jouissance

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Enfin tout sera débordé.
Les mots sont léchés seulement par l’écume, quand l’évidence a tout envahi, quand plus de questionnement.
Une évidence qui déborde.

Déborder – passer les bords
passer les bornes (« Tu passes les bornes ! » me disait mon père)
Le langage sert à borner
(comme le père, finalement)…
Et la mère, et la mère, à quoi sert-elle, la mère ? dirait Prévert.
Elle sert à contenir
de toute évidence
Est-ce pour cela que la jouissance féminine est scandaleuse, aux dires de certains…
L’humain est scandaleux. Depuis qu’il s’est mis debout il n’a plus de limites.
Le langage interroge le langage…

Et pourtant ça déborde et emplit, quand l’accord se fait avec plus grand que soi, avec le vaste, le non-soi, non-nommé
rebat les cartes du langage, ravive les couleurs, porte à la danse.

 

photographie signée Zarma Photography dans l’angle inférieur gauche
Jacques Prévert, Familiale, Paroles

équilibre

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Nous recherchons l’équilibre.
L’équilibre de la marche. L’équilibre de la respiration.
Équi libre – Libre d’un côté et de l’autre.
Ce n’est pas se sentir au centre, mais se sentir latéralisé – funambule, ne tombant ni d’un côté ni de l’autre.
Vie et mort.
Nous nous sommes mis debout en devenant conscients de la mort et de la vie. Nous avons fait face au risque. Quelle stimulante aventure, exaltante, de la fragilité et de la puissance. Entre l’hubris et la terreur. Nous avons su que nous étions les seuls êtres conscients de la mort et de la vie. C’est pourquoi nous avons créé les dieux pour ne pas porter seuls cette insupportable responsabilité.
Et nous nous sommes tranquillisés. Nous avons géré petitement notre équilibre, en regardant à nos pieds, le transférant dans les choses, dans toutes les choses du monde – objets, animaux, plantes et pensée. Nous avons échafaudé.
Mais toujours notre regard s’emplit de bonheur quand nous sommes debout face à l’horizon. Seuls nos pieds pataugent dans la merde – notre merde.

photo r.t

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Quand les saisons roulent sur les toits, le jour et la nuit se confondent. Ils ne sont pas différents, ils s’échangent leurs masques, se cachent l’un dans l’autre. Des lumières, des couleurs, des ombres, déversées par paquets chassés par l’hiver ou accumulés contre les rives du toit. Des lunes renouvelées, recomptées, des étoiles, des nuits renversées, les choses parlent plus que les mots. Elles n’ont pas besoin de mentir, d’inventer. Les choses : ce que l’on voit, que l’on touche, que l’on perçoit, qui apparaît, disparaît, tout ce qui est hors de nous. Alors ça se met à parler, quand le son dans la gorge a rendu ses derniers mots, ça tricote une nouvelle langue, de nouvelles couleurs, la métamorphose court, nous emporte. Nous tisse en même temps un filet solide où rebondir, des cordes plus rêches, plus sèches où mettre les mains, ou des arbres ou des parfums de neige.

photo r.t

oiseau

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Comment peut-on être oiseau ?
L’exil vous transforme en oiseau
vous enlève le sol de sous les pieds, et avec le sol les bras, les fontaines, les soirées et les nuits, les routes, les bureaux, pour écrire et lire et discuter, les sourires de tous les autres.
Vous devez sautiller frileusement,
mais sans la grâce de la bergeronnette,
vous êtes plutôt comme le martinet qui se traîne au sol, incapable de rejoindre ses compagnons joyeux acrobates du ciel dont le destin l’a décroché — car ce n’est pas un héros non plus, pas un oiseau blanc aux ailes de géant — c’est un martinet noir, black comme un corbeau, un paria, un terroriste.
Voilà ce que vous êtes, rejeté de vos frères
Vous êtes eux-mêmes, ce qu’ils ne veulent pas voir
ce qu’ils fuient d’eux-mêmes, vous êtes l’humain, le misérable.

Saadi dans un jardin de roses, Attribué à Govardhan

À écouter : https://www.franceculture.fr/emissions/poesie-et-ainsi-de-suite/poesie-et-nuit-persane

contradictions

Harvest Spiral, 1969

On dit que toute théorie scientifique est falsifiable — doit être falsifiable. Peut-être bien est-ce par la contradiction aussi qu’avance la philosophie. Tout change et tout doit changer nécessairement — depuis qu’ Héraclite nous l’a appris. La contradiction est sans doute le surgissement de cette nécessité. Elle n’est pas facile à concilier ni avec le droit ni avec la vie. Elle nous laisse sur le fond d’intranquillité ; mais nous sommes ainsi, ce n’est pas contradictoire avec notre insaisissable, notre intime, notre ce-qui-échappe, notre « âme » qu’en vain saint Michel cherche à peser avec sa balance. Notre désir. Notre souffle et notre chaleur.

Alexander Calder, Harvest Spiral, 1969

la morale

Het Kwaad is banaal, 1984

Juger est un acte irresponsable.

(avec Héraclite, Socrate, Spinoza, Lévinas, Foucault, les autres, et tout spécialement Marcel Conche que je remercie, en me joignant à eux avec pour le moment une seule phrase, mais écorchant au passage Aristote car le principe de non-contradiction ne sera pas respecté)

Et cela ne m’empêchera pas d’agir.

Marlene Dumas, Het Kwaad is Banaal (1984)

Listen to Marlen Dumas speaking of that :

la poésie

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Je vois passer les dernières écharpes de couleur dans le ciel, comme souvent le soir. Elles ne s’accrochent plus au mur de ma maison comme autrefois, attendant que mon rêve se dissipe, exalté par l’écriture. Les nuages passent, ternissent, se disloquent, dessinant des flammèches, des traces de pinceaux, des processions désordonnées, vagabondes, des danses sautillantes ou des taches d’encre peu à peu diluées dans le ciel rose et bleu, silencieux, où vient virevolter une chauve-souris.
Comme est passée la poésie qui me berçait, m’enveloppait, me protégeait et m’a finalement laissé le monde cru, compact et froid, brûlant, cruel, beau, sans limites, sans accroche véritable… comme je le lui demandais ardemment depuis toujours.
Elle est pourtant restée dans le fluide de mon corps, et jusqu’entre mes mains.

outils

Régine Mondon1r

Je suis allé faire un tour dehors.
En rentrant je ne pouvais plus respirer, mon cœur ne pouvait plus battre librement, je ne pouvais plus imaginer rester un instant de plus dans cet intérieur oppressant. Les fleurs m’avaient été otées de la bouche. On avait retiré l’air de mes poumons avec un tire-bouchon. Les parfums avaient été piétinés, les nuages avaient été ficelés au-dessus des arbres, je les vis un instant par la fenêtre. Tout était sale, gris, on était en train de tirer des rideaux de poussière, de soulever des grilles de fer pour nous habiller, à même la peau. On nous pressait les uns contre les autres sur des murs de cadavres qui geignaient, qui grognaient et aboyaient, qui nous enfilaient leurs moignons dans les côtes. Je ne pouvais pas hurler, j’étais baillonné de l’intérieur par des poussées de fantômes que d’un coup je crevai de ma plume, de mon stylet quand je me mis à écrire, qu’ils se dégonflèrent, s’écoulèrent et dehors le soleil revint à la fenêtre, radieux. Je ne savais plus qui j’étais. J’allais pouvoir retourner là où je n’étais rien. Rien d’autre que vie qui respire, sent et se meut parmi mille autres formes mouvantes se déployant, m’offrant leur espace en partage, tuiles du toit baignées du lait des nuages.

Dessin de Régine Mondon

hébétude

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Finalement tous ce petits personnages qui sont sortis du miroir à notre rencontre
ils ne sont pas plus bêtes que nous
même s’ils ne peuvent rien nous apprendre
et que nous ne pouvons rien non plus leur enseigner.
Du moins ils nous reposent
pendant que nous prenons leur place de l’autre côté
et que nous les observons.

Je repense à Henri Michaux
Chemins cherchés
Chemins perdus
Transgressions

Colette Reydet Petits dessins à l’encre réalisés pour un livre d’artiste, « petites vadrouilles », en duo avec Carole Penin 2016

midi à quatorze heures

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Le matin, la nuit pèse encore, elle me coule le plomb de noirceur au creux du vivre. Il doit être absorbé, métabolisé, pour que je me reprenne d’estomac, de pied en cap, pour que le soleil puisse transparaître, m’inonder, m’innerver.
C’est la repoussée d’un arbre. D’un arbre marchant, d’un homme.
A midi, Dieu s’organise en moi.
Ne vous méprenez pas, ce dieu n’a pas de nom, pas d’image, pas d’existence encore, juste un début d’organisation de toutes les affluences qui me constituent, qui viennent de vous, de vous et de vous, affluents des étoiles – une façon commode de dire : de tout ce qui me précède, pensées, actions, matières.
Voilà, il est quatorze heures.

Près de moi le livre de Marcel Conche sur lequel je m’étais endormi.

Philosopher à l’infini, puf, détail de la couverture