Il faut que j’aille poser le papier aujourd’hui. Papier troué.
Les mirabelles sont presque mûres, j’en rencontre beaucoup, c’est une année à prunes par ici, dirait Dario s’il savait (peut-être lira-t-il ces mots). Chez lui, en Auvergne, la floraison a été explosive et magnifique mais beaucoup trop précoce au vu du gel qui est venu juste après si bien qu’il aura une année sans prunes comme dit je ne sais plus quel saint du calendrier, dans une formule bien trouvée. Au bord de la rivière, ici dans le Dauphiné, il y a une dizaine de jours, les prunes c’était une explosion de rires déclenchée par trois ou quatre femmes en train de remplir de leur cueillette une grande poche plastique transparente. Des mirabelles déjà bien rondes mais toutes vertes. Elles sont mûres ? ai-je demandé. Non, mais nous on les mange comme ça (je vois qu’elles sont asiatiques, j’entends une vivacité drue, de liane) on les prépare avec du sel, après on file aux toilettes, en vitesse, ah ah ah !

Ici, un peu à l’écart près d’un ruisseau je rencontre de nouveau ce ragondin, supposé, car tellement volumineux que je j’hésitais à lui attribuer cette espèce, d’autant qu’il était accompagné par un beaucoup plus gros encore qui se cachait et l’appela lorsqu’il me vit (sa mère ?). Cette fois il est nettement plus à découvert (le jeune, supposé), nous nous regardons et je reconnais les moustaches et le gentil regard d’un ragondin, puis sa longue queue.

J’ai repris mon ancienne pratique de laisser mes écrits comme les poules font leurs œufs, en sauvage, là où bon nous semble. Quelqu’un les prend, ou la rivière, ou le temps les emporte. Je fais ainsi avec tous mes déchets organiques — organ, comme les grandes orgues, la voix recomposée de la forêt. Ma jambe de cheval tire, me serine de bouger, impatiente, migrante, comme entre deux corps, toujours.

Bengt Lindström

Je vais sur le piano comme sur la mer d’origine, qui me portait, où je faisais mes creux et mes vagues à ma mesure à mon rythme, c’était tellement parfaitatoire que j’en connais encore les bienfaits, qu’ils m’attirent encore et que je n’hésite pas, je suis mes impulsions, je vais sur le piano à tout moment. Seulement il faut que je réapprenne, tout le bon savoir bien être a disparu — s’est éloigné — et maintenant, patiemment, je le retrouve éparpillé, les morceaux du cheval, ces vieux os près d’être fossilisés qu’il faut réincarner.
Des souvenirs, des vestiges, des reconstructions, des rêves s’affairent, se bousculent sans relâche pour me rendre ce que j’ai perdu, tenter de me remettre en selle puisque je suis tombé méchamment, en catastrophe, au lieu de naître une fois bien préparé.
Je vois maintenant mon ciel étoilé. Il est là si brillant et limpide, ce n’est pas encore la Voie lactée mais c’est déjà des petits tétons bien brillants, quoique lointains.
Au bord du chemin à tout moment je peux voir monsieur Nuit, avec son seau pour abreuver le voyageur — sinon lui donner de vigoureux poissons qui semblent venus du fond du monde, peut-être même, tant ils vous charment, du fond de vous-mêmes.

August Macke

Il écrit nu. Il revient à l’époque de sa jeunesse où cela se faisait couramment. Mais on n’est plus dans la société-spectacle, tout cela s’est fissuré et il voudrait savoir à peu près où on en est. Le cheval est très réticent. Il réagit en provoquant toutes sortes de douleurs, dans les pieds, dans les jambes, les reins, même la face, le crâne… c’est insupportable. Le crayon voudrait lire ce qui s’écrit. Il s’imagine l’un des quarante voleurs. C’est une société de la survivance à laquelle il participe, il aspire, pour être plus exact. Elle n’existe pas encore. Entre la nuit et le jour il transporte des ballots, souvent informes, incertains de contenir quelque chose. C’est le cheval qui lui part en morceaux dans les muscles ou qui le harcèle avec des aiguilles qui le transpercent. Il fuit (le crayon) il change d’endroit sans cesse, entre la nuit et le jour, pour disperser le cheval. Je (dans tout ça) je perds tu, je perds la trace entre nous, entre nos époques, nos temporalités différentes, fissurées par les éclairs de douleur du cheval. Je suis alors la maladresse et je me sens devenir ridé comme le grand-père quand il pleurait dans son berceau et qu’on le croyait rire, quand il n’arrivait plus vraiment à renaître, lorsque les mères n’étaient plus nos mères et qu’il fallut périr. Femmes, hommes, animaux, nous nous préparions, nous étions en train de devenir des plantes. C’est ainsi qu’un récit pourrait se développer encore, végéter encore, végéter encore à nouveau longtemps, pour se développer à nouveau par une rencontre fortuite de deux personnages, qui se cognent ou se surprennent… dans la quiétude d’une promenade ou dans l’accumulation des maladresses, des pertes de mémoire, des confusions de la poésie, de l’âge ou de la folie.

Chaïm Soutine

C’est un testicule de cheval que tu as là ?
Oui, c’est un testicule de cheval.
Mais qu’est-ce qu’il fait là ?
Il faut le lui demander, mais c’est le cadet de ses soucis, je crois. Il s’est retrouvé là à la suite d’un grand désordre. Mon corps n’est plus ce qu’il était. Nous sommes entrés dans une série de grands désordres, c’est ainsi. Nous y sommes entrés mais ils étaient déjà là, on n’a rien changé, on ne fait qu’y accéder. Tiens ! il y a une tête qui me regarde là, sur la couverture d’un livre que je viens de sortir du sac, un peu rougeoyante comme empourprée de soleil couchant, yeux grands ouverts, bruns noisette, gros sourcils, une belle oreille épanouie et surtout une grande moustache à deux touffes, frisée joliment, qui laisse la place au milieu à un brin de bouche curieux et malin, tout un beau visage encadré de près, sous un nom écrit en rouge — qu’il s’est bien trouvé — Pierre Loti et un autre nom dessous, en noir, comme une médaille sur le cou : Ramuntcho. Il me regarde franchement, me dit merci, je crois, de l’avoir ramassé dans un buisson, fourré dans le sac et puis ressorti à plusieurs fois, débroussaillé, dépoussiéré, il s’est mis à me parler gentiment, me faire ses jolies phrases, me raconter son goût pour la nature, pour cette montagne, le pays basque, et surtout ses jeunes gens, et même ses vieux. Content que je le sauve du buisson, comme n’importe quel écrit peut être sauvé un jour, ou perdu pour toujours.
Voilà, rentrant de promenade.
De cette promenade qui rentre. Rentre avec ses couleurs très insolites, jamais vues de moi, comme ce grand laurier-rose empourpré de plaisir, et ces bras de rivière surgissant esclaffées de vaguelettes, ces bleus de baies, comme la foison des fleurs vermillon sur la tête d’un grenadier baignant déjà le sol d’un tapis d’écarlate à son pied. Comment rentrer avec tout ça, la promenade n’y songe plus, va demeurer en ordre dispersé aux abords d’une maison maintenant ouverte aux quatre horizons depuis le chant du merle à l’aurore jusqu’à la bascule de Vénus et de la Lune dans le couchant quand vient à briller la Grande Ourse et que les notes re-surgiront d’un contrepoint de Bach aux heures du matin sous le casque. Bientôt je n’aurai plus de maison comme Pierre Loti, peut-être un sac par-ci par-là comme monsieur Nuit.

Maurice Denis

Monsieur Temps ?… j’aime bien me sentir sous son aile… je ne fais pas de bruit, je me laisse porter, mais dès que je m’en rends compte, ou je tombe — il faut descendre — ou je dois remonter me tenir à la hauteur — rester dans le temps — (je crois que c’est alors qu’ils disent « Au temps pour moi ! », enfin je réalise l’importance de cette expression, le sérieux avec lequel monsieur Vannereau le disait, s’excusait très poliment en même temps qu’il reprenait la main, fermement. C’est donc que j’ai appris ça, dans mon corps, toutes ces années, ne le découvrant que maintenant une fois que le travail est presque accompli, que la métamorphose, la transmission devient une réalité… Écoutez bien les enfants si votre professeur de musique dit quelque chose d’aussi étrange, que vous ne pouvez pas comprendre, d’aussi joli (poétique, en vérité, vous direz par la suite), en semblant s’excuser, comme renversant les rôles (vous le devinerez, ça aussi, plus tard), vous avez de la chance, vous savez que c’est précieux de l’avoir entendu, de l’avoir compris à votre manière et d’avoir repris au bon endroit sur la partition. Non, non, vous n’êtes pas moderato cantabile comme certains des adultes, à regarder par la fenêtre pour vous enfuir, vous êtes le plus chanceux des futurs petits musiciens, ce n’est pas un professeur que vous avez, c’est le maestro qui vous a fait une place, donné un pupitre, une partition pour que vous suiviez et appreniez la musique au cours de la répétition, vous allez chanter, solfier, jouer d’un instrument, vous tenez déjà votre place, tout petit, maman à côté de vous, elle apprend aussi, vous ne vous êtes pas trompé de planète vous au moins, vous n’avez pas suivi les mauvais conseilleurs, les mauvais génies des blouses grises et des règles carrées. Oui, oui, monsieur Vannereau il finira peut-être à la rue, vous n’avez pas compris vous pouvez juste recueillir les petites miettes de moineau qu’il vous donne, qu’il partage avec vous, la musique, la manne du seigneur. Ne soyez pas inquiet petit bonhomme vous allez grandir sur le trottoir au bord du ruisseau et connaître le monde, la forêt, la rivière, la ville comme les champs.
Voilà ce qu’il te dit le piano quand tu le laisses parler, quand tu as épuisé les doigts de ta tête et que tu t’es arrêté, pas fâché, fatigué et confiant, quand tu as repensé à monsieur Vannereau, monsieur Temps.

Hélène Duclos

Tu veux savoir qui tu es !!! Je n’en reviens pas… C’est moi qui aurais pu te poser la question. Je t’ai accepté comme tu es venu. Que les choses soient bien claires. Tu as toujours été un cheval-piano. Tu n’es pas né dans les choux ni dans les betteraves ou dans la prairie du grand West ni dans les steppes de Mongolie. On a pu te raconter beaucoup de choses comme on le fait avec les enfants tellement stupidement. Personne ne sait rien, n’est-ce-pas… Le savoir est postérieur à l’existence. L’existence était là bien avant tout savoir. Le savoir est une pure invention — comment dit-on… superfétatoire… inutile à l’existence. C’est pourquoi je n’en dirai rien, je ne sais rien de toi. Je ne pense pas que tu sois le premier de ton espèce. Tu as toujours été un cheval-piano. Je t’ai découvert un jour, tu avais toutes tes dents sur le clavier et tu riais. Je t’ai chatouillé légèrement et tu as remué les pattes, tu t’es dressé et tu as commencé à jouer. Eh bien, crois-moi, tu savais jouer dès le premier jour ! Je n’allais pas te perdre, d’ailleurs où aurais-tu pu aller, tu n’avais certainement pas d’autre existence que celle-ci, tu n’étais pas Dr. Jekill et Mr. Hyde ! Quoique ! Tu disparaissais souvent, mais tu es toujours revenu.
Quelque temps avant, mais ça n’a aucun rapport avec toi, je me souviens comme mon ami Dario m’avait fait rire, m’avait à dire vrai profondément intéressé et rendu admiratif, en me disant, parlant de sa santé qui devenait fragile et très problématique, avec l’âge, « ne t’inquiète pas, je laisse faire le cheval ! » Dario, tu m’as impressionné, oui ! Tu m’as charmé ! Ce n’était plus la blague de potaches (j’en parlerai à mon cheval) … mais là, je découvrais ta force, la force réelle qu’il te donnait ! et ton humour confondant.
Ça c’est Dario, ça n’a rien à voir avec toi, comme je disais. J’y repense… comment dire… par rapprochement.
Comme elles (les libellules), il faut que j’aie le piano, le crayon, les pinceaux au bout des doigts, ou le chemin, le ruisseau, la pierre sous mes pieds, je ne prends plus la branche ni le toit maintenant mais je sens tout autant mon corps avide de contacts qui le prolongent, quand ce n’est pas la nourriture — tout cela qui était inconscient lorsque je vivais sans effort et que maintenant je veux construire comme sculpture à habiter, à rejoindre, à m’adjoindre… en fiction, toujours en fiction ! que ce soit sous forme d’un texte, d’une sculpture, d’une musique, une construction quelle qu’elle soit puisque je les ai toutes, depuis toujours, mises en attente, ne voulant rien bâtir, ni prévoir, ni fixer comme but, mais rester libre, ne m’intégrer à rien, ne pas gâcher le mystère de ce monde dans lequel j’allais me réaliser, relier mon entièreté à la sienne. Je n’ai jamais deviné qu’il me resterait en fin de compte pour toute réalité que mes chimères, que l’ensemble de mes fictions composites et fragiles quoique bien concrètes, bien définies comme sont les branches pour le singe qui s’y accroche.
Tu as encore beaucoup à apprendre, me dit le cheval, la différence entre mon poil suant, mon épaule, mon jarret, mes sabots et la branche, le crayon que tu tiens, l’idée que tu veux atteindre, je te vois passer si vite des uns aux autres sans assurer tes prises, toujours en catastrophe, ne parlons pas encore de voleter comme un papillon. Prends encore quelques leçons auprès de monsieur Temps. Mais viens, jouons quand même, il faut beaucoup se tromper pour apprendre.
Je pose le crayon, je m’assois, repose le doigt sur la bonne touche qui frémit, le pied sur l’étrier, mon oreille entend l’intervalle, mon cou perçoit la fleur sur la branche, je me courbe dans le trot monté.
Pourquoi as-tu de grandes dents, chante le cheval.
C’est pour mieux te manger, mon enfant.

Le cheval m’a rendu — un petit peu — à l’état sauvage. Je me laisse décider par lui, pour me lever, fermer le piano, quitter la pénombre de la maison même en plein début d’après-midi au plus fort du soleil, faire des kilomètres en longeant le peu d’ombre des trottoirs pour atteindre le ruisseau dans lequel je vais marcher, pieds nus dans l’eau bruyante, écumante ou qui glisse plus silencieuse sur le sable et la mousse. Les libellules viennent me fasciner par leurs jeux érotiques vifs et raffinés, l’une bleue l’autre dorée dessinent avec leurs deux corps filiformes arc-boutés l’un à l’autre un grand cœur décoratif comme un néon suspendu sur la perche d’une herbe, s’illuminent, s’excitent, se pompent, se séparent en deux petites flèches reprenant toute leur mobilité imprévisible dès qu’elles s’estiment dérangées. Le bois s’ouvre de toutes parts, s’emplit de présences furtives, inquiètes tout autant que de hauts manèges d’oiseaux silencieux et libres. Des éclats de musicalité. Un papillon se pose sur l’écran de la feuille blanche, échappé d’un cinéma muet aux riches couleurs, déploie ses harmonieux pétales d’ocre doré, un autre, grand vêtu de pourpre pointillée d’orangé vient se pavaner près du crayon, lui aussi adopté d’emblée dans cette vie sauvage débutante. Les grands platanes m’ont dit Tu n’as nul besoin de raconter ta vie, nous nous chargeons de tout, viens seulement offrir ta présence et tout sera montré aux yeux de tous. L’expression déborde. Je l’entends parler, en effet. Les arbres parlent arbre, disait Prévert, comme les enfants parlent enfant, et j’entends très bien le platane m’exprimer de la voix contenue de son tronc géant l’ancrage à toute épreuve qu’il tient, sous l’immense ciel qui lui donne le vent et la lumière dont il se nourrit et s’enfeuillage tout à l’envi.
Les petits hommes-piano, les petits hommes-crayon frémissent de s’inventer une place nouvelle parmi cette terre élargie.
Le cheval a eu une bonne intuition, car avant de quitter le bois je revois l’oiseau inconnu découvert hier, celui que j’étais sans me l’être dit, revenu voir. Il n’était pas près du grand frêne où je m’étais à nouveau assis mais là, près du ruisseau, sur le chemin du retour. Il n’a pas encore de nom, pour moi, mais une allure, un vol, une présence singulière que je reconnais déjà.
Gagner cette petite part sauvage, ce n’est pas devenir plus familier de la forêt, mais au contraire lui trouver davantage d’inconnu.

Alberto Giacometti