Les amis tiennent conseil. Le pianiste a tourné toute la nuit autour du pot de fer dans lequel il s’agira, à l’issue de la rencontre, de mettre son caillou. C’est lui qui est demandeur, qui se décide, après avoir dormi un peu sur le matin, d’appeler les autres au secours. Il a répété dans la nuit, obstinément, sa partie — avec la sourdine, de manière à pouvoir jouer dans le silence, relatif, de l’appartement : les voisins parlaient, ses touches de piano lui paraissaient exagérément bruyantes. Quand il lance son appel, le son rayonne, coloré, dans l’air du matin, presque un chant de merle, et les amis arrivent tranquillement de toutes parts. Ils le laissent répéter, répéter son appel, le modelant, l’affirmant, l’ajustant, le confirmant, lui donnant une assurance qui chancelle, chute, faute, se reprend en main, retrouve le cap. Tout autour, patiemment, monsieur Nuit, monsieur Temps, Hélios, le crayon, le peintre, recueillent la demande, le désir, les craintes, les abois, l’appel de l’apprenti musicien. Ils le laissent aller jusqu’au bout de ses forces, jusqu’à percevoir l’état, les couleurs, les mouvements, les paroles de son âme profonde. Ils ne se prononcent pas. Pendant que le piano continue à répéter, des phrases de plus en plus accidentées, les fragmenter, insister, attraper, lancer, faire tournoyer les notes, ils se détournent chacun vers un côté, fouillant à droite, à gauche, dans les feuillage, au sol, au ciel, sans prêter plus attention au musicien. On n’entend plus que le vent, les oiseaux, la rumeur du soir qui parvient dans le jardin. Tous s’approchent du pot de fer, y jettent une pierre que, sortant du piano, il vient remuer pensivement avec un bâton. Un long silence s’installe. Furtive une chauve-souris traverse, de-ci de-là, l’ombre au-dessus d’eux.
On ne sait plus quelle est l’heure ni le jour, ni même le lieu où l’on est.
Dans le silence bleu du ciel une petite hirondelle d’une aiguillée coulée ouverte refermée blanc noir rejoint le fil d’un dessin, d’une page échappée à la vie, le crayon est là pour s’en saisir.

Bengt Lindström





