Temporalité. C’est maintenant qu’il éprouve un bien-être, un plaisir apaisé à être dans la ville, dans la société. Il étire cette flaque de temps (la fin de sa septième décennie de vie) à la dimension d’une oasis qu’il voit devant lui, à la vie riche, variée, ralentie. Il y prend sa place, lisant, écrivant, regardant, écoutant les bruits du vent, des chants d’oiseaux, des voix (qu’il perçoit musicaux), sentant les parfums fleuris, végétaux, souvent délicieux qu’apporte la brise, une oasis qui englobe tout son présent, c’est-à-dire un monde infini. On y parle toutes les langues, on y marche à pied plus encore qu’en trottinette, qu’à vélo, qu’en voiture, pourtant les rues sont tout proches, il y en a une dans son dos, une autre en face, à une quinzaine de mètres peut-être au-delà des pelouses plantées d’arbustes et de l’alignement des platanes, mais elles sont discrètes ces chaussées de circulation automobile, tant à son ouïe qu’à sa vue. L’oasis qui s’emplit à l’instant du son des cloches, très sonores pour l’une ou de couleurs plus nuancées pour l’autre, qui tombe des deux hauteurs de sa diagonale, savamment decrescendo et disparaissent dans l’ombre tapie. Quelques minutes plus tard, une autre cloche, plus grêle vient rouler un moment, depuis le côté, des petites notes un peu usées. Il doit être midi. Ce temps plein, large, accueillant sinon infini, un bruit de bus, des gloussements de jeunes voix, des appels chantants, joueurs, d’adolescents qui se séparent, des paroles qui aboutissent comme murmurées portées par la brise, un pas tout près de chaussure soulevant l’air du sol, un journal qu’on déploie, un homme d’affaires détendu, un autre sportif, dynamique, short, t-shirt casquette téléphone, une mère un enfant, des feuilles mortes qui passent en cascadant au son arrondi et creux de leur robe, un homme au pas ralenti sac plastique informe à la main, adolescente discrète, femme pressée dans une longue robe fleurie gris et vert moulée par le vent, sandwichs déballés sur les bancs, barquettes dans lesquelles plongent et s’engloutissent les fourchetées, sandales déchaussées, pieds au soleil sur la dalle claire, petites conversations.

Dans son appartement, à deux pas, il se prépare un petit repas. Une fois restauré, il laisse revenir les images : le petit cognassier chargé d’énormes fruits qui le font ployer vers le sol et ressembler à un porteur nain affublé d’une multiplicité de bras et d’arceaux portant des outres pleines. J’en ai volé deux, s’entend-il se dire. Je voyais bien qu’ils n’étaient pas encore mûrs, quoique d’une grosseur impressionnante et d’une couleur qui me semblait commencer à virer au jaune. Je les tâtai, je me persuadai qu’ils commençaient à s’amollir un peu par endroits. Évidemment il n’en était rien mai j’avais peur qu’ils m’échappent. Je ne pouvais venir que tous les deux ou trois jours et ils avaient tellement grossi depuis mon dernier passage, l’un d’eux était pratiquement posé sur le sol, un autre juste au-dessus de lui sur la même branche. Cet arbuste d’à peine un mètre cinquante de haut portait certainement une vingtaine de ces énormes fruits — mais non, ils n’étaient pas mûrs. Je me donnai toutes sortes de bonnes raisons d’en avoir volé deux. Ils mûriraient. Je ne pourrais pas venir souvent. Ils pourraient être volés par d’autres, avant moi, ou subir des intempéries. Ma culpabilité est à son comble. Je m’en prends à elle (méprisable valeur chrétienne). Je m’accuse de pulsion prédatrice, ce qui demande à être examiné : plus que la prédation c’est la compétition pour la prédation qui m’a poussé : prendre pour que l’autre ne prenne pas avant moi. Je reviens à Caïn, puisque c’est à lui que je pensais l’instant d’avant, sans faire le lien avec ce coing. J’en ai pris deux (comme Caïn et Abel) sans doute pour masquer la compétition. Mais elle était bien là pour eux (avoir les honneurs du Dieu) comme pour moi (ne pas être coiffé sur le poteau alors que je me prépare depuis longtemps à remporter la mise, je me revois jouer aux petits chevaux, une grande compétition de billards électriques de fête foraine répartis en cirque autour d’une piste centrale où courent de front les cavaliers sur leurs chevaux, chacun activé par l’un des joueurs à son billard. J’excellais à ce jeux que mes parents m’offraient semble-t-il avec plaisir, partageant mon excitation à concourir. Mais devant le cognassier j’agis seul et en cachette. J’attends que personne ne soit en vue pour ne pas être surpris dans mon forfait. Avant de sortir ce matin, je regarde du coin de l’œil les deux coings dans leur compotier, espérant voir un peu de jaune apparaître dans l’ocre vert des lourds corps rebondis. Mais il n’en est rien encore. Je dois sortir, marcher, lire un peu.
Puis il laisse venir l’écriture. Ce mot lui vient, qui dit qu’une mosaïque des temps constitue ce monde : Temporalité. Et maintenant il éprouve un bien-être, un plaisir apaisé à être dans la ville, dans la société.

Sous l’ombre légère et mouvante d’un jeune érable que quatre pattes d’échassier gardent la tête haute dans leur cadre de bois à l’intérieur duquel une courroie tendue devait tenir en collier l’arbre dressé à grandir verticalement, mais aucune courroie n’occupe plus ce cadre et le jeune tronc, toujours svelte est sans doute suffisamment fort pour s’élever tout droit, dépassant d’un bon demi-mètre la hauteur du cadre, lance ses branches bien feuillues vers le ciel, c’est elles qui projettent maintenant au sol cette ombre douce, animée de miroitements et de constellations de formes dansantes qui se répandent, vont jusqu’à monter sur les pieds nus dans les sandales et plus haut sur la feuille qui se couvre de mots tracés au crayon, lentement, la main n’a pas la souplesse des branches, ni leur abandon à la brise, elle est tenue par un cerveau dense, compliqué, incertain… Où est Myla ? ces mots sont restés en suspens. Voudrait-on partager avec elle ce bain de lumière et d’ombre, cette douce aventure des formes et de l’air caressant… mais partage-t-on quelque chose, ne faisons-nous pas tout au plus que superposer nos expériences, dans ces moments où nous sommes tout près, à quelques centimètres, à peut-être nous toucher… ce n’est pas le partage, mais le désir. C’est le désir qui projette le partage ou l’invente. Il joue le rôle de l’arbre, il dessine non plus sur le sol, mais sur l’autre près de lui, le bonheur. C’est pourquoi à l’instant, il a cru voir Myla, ses dessins d’oiseaux pareils à ceux que dessine l’arbre avec son ombre.

Alexandre Hollan

Jacques traverse l’enfilade des rues, la place arborée, suit une des allées latérales, franchit l’avenue pour atteindre le soleil du soir encore généreux sur le bosquet au pied duquel serpente un long banc de bois, face à plusieurs jeunes amandiers alignés en bord de pelouse. Devant le plus proche amandier il s’assoit : ses feuilles prennent bien le dernier soleil, se trémoussent un peu sous la fine couche de lumière dorée qui enveloppe chacune d’elle, lustrant cette belle chevelure verte toute en petites mèches croissants de lune, s’étageant en pendentifs ou en bouquets. Elles ressemblent aux petites feuilles courbes des pêchers. L’arbre est maintenu dans un châssis de bois rectangulaire, comme une cage ouverte au milieu de laquelle l’axe de son jeune tronc se dresse invisible sous une gaine protectrice faite de minces bambous joints côte à côte, de hauteur d’homme environ, ce n’est qu’à partir de là que s’épanouissent les branches, montant en rayons élancés et souples qui lui donnent un beau port, presque ovale, abondamment feuillu, d’un vert qui devient sombre à mesure que le soleil décline, laissant les amandes, nombreuses, gonflées comme des petites mamelles de chèvres, appuyées les unes contre les autres, escaladant les branches en plusieurs amas, capter le reste de la lumière, jaune tendre nuancée de vert qui commence à prendre cette caractéristique teinte « amande », vert très clair mêlé d’un peu de gris.
Ainsi est Jacques, entièrement absorbé dans ce compagnonnage végétal, tranquillisé, satisfait de m’avoir eu pour équipier, témoin et scribe.

Henri Matisse

Lamento

La nuit qui ne débouchera jamais plus que sur la nuit elle-même — monsieur Nuit qui se lève pour écrire ça a du mal à le faire, il sait que le jour viendra à la faveur de la nuit elle-même. Le langage humain est à jamais nocturne. À jamais tué par le meurtre de l’homme sur l’homme — non pas celui de Caïn sur Abel mais celui qui l’a précédé et qui le précède chaque jour encore en étant perpétré dans le présent. Qu’est-ce que c’est que cette histoire de péché originel demande l’enfant. Qui osera lui demander pardon pour lui avoir raconté de telles sornettes criminelles qui tuent ses oreilles avant qu’il ne puisse entendre ? Il n’y a que de la nuit dans les mots. De la nuit seule naîtra le jour et seule la rivière est son langage et monsieur Nuit pleurerait s’il le pouvait.
Heureusement tous les autres sont innocents — le grain de blé, la truite, le loup, le mouton, la bactérie et le virus. Tous sont innocents et l’homme ne rêve même pas de retourner à leur innocence. Il sait qu’il ne le peut pas mais il ne veut pas retourner en arrière, même s’il le pouvait. Seule la rivière chante, dit monsieur Nuit, chante et engendre la nuit.

Monsieur Nuit ne veut pas jouer du piano. Il ne veut même pas se lever. Il veut bien prendre le crayon — il se laisse faire, se mettre sur ses jambes, se pousser jusqu’au carnet — et puis il se recouche, retombe par terre, mollement, se roule dans les couvertures. Le crayon dans sa main écrit, le mobilise peu à peu de l’intérieur en tirant sur ses nerfs — bientôt monsieur Nuit sera sur pieds, il le sent. Mais il est encore un paquet de nerfs, pour l’instant. Il s’accommodait très bien d’entendre l’autre et sa nostalgie, et son inquiétude, se demander si monsieur Nuit n’allait pas lui manquer, n’allait pas se détacher de lui, le laisser tomber comme quelqu’un qui a assumé sa tâche, qui a joué son rôle et quitte la scène, s’en va porter son sac sur un autre dos. Ce dédoublement, cette dissociation, cet abandon ne le faisaient pas frémir, lui, monsieur Nuit. Mais l’autre, ça ne lui suffisait pas, d’avoir vu monsieur Nuit jouer son rôle devant lui, d’avoir appris comment il fait, avec quel art il porte la nuit dans son sac, s’y roule avec, s’abandonne sur une grève, se laisse porter par un dos, vider au pied d’un arbre. L’autre ne voulait plus se passer de monsieur Nuit. C’est pourquoi il le tirait par les nerfs, il voulait le faire lever, lui faire remballer la nuit dans le sac et venir avec lui jouer du piano, ou le suivre dans tous les moments de la vie, faire sa toilette, déjeuner, se disperser dans ses mille et une activités. Il lui fallait monsieur Nuit, dans son sac, sur son dos ou posé à côté de lui ou accroché à une branche, ou vidé dans la rivière ou répandu dans le ciel nuageux, il le lui fallait, monsieur Nuit sentait tout cela en écrivant avec le crayon. Il finit par compatir, par consentir à se lever.

Edward Hopper

Andante cantabile

Monsieur Temps et monsieur Nuit sont dans mon pas ce matin. Il y a une légèreté, un allant nouveau à notre trio. Nous sommes bien accordés. J’ai monsieur Nuit à ma gauche dans les graves, monsieur Temps à ma droite dans les aigus, je fais moi-même les médiums. Nous allons chantant. Nous nous écartons ou nous resserrons à la faveur du passage des gens qui nous croisent car bien entendu nous ne sommes pas dissociables, nous nous diffractons seulement, comme le spectre de la lumière, non pas en sept mais en trois, et nous nous chevauchons avec la plus grande aisance. Nous avons tous nos bagages avec nous, et dieu sait s’ils sont grands, ils se rassemblent sur le centre s’il le faut (lorsque je m’amuse à marcher sur une arête de trottoir ou de parapet), monsieur Nuit reprend sa place dans le sac à dos et monsieur Temps est toujours en avant à la naissance du mouvement. Monsieur Nuit au fond du sac veille sur la matière, matière lui-même il en émerge comme une boule de chair pour lui donner toute sorte de vie dans la mort.

Un pigeon saute à pieds joints les marches d’escalier de la terrasse qui descendent sur la place devant moi. Toujours très beau, le corps des oiseaux vient facilement toucher le crayon — lui, a une petite plume qui se redresse sous une aile, est-elle en voie de se décrocher ? Le corps d’une jeune femme, vêtue de blanc et de bleu rayé marinière, qui s’est arrêtée tout près d’où est passé le pigeon, est si beau — le soleil du soir vient juste en face de moi la toucher — la matière du coton blanc sur le galbe de sa taille, du bas de son dos vers le rebondi des fesses, l’amorce d’un peu de ventre nu sur le devant, son allure presque matelot, le crayon intimidé tarde à trouver quelques mots. Il laisse un grand blanc, pendant que je regarde la suite du film sans pouvoir réagir, comme de l’intérieur de l’écran. Lorsqu’elles sont parties (elle aura été rejointe), je suis allé à une autre extrémité de la place. Je réinvite mes compagnons à la table (carnet, crayon), tout est nouveau déjà, nous sommes presque dans une autre ville, encore une fois réjouis de nous changer les idées en pleine société, dans des scènes toujours surprenantes. Nous écoutons d’une oreille, par discrétion, mais regardons ailleurs, de tous nos yeux. Une petite femme, plus petite encore dans la distance où elle passe, en contrebas de la place, traîne d’une main un gros cabas en plastique de son pas régulier, comme prise dans des pensées sérieuses, sa robe longue, souple, de couleur sombre, glisse en frôlant le sol, sa tête et son buste couvertes d’une sorte de voile, elle semble dérouler le fil d’un conte… en est-elle l’autrice ou le personnage… aussi petite de taille que grande de beauté silencieuse.

C’est au milieu de la nuit que me réveille le crayon. Il est grognon, il voudrait préciser : Le soleil vient exactement dans l’enfilade de l’étroite rue en face qui fait brèche dans la couronne de bâtiments (cafés et restaurants pour la plupart) qui bordent la place. Je me suis placé quelques minutes avant, sans le savoir, à la table exactement qu’allait toucher le soleil sur le café-restaurant d’en face. La jeune fille de bord de mer, près de laquelle se sont arrêtés deux jeunes garçons, beaux, sportifs et délicats eux aussi, est en train de leur parler, faisant danser son corps souplement, gracieusement à travers l’effluve de soleil, quand arrivent deux femmes qu’elle va rejoindre de deux ou trois pas en avant vers elles, sur le côté pour moi, pour les embrasser, chaleureusement, si bien que le groupe se trouve, pour moi, exactement à contre-soleil, et je les vois s’étreindre avec une franche passion, comme des poissons dans cette eau de bonheur solaire — l’intensité de cette lumière de quasi-éclipse m’oblige à les quitter du regard — quelques secondes après je crois les voir dans l’éloignement, comme emportées sur la vague du soir.
Je range le crayon dans son élastique qui le maintient contre la tranche du carnet — avec un petit rallentando de précaution et de reconnaissance pour son active compagnie.