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Régine Mondon1r

Je suis allé faire un tour dehors.
En rentrant je ne pouvais plus respirer, mon cœur ne pouvait plus battre librement, je ne pouvais plus imaginer rester un instant de plus dans cet intérieur oppressant. Les fleurs m’avaient été otées de la bouche. On avait retiré l’air de mes poumons avec un tire-bouchon. Les parfums avaient été piétinés, les nuages avaient été ficelés au-dessus des arbres, je les vis un instant par la fenêtre. Tout était sale, gris, on était en train de tirer des rideaux de poussière, de soulever des grilles de fer pour nous habiller, à même la peau. On nous pressait les uns contre les autres sur des murs de cadavres qui geignaient, qui grognaient et aboyaient, qui nous enfilaient leurs moignons dans les côtes. Je ne pouvais pas hurler, j’étais baillonné de l’intérieur par des poussées de fantômes que d’un coup je crevai de ma plume, de mon stylet quand je me mis à écrire, qu’ils se dégonflèrent, s’écoulèrent et dehors le soleil revint à la fenêtre, radieux. Je ne savais plus qui j’étais. J’allais pouvoir retourner là où je n’étais rien. Rien d’autre que vie qui respire, sent et se meut parmi mille autres formes mouvantes se déployant, m’offrant leur espace en partage, tuiles du toit baignées du lait des nuages.

Dessin de Régine Mondon

hébétude

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Finalement tous ce petits personnages qui sont sortis du miroir à notre rencontre
ils ne sont pas plus bêtes que nous
même s’ils ne peuvent rien nous apprendre
et que nous ne pouvons rien non plus leur enseigner.
Du moins ils nous reposent
pendant que nous prenons leur place de l’autre côté
et que nous les observons.

Je repense à Henri Michaux
Chemins cherchés
Chemins perdus
Transgressions

Colette Reydet Petits dessins à l’encre réalisés pour un livre d’artiste, « petites vadrouilles », en duo avec Carole Penin 2016

midi à quatorze heures

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Le matin, la nuit pèse encore, elle me coule le plomb de noirceur au creux du vivre. Il doit être absorbé, métabolisé, pour que je me reprenne d’estomac, de pied en cap, pour que le soleil puisse transparaître, m’inonder, m’innerver.
C’est la repoussée d’un arbre. D’un arbre marchant, d’un homme.
A midi, Dieu s’organise en moi.
Ne vous méprenez pas, ce dieu n’a pas de nom, pas d’image, pas d’existence encore, juste un début d’organisation de toutes les affluences qui me constituent, qui viennent de vous, de vous et de vous, affluents des étoiles – une façon commode de dire : de tout ce qui me précède, pensées, actions, matières.
Voilà, il est quatorze heures.

Près de moi le livre de Marcel Conche sur lequel je m’étais endormi.

Philosopher à l’infini, puf, détail de la couverture

sensations

Marocco sept 2016

sont le compromis entre le soi et l’autre
le lieu où ça se frotte, s’affronte,
meurt et survit, peine et jouit.
Les sensations sont en nous la mer et le ciel,
la dureté, la sécheresse du feu des étoiles engouffré dans une coulée de grains de sable noyé usé cicatrisé et fondu à blanc à nouveau. Nous sommes le rejet, la bave de l’océan, la continuation de la guerre, de polemos, de la peur et de la victoire.
Nos sensations nous bercent, nous remuent, nous secouent, nous trouent et nous pansent. Et nous quittent un jour. Alors nous devenons l’autre, sans compromis.

Photographie Soaz Saahli, One year ago Marocco, miss you.

sur l’éternité

ce 17 juillet

« L’éternité occupe ceux qui ont du temps à perdre » écrivait Paul Valéry dans ses Mauvaises pensées et autres.
Je prendrai Valéry au pied de la lettre (saluant au passage Lucien Jerphagnon, le maître en saint Augustin, disant : question spiritualité, Paul Valéry ne volait pas très haut), j’irai le chercher au ras des pâquerettes. Penser l’éternité n’est donné que si vous perdez le temps.
Vous perdez le temps comme on perd les pédales, comme on dort, vous lâchez prise, la pensée perd ses griffes, elle abandonne sa proie et le temps disparaît. Oui, le temps disparaît : vous avez perdu votre temps, vous ne vous appartenez plus, vous êtes perdu car c’était vous le temps.
Perdu quand elle est retrouvée !

L’éternité c’était le temps
— Mais oui ! Le temps c’est l’éternité
Comment serait-il fait d’autre chose ?
Comment serait-elle faite d’autre chose ?

L’éternité n’est que le temps déguisé, le temps qui a retourné son manteau pour montrer toute sa magie.

Paul Valéry
Lucien Jerphagnon
Jacques Prévert
Arthur Rimbaud
Photo r.t

danse

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Mon dernier métier aura été la danse.

Moi qui ai fait tous les métiers et aucun
comme j’en suis heureux
chacun m’a conduit à l’autre, comme des traversées, des voyages.
Parfois je les gardais, au bout de mes chemins, j’en jonglais.
Je crois même, maintenant, n’en avoir perdu aucun complètement.
Ce n’est que maintenant, en dansant, que peu à peu je les perds.
Je danse avec les oiseaux, au ciel, avec leurs cris dans ma tête, avec la rivière sur ma peau, chapeauté des arbres, leurs branches à mes oreilles, je suis redevenu le nageur de l’enfance, de la prime enfance, d’avant-naître.

Sculpture de Jean Arp

orage

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Je considère mes pensées — qui tendent leurs filets dans l’océan sans fond — jusqu’à ce qu’elles remontent et prennent le large, se transforment en oiseaux, en ciel, en couleurs, en espace.
En nous est la danse, la Psyché, la part d’oiseau.
En nous la part de l’espace, de l’immensité.
Elle nous connecte aux nuages, aux racines des arbres, si nous voulons bien nous y prêter, nous faire savants, magiciens, philosophes, artistes.
Mais quel dieu nous veut-il en guerre ouverte avec nous-mêmes, en compétition entre individus coupés les uns des autres, coupés de l’immensité ? Serait-ce Vénus ou Apollon, les jaloux… Jupiter… ?
Mais je laisse mes pensées s’étaler, d’un bord à l’autre d’une feuille, glisser hors de leurs signes, tomber, s’envoler, s’accrocher aux branches, prendre les couleurs de l’air, me donner des nouvelles de l’orage.

Lithographie de Calder

bulletin

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Le ciel se colore de mauves inquiétants, de gris jaunes qui font des vagues, des labours. Le cèdre danse de toutes ses branches. De l’autre côté, à l’est, encore des lacs de lumière pure, azur, bordés de rivages sombres, surmontés d’immenses vaisseaux ventrus. Mais tout cela semble rester tranquille, finalement.
Et moi ? demandes-tu… J’accorde à tout cela autant d’importance qu’aux pensées qui parcourent mon ciel intérieur. Aujourd’hui ou ailleurs.
Mais tout change. Le vent s’est arrêté et une pluie fine tombe du côté jaune. Le côté gris se fond en violet serré qu’enjambe un arc-en-ciel. Mes pensées se mettent en ordre, vont d’un bord à l’autre, s’étalent en fluidité.

photo r.t

mystères

Séparation 1981, Lithographie 62,6 x 71,9 cm

L’homme n’est pas fort.
Le café est fort.
La mémoire est un tas de braises
qui se réactivent à la moindre occasion
un papillon est déjà beaucoup
le lit des torrents est toujours prêt
nous ne pourrions – et pourtant –
de l’homme à nous
de nous à l’homme
je vole allègrement
et par-dessus les villes, pour regarder les fleurs, les nuages
les crocs des chiens
le froid de la nuit
la porte ouverte à tous les mystères

Bram Van Velde, Séparation 1981, Lithographie 62,6 x 71,9 cm

rencontre

Adami-après-midi d'un faune-r

J’aurais regardé avec toi la danse de l’acacia. L’acacia maigre, qui t’aurait rappelé l’Afrique et moi des torrents alpins. Celui dont les bras drus, légèrement torsadés, parsemés de lichens comme les filles du nord de taches de rousseur, prennent des poses d’étoiles longilignes, tandis que sous eux s’éventent les petits bouquets de leurs feuilles vert tendre, comme des médailles.
Nous aurions regardé, pensant à mille choses venues des quatre coins du monde de nos voyages ou de nos rêves, ces animaux au pied multiple ou solitaire, portant parasol impressionniste ou pointilliste, ombrelles ajourées aux murmures plus doux que silence.
Même au bord des routes quand nous nous serions arrêtés nous n’aurions pas eu besoin de sortir des sacs le carnet, le crayon pour écrire des mots comme je le fais, et qui ne font que signer le ratage de nos rencontres.
Nous aurions partagé la vie, alignant nos oreilles, nos yeux, nos bouches, non sur des pages mais dans l’eau du ciel, des rivières, mêlant nos corps, nos salives, nos feux entre nos bras et nos jambes.

Valerio Adami, après-midi d’un faune.