après un voyage mouvementé, que je n’aurais jamais entrepris si je n’étais pas complètement inconscient de ma place et de mes agissements ici sur terre — ou même simplement dans ma petite société, dans ma ville, ma maison, mon entourage. Je suis dans le bain. Avec la peinture je suis dans le bain, les jours sont comme la rivière, ils me remuent, ils me donnent à manger et à déguster, à me confronter à moi-même et aux autres ou plus exactement à ça, cette énormité que j’ai sous les yeux, que j’avais dans le ventre (ou peut-être de laquelle j’étais dans le ventre). En compagnie de quelque ami ou ennemi, de quelque complice embarqué.ée dans le voyage.
La peinture c’est ce miroir.

Bengt Lindström

Cette fois c’est moi qui attends sous le porche. J’ai dû oublier mes clés. A moins que je me trompe de jour. J’avais oublié mes clés un soir, alors que la nuit tombait. Mais le soleil est là qui réchauffe, je me suis trompé d’endroit, je n’aurais pas dû venir là, ce matin, je n’ai pas rendez-vous. Le chevalpiano paraît tout étonné en me voyant. Il passe son chemin. Je suis obligé de lui courir derrière. Il n’a fait qu’un mètre ou deux. Attend… je voulais que nous parlions un peu ! Il se met à mon pas, sans s’arrêter tout à fait. J’ai quelque chose à te demander. Il m’écoute. C’est délicat, ce que je veux lui dire, je ne sais plus exactement comment commencer : Est-ce que tu ne viens pas répéter, ce matin ? Il ne semble pas vraiment m’écouter.
Mes jambes ont envie de te parler, je finis par lui dire, en essayant de me mettre à son pas. En même temps ça résonne, ça frappe, ça brinquebale dans ma tête, ça fait obstacle à cette conversation par les jambes. Je vois ses tibias, ses bâtons osseux qui n’ont pas de mots pour parler, au poil sombre, ras, presque cuir, plus proches peut-être de parler avec les arbres qu’avec mes cannes nerveuses, bouillonnantes, douloureuses, qui sont capables de renoncer à monter sur lui, à l’affronter comme les épées au combat, ce qu’ont toujours fait les jambes humaines avec les chevaux.
Mais on est en train de s’entendre, c’est évident, il y a du fluide qui me le dit, qui passe de l’un à l’autre entre nous. Je sens l’herbe.
J’aime sentir l’herbe quand je joue (je parle du piano ; je suis l’hommepiano comme lui le chevalpiano, je m’efforce de suivre la musique). Nous atteignons bientôt la rivière, je fatigue, je vais m’endormir. Une petite pluie chasse le soleil. Il doit être midi. Ses dents déchirent un peu d’herbe, près de son pied, j’entends le crissement doux. Nous arrivons à la cabane de Jacques. Il entrouvre pour nous accueillir. Il ne sort presque plus. Il a mis une couverture de cheval sur son dos, comme un vieil Arlequin. Il faut faire les choses à contrepied, je me dis, pour chasser une envie de dormir.

Constant, Femme qui a blessé un oiseau avec une feuille morte.

Je comprends que nous soyons protégés — oui, je comprends que nous, ou eux, aient opté finalement pour un peu de confort, de facilité. Je le comprends à mesure que j’identifie ce qui m’agite autant ce soir, et qui empêche le sommeil d’arriver (même pour une petite demi-heure), ce désordre en moi, ce débordement comme si le printemps s’ébrouait à grand bouillonnement de nature, parce que je me suis laissé tenter par la liberté du cueilleur-chasseur, par la vie sauvage. Depuis vendredi, en effet, comme si le calendrier n’était plus de mise, je m’attarde et m’adonne à l’aventure comme je la sens venir avec son souffle chaud, sa soif, sa faim, sa surface de contact, j’appelle, je retrouve un ami, un autre, parle, partage sensations émotions ce que j’ai sous la main, à boire et à manger.
Et la nuit ne vient plus.
Ce n’est qu’après m’être levé, agité, dépensé en longue marche dans la maison qui ne veut pas dormir que je finis par prendre le crayon, avouer que je comprends (mais est-ce bien vrai) pourquoi ce monde est ainsi organisé pour nous assagir, réguler nos désordres, calmer notre sensibilité et nos élans. Est-il, en effet, le meilleur des mondes possible… Ça me rappelle Voltaire, s’amuse le crayon. Tout ça finira mal, se désole Rousseau.

Le soleil avait fini par se lever.
J’avais l’impression que des millénaires avaient tourné autour de nos pensées — tellement je m’étais endormi.
Entretemps des philosophes des plus archaïques m’avaient déroulé leurs écheveaux de contradictions. Je les entends encore.


Edward Hopper

Cette nuit c’est tout différent. Comme si les histoires d’hier n’étaient que pure invention. Je dois trouver un fil conducteur. Et ce n’est pas ce qui manque. Par exemple ce premier réveil de la nuit a toujours lieu après une trentaine de minutes, je crois. A partir de là tout peut s’organiser ou s’imaginer. Chemin parcouru, lieu disparu, événement apparu ou réapparu ; comme on choisit des pièces, des figures, pour un jeu de construction, un collier de perles, un morceau de musique, une peinture. Je me demande dans quel état le chevalpiano a laissé le palier hier en sortant ; et comment j’aurais vécu cette deuxième vie qui m’était proposée, ma vie animale, si j’avais pris le temps de la choisir avant de m’endormir.
Déambulant entre les sacs d’avoine ouverts tombés chez nous en abondance et les grands pots de yaourt de brebis onctueux, que nous prélevons sur le meurtre de masse des agneaux dont, prétendument, pour rien au monde je voudrais faire mon régal. Mais si négligents et si avides. Il fait très nuit. Le mal est profond. Tout est en place pour la défaite.
Seulement des morceaux de la vie animale. Matin de pluie, bruits plus présents, plus abondants, articulations plus douloureuses en permanence.
Il a tout remis en place. Je commence à comprendre comment il fonctionne. Sans lui tout aurait disparu depuis longtemps. Sans le chevalpiano. Sans mes autres héros.
La vie animale, celle sans mots pour la dire. Sans un théâtre pour être représentée, elle est seulement présente. Elle se dévore elle-même. C’est ce que trouve le peintre. Trop attaché à elle. C’est ce que j’attends d’elle. Qu’elle fasse trois petits tours avant de s’en aller, qu’elle se montre (comme la petite fille sur la table, dans sa robe — parce qu’on lui dit de se montrer — on la prend en exemple, en objet de représentation : en poupée). Chaque famille a une poupée (ce n’est pas une place facile à tenir), ou s’en achète une.
Ou alors un chien.
C’est une vie animale au troisième degré qu’il a. Il ne dévore rien. Il doit faire attention à tout ce qu’il touche.
Il n’y a que dans la peinture que le peintre touche à la vie. A condition d’y parvenir, car il a plusieurs degrés, aussi. Il peint les représentations, les écrans, les couches successives. Ce sont des scènes, des langages. C’est le cheval qui remet en place ce qu’il a dérangé, sur le palier. C’est le monde qui s’est déshabillé et que tu continues à voir tout nu quand il a repris ses habits. Ce sont tous les degrés intermédiaires de transparence, les couches d’histoires, de langage, de matière à habiter. Le récit est aussi une matière à habiter. Comme un habit à revêtir. Ce pourquoi Jacques change tout le temps de vêtements sur la grève.
Je dévore couche après couche dans mes récits. J’écris en mangeant (comme Rabelais, se vantait-il, je crois). Ses héros étaient des dévorateurs — comme les miens sont des sages. Ce à quoi on aspire et ce qu’on est. Il faut que tout se mélange. Le mensonge et la vérité. Il faut traverser les couches, monter et descendre les étages. Je ne sais pas dans quelle état-gère.
Vendredi ! J’ai retrouvé le nom du jour. Vendredi ou la vie sauvage. Je vais descendre au marché.

Il s’est couché sur le côté de manière à me prendre dans son ventre, comme une mère. Je me suis niché dans ce creux. C’est là que j’ai dormi.
Au bout d’un moment, d’ailleurs, j’étais partout, comme d’habitude quand je dors. Là où il n’y a pas de limites. Je sais seulement maintenant que je peux y aller avec lui. Que nous partageons le voyage. Je sais qu’il n’y a qu’un monde et qu’il le connaît mieux que moi. Il y était bien avant. Dans cette chaleur qui est la nôtre.
Ce matin je lui raconte comment j’ai retrouvé cet art des chasseurs-cueilleurs de se surélever sur quatre pattes pour capter la chaleur et non se recroqueviller. Comme ils occupaient le monde de proche en proche ils faisaient aussi sur leur corps des ponts entre les zones de chaleur, pour les étendre, ne pas laisser le froid établir des ruptures infranchissables. Ainsi mon corps est devenu plus grand cette nuit et je n’ai pas eu froid. J’ai compris le repli des agriculteurs, leurs fractionnements, leurs clôtures. Comment ils sont devenus petits, comment ils ont perdu leur liberté pour s’abriter sous leurs trésors.
Mais ils nous ont capturés, il y a très longtemps et la guerre continue, me dit le chevalpiano, la plupart des miens sont harnachés encore, contraints tout au long de leur vie. Il n’y a que quelques instants de liberté quand le poulain se dresse sur ses pattes et court vers sa mère, mais tous n’ont pas cette chance.
Alors regardant la tasse de café que je venais de me servir, je vis derrière elle des plantations, des caravanes venant des propriétés, des bateaux, des corps battus et enchaînés, des photos immenses sur des affiches, des boîtes de lait conditionné, des vaches branchées aux appareils de traite, tout notre monde se reconstruisant.
Mais je ressentais toujours la chaleur qui avait parcouru mon corps de chasseur-cueilleur mouillant ses mains au filet du lavabo pour étendre la température de l’eau et son bienfait le long des membres et des flancs et prendre son élan pour la journée. Et c’était assez étrange pour moi d’entendre le chevalpiano se propulser lourdement sur le palier puis trotter dans la rue avant l’afflux des voitures du matin.