Peintures que je nourris, comme des bébés, qui grandissent lentement silencieusement, qui crient faiblement comme si leur voix d’en dessous ne leur était pas encore permise, pas encore connue. Je les nourris de ce lait d’amande, de cet extrait de charbon, de cet acidulé de merise à dose infime d’une pointe de pinceau. Parfois je les baigne d’une compresse d’eau tiède, je leur donne une goutte de vin, le baiser d’un peu de rouge, un très léger coup de peigne, je les toilette très délicatement, frôle du bout des doigts le duvet de leur peau qui s’éveille, qui s’apprête à s’offrir la liberté du soleil.
On peut dire que j’ai une basse-cour avec des poussins, des oies, des coqs, des pintades, tout ce qu’on veut, comme j’ai un atelier de confection à la maison, les salons d’essayage de costumes, les salles de répétition, les graines à jeter aux poissons dans la rivière, j’ai les oiseaux du ciel, même. J’ai tout en peinture, et potentiellement en musique car la porte est ouverte à tous les musiciens, qui ne se privent pas de faire entrer tout ce qu’ils ont de plus beau, j’ai tout en pensée, même, tout ce qui n’entre pas dans la musique ou la peinture, tout ce qui est sous le soleil comme dans la nuit, je l’ai.
Et ça ne me suffit pas ? Mais si !
Il suffit que j’aie le crayon à la main pour que j’y sois, moi aussi, dans cet univers comble de tout — et de rien — qu’un geste peut réduire, inverser, clamer ou taire. Ou même si je ne l’ai pas, le crayon, c’est monsieur Nuit, monsieur Temps, qui s’en chargent. Il ne reste qu’un mystère : Je — J’ — I — une petite lettre, articulée au monde — juste une clé — une clé du mystère — comme la clé du jouet mécanique qui envoie l’enfant dans le petit monde de l’émerveillement.

Vous êtes à danser sur mes murs, ou plutôt vous vous riez de mes murs pour faire du saute-mouton par les fenêtres. J’entends des chansons, j’entends des mots qui viennent se coller en étiquettes au bout des doigts. J’écris Il suffit de passer le pont sur l’une de vous ou plutôt quelque part sur quelque chose comme un gosse qui vient de découvrir la magie de la lecture — un vieux gosse comme Magritte à la pipe ou Baudelaire au sonnet entêtant ou tant d’autres comme Ulysse qui ont mis les choses en mots ou les lettres en couleurs.
Tiens voici venir mon chevalpiano les perles aux sabots dans la fête.
Tout a l’ouïe fine ici dans ce vaste silence. Et moi… je finis par comprendre que je vous donne ma chemise pour être du voyage.
Il n’y a pas un coin de ma vie qui vous soit caché pour longtemps.
Même la nuit !

Nocturne, 1923
Magritte

La rivière fait ses crues jusque dans l’appartement. Maintenant, après avoir retrouvé ses marques génériques, génétiques — pour ne pas dire originelles, mot que je rejette vite dans le sac, de la main de monsieur Nuit (les mots ont leur chemin de nettoyage, leur chemin d’encrassage aussi, je les choisis pour l’écriture comme les couleurs pour la peinture). La rivière déborde silencieusement, me dépose un paquet.
Je me demandais si mon roman se trouverait sur le marché et là je le vois, enveloppant la morue séchée que j’achetais naguère dans le lointain village. Sur cette page, entre les taches grises du sel et les restes gondolés et fripés de la texture imprimée, des mots relatent une chute de monsieur Nuit dans la rivière : il roule sur son dos bossu et se disperse aussitôt dans les reflets noirs qui s’évadent en cercles cahotants. En voilà une phrase pour bien emballer la morue, me dis-je, la caresser d’une dernière écaillée de langue avant de la mettre en marinade, au bain revigorant de piment, de citron et de bois d’Inde. La morue vient de faire le tour du monde. Tout comme le soleil qui frappe ce matin à ma fenêtre de ses grosses pattes engluées de nuages après la pluie.

Mounira Al Sohl

Ces peintures, ces formes, ces couleurs qui se répètent, se chevauchent, se bousculent, s’engendrent et se dévorent, qui crient et chantent dans leurs langues inconnues, comme ces notes que le piano renvoie, répartit à mes doigts, précipite à mes oreilles, que mes bras, mon corps fatiguent à interpeller, comme ces mots débordant de ma pensée, fusant de mon impatience, de mon inquiétude, de mes promenades avides à regarder, à fouiller la tête des arbres que les premiers jours de printemps excitent, la tête des gens entraperçus, les silhouettes floutées, leur expression ou l’impression rapides qu’ils m’abandonnent au passage, toute cette agitation m’amènera-t-elle à l’espace réel du partage, à cet inaccessible monde qui recule doucement, qui se refuse discrètement à mes avances — tout en donnant le change, me laissant imaginer, inventer.
C’est un réel progrès pourtant sur ma jeunesse, lorsque déjà je rêvais cet au-delà tout près devant moi, tout près de céder mais que je ne pouvais me résoudre à falsifier. Aujourd’hui j’ai toutes ces couleurs, ces notes de musique que le piano me met dans les doigts, ces mots que le crayon glisse au papier, ces pensées qui se gaspillent, ce corps qui danse, tout ce qui parle à ce monde profus, grouillant, qui m’assaille, trop grand pour moi.

Afifa Aleiby

Les peintures.
Elles m’apaisent profondément. Elles font ça sans prévenir, sans laisser supposer qu’elles ont ce pouvoir vertigineux. Elles touchent là où on ne sait pas avoir cette immensité, elles la créent. Lorsqu’elles sont réussies, bien sûr — lorsque la main, lorsque la sensibilité superficielle ont mis la dernière touche et, surtout, ont su s’arrêter, disparaître dès que la peinture s’est libérée, s’est mise à vivre.
Vivant, elle me parle. Elle me parle comme parle la danse, comme parle la nature : en montrant, comme parle la langue des signes, en faisant toutes sortes de pantomimes ou de poses, de suspensions silencieuses qui nous donnent le temps d’entendre. La lumière est leur complice, elle ponctue, elle s’invite, elle s’amuse, elle fait le ménage, la décoration, elle respire, elle montre ses sentiments. La lumière, la voyageuse, elle vient nous frôler puis part ailleurs en visite. C’est par elle que ma peinture parle aux autres peintures, celles qui l’entourent, elles papotent, elles se disent des choses, elles réfléchissent ou s’émerveillent ensemble, ou se distinguent. Elles me font entrevoir leur démocratie. Sans complexes, sans rivalité, elles savent prendre toute la place ou la laisser à d’autres. Parce qu’elles sont dans un monde qu’elles aiment, qu’elles visitent dans les bras de la lumière ou sur son dos, même dans ses poches où elles peuvent dormir et se faire oublier. Elles parlent à tout ce qui les entoure et qu’elles ont choisi de regarder. C’est pourquoi il convient de leur donner dès la naissance un lieu, une maison, que vous aimez, qu’elles aimeront — et de les faire voyager aussi. Elles éclairent le monde qui les éclaire.

C’est un lent mélange que cette matinée qui s’étire, s’étale presque, comme une pâte que l’on va laisser au soleil mûrir, un lent soleil qui allonge le matin très tôt commencé éveillant la nuit encore claire, tôt habitée d’oiseaux, je ne rêvais pas d’un printemps immense comme celui-ci, presque un équinoxe, quelque chose de continu sinon d’interminable comme la rivière que je viens de traverser et de retraverser au retour de ma visite au marché paysan. Ce que m’a dit la rivière à l’aller, lente aussi à me laisser l’entendre, à s’inscrire, à se dessiner ou se peindre dans mes neurones-miroirs, ce qui semble presque rien d’abord tant l’image est conforme à elle-même, tant la rivière est elle-même, presque étalée en moi, un peu grise un peu jaune un peu verte, de soleil trempée comme une pâte liquide, dans ma pensée, dans ma perception et ma conscience. Tout ce que tu as dit, raconté, imaginé, tenté d’exprimer sur moi, me dit-elle au retour, pendant tant d’années, tu en vois là le résultat : non pas l’épuisement mais la disparition, l’évaporation, la lente ressuée dans le soleil printanier, ta marche sur le pont si proche de moi maintenant que tu me vois sans détails : tu me sais, tu me ressens.
La rivière en effet m’est devenue simplement familière, entre chez moi (en moi ?) sans préambule, sans traduction. Nous faisons quelque part, en quelques manières, pâte commune. Il fallait ces longues décennies de vie pour le comprendre. Il fallait tous ces mots, et, à la fin, ces peintures, pour le ressentir dans le corps. Cette familiarité c’est l’acceptation inconditionnelle de notre différence dans notre continuité. Nous sommes la même eau mirifique et chargée de corps en partage et en métamorphoses, la longue matinée en accueille le cours, décante les limons, les bois morts, les déchets, dissipe les illusions — ce mot suranné que j’entendais, enfant, dans la bouche des vieillards ou des adultes (« perdre ses illusions »), j’en découvre le sens —, dépossède de tous les acquis.
La matinée est encore longue, le jour à découvrir.

r.t Le peintre, 18.3.2026

Renoncer, le mot n’atteint pas monsieur Temps. D’où il est il ne peut l’entendre. Le mot est trop loin derrière. Monsieur Temps prend le piano, il m’y colle, je vole déjà, ivresse de l’air, dans les épaules je pressens l’écartement des ailes.
La chair de la pensée revient timidement peser, lentement freiner de son poids de paupiette ficelée d’habitudes, il me faut la regarder, l’avoir à l’œil, la savoir partie prenante dans la course, et peu à peu l’oiseau grandit, prend en charge ce corps et dessine son vol phrase après phrase répétée sans impatience, sans retombée. Monsieur Temps doit être content de son élève.
Le vol en apnée ne suffit pas, je tente de respirer — comme un vieillard autorisé à renaître (ce grand-père dans le berceau qui étonnait tout le monde, finissait par cracher sa vieille cigarette et libérait ses poumons). Je saute à terre, je vais voir les peintures qui m’encouragent une à une, qui ont chacune leur histoire, chacune leur vie, qui sont nées de moi, dont je suis la petite mère étonnée, émerveillée. Je me remets au piano, chargé de ce bagage, la paupiette emballée à l’épaule telle un parachute tissé de pensée molle et timide et de fibres neuro-musculaires baignées de colle à gènes, de souvenirs et de rêves. J’avance maintenant à pas menus mais confiants sous les sons colorés du soleil piano dont un dieu au nom inscrit en haut à droite sur la partition tient les rênes, me souffle des mots d’indication pour la route : doux et balancé, gaiement et rythmé, sérieux, andante…

Myra Coppey, dessin sur feuille de sachet de thé