Nous sommes chacun un mélange différent de tout ça, se dit le philosophe en se réveillant — l’aube est toujours nouvelle, c’est le moment où l’on découvre le monde sous son jour nouveau, jusque dans le langage il a été toiletté — cette phrase triomphe de tout ce qu’il avait pensé la veille, elle lui ouvre une nouvelle page pour un nouveau dossier !… mais de dossier il n’en veut plus, il ne veut plus s’adosser, tous ses dossiers semblent ricaner derrière lui comme s’il avait pondu une basse-cour entière qui cancane à ses talons maintenant. Il rit, il se secoue les ailes comme une oie. Il aurait envie de voler.

La jalousie, l’envie, l’imitation, la prédation, l’accouplement, la méfiance, l’agression, sont autant de modes de relation entre les semblables différents que nous sommes. Sans doute René Girard a-t-il vu le plus en profondeur la nature de l’énergie animant tout cela, en l’appelant désir mimétique, comme une tendance à revenir au même, à l’indifférencié, tandis que la tendance exactement opposée est à l’œuvre en même temps. Ainsi, la violence est potentiellement partout, la violence est à l’intérieur du tout et de chacun : entre une force centrifuge et une centripète, l’équilibre des deux étant le garant de la vie, depuis la cellule jusqu’à l’univers entier — sans doute. Est-ce aussi ce que l’on appelle le Yin et le Yang… ce qu’Héraclite nommait le feu toujours vivant…
Reconnaître cet équilibre hautement propice à l’univers, le reconnaître à l’autre, en chacun hautement sensible, n’est-ce pas déjà le respecter ? Et ensuite, le préserver. Veut-on créer des Dieux ? Qu’ils soient dignes d’être les garants de cet équilibre, qu’ils en puissent être, pour tout et pour chacun, à tous les niveaux de l’édifice, les représentants. Ainsi le soir venu, le philosophe pense ouvrir un nouveau dossier qu’il nommerait équilibres — un mot-valise, un gros dossier, la vie et la mort y joueraient ensemble.

Ce que nous appelons le jeu et que nous distinguons actuellement avec tant de soin du travail, fut, après la nourriture, la forme la plus ancienne de l’activité des humains. De même que la mère s’amuse en enseignant à son nourrisson les mouvements, les gestes, les sons qui l’accommoderont graduellement à son milieu, de même les enfants et les jeunes humains entre eux ressentent une joie profonde à faire dans tous leurs jeux la répétition de la vie. Élisée Reclus, 1905, L’Homme et la Terre.

Marie Hubert

Chacun de nous est, en réalité, un résumé de tout ce qu’il a vu, entendu, vécu, de tout ce qu’il a pu s’assimiler par les sensations. Dans la pensée du philosophe cette phrase d’Élisée Reclus, alors qu’il sort de l’appartement en pleine effervescence quasi printanière.

Dans la rue je croise une jeune femme, beau visage, beau maintien — ces termes empreints de la douceur d’une chantefable médiévale viennent me secourir alors que je suis très embarrassé avec les mots d’aujourd’hui — elle me renvoie un regard sans sympathie, presque atteint, presque blessé, lui aurais-je montré un visage agressif… au même instant où je me devine un désir, bleu ciel, mes yeux venus à hauteur des siens après s’être fixés sur l’approche d’une femme-poisson, hanches moulées dans le jean, creux dessiné de l’entrejambe, sa silhouette venant de loin sur la longue focale du trottoir, comme dans un film ou un défilé de mode, avant de nous croiser… Et bien sûr que mon regard l’a touchée.

Qui sommes-nous, au travers de quelle épaisseur d’histoire, individuelle, sociale, culturelle, historique, géographique, anthropologique… chacun qui nous croisons ?

Aperçu du texte d’où est extraite la citation d’Élisée Reclus : butin

André Derain, nu debout, pierre, 1907

Je fais maintenant porte ouverte. C’est un air de liberté dans la maison, un printemps de diversité incontrôlable. Je vais de l’un à l’autre, de mes champs, de mes amis, de mes lunes, de mes palettes, de mes rues, de mes arbres, il me faut trouver un rythme dans toute cette société.
Kelcun me souffle doucement… respire ! ce n’est pas une cohabitation, c’est une coexistence, comme la fleur respire avec le soleil, avec le papillon et l’abeille, tu es tantôt le vent qui souffle, l’eau qui coule ou la couleur de la fleur, le bec de l’oiseau qui se nourrit, c’est toi le plus chanceux ! respire… passe à autre chose, laisse fonctionner la paupière, le cou de l’oiseau, laisse porter les ailes sur le vent. Tout en ne l’écoutant plus je joue cette pièce qui ressemble à une averse, par toutes petites séquences que j’interromps pour me lever, respirer, écouter, regarder qui vient de sortir ou d’entrer, ce qui se peint à côté, ce qui s’écrit. Cette petite pièce, averse, je finis par la jouer presque bien, elle met un jardin dans la maison. Ce n’est pas Debussy, ou Ravel, mais c’est une petite part que j’apporte à la vie délicate de cette société. Sur la couverture d’un livre une vieille photo bleutée d’Élisée Reclus, sur la table dans sa barbe, ses cheveux gris et une douce rêverie dans son regard attentif.
Un homme sort avec son chapeau, son pardessus, ses dossiers sous le bras, sans saluer personne, à petits pas, sans se faire remarquer, il n’a pas l’air fâché, son dos tourné semble dire : faites sans moi, tout va bien, je reviendrai. C’est le philosophe. Je comprends qu’il emporte la mort dans ses dossiers, celle que nous avons discutée : l’idée de la mort. Car la mort on la retrouve éparpillée partout, elle est revenue s’adosser à la moindre petite chose, à chaque petite ou grande parcelle de l’existence, et quand elle n’est pas adossée c’est elle qui fait face mais la vie est dans son dos. Cela permet à chacun de jouer à sa manière. Le philosophe saura revenir pour l’observer.

Chaïm Soutine

Je ne l’ai pas entendu entrer, je l’ai senti derrière moi qui parlait déjà, comme chez lui, simplement on ne le voyait pas, comme tous ces personnages dans la rue auxquels sont en train de parler les gens qui vous croisent, sans vous voir. Ce Kelcun, je le connaissais. Nous avons été colocataires, pendant plusieurs années je crois. Je ne le voyais pas mais il se servait de mon ordinateur et sans doute d’un peu tout dans la maison, ou en dehors, je n’étais pas gêné, je pense que je l’appréciais, comme une amitié proche.
Il doit être de passage, je ne sais pas s’il compte se réinstaller mais je crois que ça ne posera aucun problème s’il le fait. Je pense à Jacques qui vient de temps en temps sans prévenir, sans même que je le sache, bien souvent. Au fond, ce sont des invisibles, des personnages subtils, leur présence peut-être bouleverse les choses, fait le ménage en profondeur, et il peuvent repartir sans demander de compte, sans même se signaler. Mais je peux m’apercevoir de leur passage, parfois longtemps après, jusque dans la part la plus intime de chez moi, presque comme si nous avions dormi ensemble, profondément.

Edward Hopper

Il n’y a rien à ajouter.
J’entends bien la position de monsieur Temps et je prends cela comme un conseil. Monsieur Temps est un excellent lecteur, déchiffreur, peut-on dire aussi : l’histoire racontée par Élisée Reclus, racontée par le crayon, racontée par Kelcun est comme la partition musicale : une énigme à déchiffrer. Déchiffré c’est joué, pour monsieur Temps. Il n’y a rien à ajouter. On continue. Le crayon aussi attend un bon lecteur — meilleur que lui-même, qui écrit souvent en aveugle, comme K. Qui donc reste à tergiverser ? Certes pas monsieur Nuit qui fait corps dans ces cas (quand on avance) avec monsieur Temps et avec K. Il n’y a que le philosophe pour vouloir tout arrêter. Le crayon ne pique pas comme on donne la cigüe. Il ne change rien à son seul mode d’action, sa conformation toute simple ne lui permet pas de faire autre chose que de piquer, se tortiller pour faufiler entre le réel et l’imaginaire, mais il faut bien que Kelcun se mette au milieu à un moment pour comprendre ce qui se passe, ce qui le fait souffrir : c’est le seul qui se sait mortel. Il faut en finir, lui dit un jour le philosophe. Aussitôt quelqu’un d’autre prend sa place et tout continue sans lui. Le nouveau se met au piano, ou à la peinture et laisse grandir son désir, son frais et mystérieux désir.

Edward Hopper

Cette petite pointe de crayon — je la regarde avec crainte, et respect et méfiance comme je regarderais l’aiguille d’une seringue qu’on m’avait désignée, enfant, comme devant impérativement me soigner — ce n’est pas simple de me livrer à elle. Je sors d’un délire, — pas du tout un cauchemar, ni une fièvre —, un simple rêve, un labyrinthe en pleine lumière, tout expliqué tout explicite, en plein soleil. Ce serait fastidieux de l’exposer là, et inutile : toutes les pièces, les tours et les détours ne diraient rien de plus que ce face à face avec la piqûre — que ce soit une araignée, géante, qui d’ailleurs m’a donné un violent petit coup d’avertissement, ou le mobilier complet monté en échafaudage qui s’écroule en éliminant la pensée des feuilles de papier qui auraient servi à concrétiser quoi ? une transmission, une continuité, une évidence de la valeur du travail d’un écrivain, d’un artiste philosophe et pédagogue, représenté par la personne d’Élisée Reclus puisque c’est avec lui que l’aventure, le compagnonnage a commencé, jusqu’au cœur du labyrinthe mais s’achève là. Si j’étais un arbre je ferais autant de feuilles que bon me semble, toutes nécessaires à la vie, la mienne mais surtout, bien plus encore, celle du monde, c’est là l’ouverture du labyrinthe au grand jour. Alors pourquoi cette douleur subite, cette piqûre, cette mise en cause de la santé, du plaisir, du bien-être ?
Le crayon ne doit-il annoncer que la défaite… la mort, donc ? ou repartir pour un labyrinthe comme il semble les affectionner… voilà bien le sens de ce qu’il voulait écrire dès le départ et que je l’ai retenu de faire jusqu’à cet instant : Je suis toujours coincé entre la vie et la mort. Je trouvais trop trivial ce mot — coincé — , il le porte pourtant très bien, le stylet de graphite est coincé, tout à fait. Pour mieux piquer.
Non, tu ne seras pas le crayon-médecin. Je veux te sauver de ce ridicule. Tu es mon infirmier, un modeste ouvrier, tout comme moi.

Adèle Nègre, Mesurer (mars 2016)

Lorsque je suis assis, presque immobile, de longs moments, sans rien faire d’autre que respirer, prendre le soleil, comme ces arbres, observer — il y a infiniment de choses à observer, un pigeon peut capter l’attention aussi longtemps qu’il lui plaît de rester dans l’herbe en face de vous à picorer, piétiner, se montrer sous toutes ses lignes comme l’enfant devant le miroir chez la couturière : ses formes d’œuf, ses formes d’île, ses formes d’épaule, le brocard de son dos. Il se passe beaucoup de choses pendant ce temps tout autour, ce sont des ensembles plus ou moins vastes que l’on peut faire, ils forment des mosaïques qui se recoupent, se regroupent, s’animent, qui sont distribuées dans l’espace par les feuilles des arbres, jamais immobiles mais qui toutes, en un instant, peut-être sur le signal de l’une d’elles — ou de son image dans le cerveau, car tout a son image dans le cerveau — s’arrêtent, ensemble, font un arrêt sur image, le temps que l’on voie le tableau dans toute sa signification, toute sa beauté. C’est ce que nous a enseigné Augusto Boal : le théâtre-image. Les feuilles, les paysages, les pigeons — car même celui qui continue à picorer dans son large cercle réservé comme si c’était un personnage important n’est pas isolé — tous peuvent le faire, le merveilleux théâtre-image d’Augusto Boal. On entre en extase lorsqu’on le pratique. En furie aussi parfois, lorsqu’on découvre avec quelle évidence se crie la réalité, se confirme notre impuissance, notre peur. Mais on a une sorte d’éclat de rire au fond du cœur, d’avoir réussi à le montrer. Comme un tableau de Goya. C’est ce que réussissent les arbres, à merveille, et chaque personne présente, intégrée à sa taille, un peu plus grosse que les pigeons, minuscule sous les nuages, invisible sous le soleil, qu’elle soit seule sur un banc ou accompagnée, jouant, chahutant, discutant, passant à vélo, elles y sont toutes. Le crayon, lui-même réduit à la taille d’une main, réduit de forme à un simple tuyau, occupe sa place, et peut se mettre dans le tableau qu’il a fait, à la fin.

Afifa Aleiby