Après avoir lu un peu, observé un peu — un merle à un pas de moi dans les feuilles grattant, sautillant et même chantant comme pour lui-même de courtes phrases joliment ciselées, un pinson des arbres silencieux dans sa voltige vagabonde —, tendu l’oreille à d’autres petits grattements, surpris un autre merle dispersant vivement des petits projectiles du bout de son bec, sautillant comme un ressort, vu, senti, admiré, habité toutes sortes d’arbres de toutes formes, de tous verts, croisé, entendu, côtoyé des personnes, m’être agité comme une vieille branche malgré moi, calmé, décidé à écrire, livré à une pensée, une autre, délivré d’elles pour en filer d’autres, je dois me rendre à l’évidence, c’est ici que je me trouve, c’est ici que je me trouverais si je devais me chercher, parfaitement intégré, à demi caché, dissimulé, disséminé parmi tout cela, ces pas rythmés que j’entends, ce merle qui pique du bec dans son trou et me regarde par à-coups de son œil cerclé de jaune orangé, vision disparate moi-même, soleil éparpillé, circulations croisées, alternées, superposées, enchevêtrées de chorégraphies animales, végétales, aériennes, de sensations douces posées sur la peau, insufflées en dedans, de toute évidence mon habitat naturel, propice, prévenant, prolifique et abondant de cachettes, des fourreaux brodés de lierre où j’imagine monsieur Nuit, des arpèges d’églantines qui me suggèrent monsieur Temps, rien qui fait partie de moi et des miens n’est absent d’ici. Ce n’est pas une trouvaille mais c’est une confirmation que me chante le crayon : pour lui, il n’existe pas de moi, il y a seulement tout ça.
Et parfois Je et Tu surgissent de là.

Hélène Duclos

Je déserte les lieux, avec une sorte d’élan chaleureux, dans la rue cette économie du vivre que l’on acquiert avec l’âge, cette perméabilité, cette appartenance à tout et à rien.
Simultanément, tout bouge. Il y a de la vie — c’est un mobile de Calder — n’a presque pas l’air de bouger, paradoxalement car c’est l’air qui a toute la place et qui bouge et bouge tout. Tous regardent, tous écoutent, quelqu’un parle, donne quelque chose à penser, laisse un air à chanter. Les petits pas du piano-cheval viennent trottiner là-dedans et toute la musique se lève comme une brise et l’accompagne. La feuille encore mouillée tangue et veut balancer si je la soulève, se rouler, un peu trop lourde elle plie, il faut la reposer. Peindre comme écrire, simultanément. Il ne faut pas mettre tous ses yeux dans le même panier (écrit le crayon, à l’aveugle, toujours, il ne réfléchit pas avant de bouger mais il est très sensible à tout ce qui se passe, la mine, verticale, enregistre les notes les unes au-dessus des autres ou en différé). Peut-être est-ce un grain de soleil, Hélios, que vous avez laissé tomber par inadvertance sur les vaguelettes et qui joue sans plus s’arrêter, comme le temps qui ralentit, s’assombrit, déjà disparaît dans la nuit comme le cormoran dans la rivière.
Je suis maintenant dans le bus, attrapé au vol, sans réfléchir, juste pour échapper au passé, m’extraire de moi-même comme dirait peut-être monsieur Temps, projeté dans la société de mes semblables dissemblables, accoutrés avec des vrais vêtements, poche arrière du jean gonflée d’un téléphone prestement tiré, tendrement caressé, chargés de sacs, de soucis, de stress, de rires, de peurs et de secrets, élancés vers leur station. Sans me connaître j’ajoute mon corps et ceux de mes invisibles que je découvre déjà transparaissant parmi eux tous et toutes, déjà visibles, même Temps, Nuit, Soleil, piano, cheval, poisson de rivière, oiseau des arbres et des forêts. Arrêt Vigny, arrêt Déportation, Champollion, Zone artisanale, Saint-Robert, je suis en terre inconnue et parfaitement intégré dès le premier instant, ma bizarrerie dans les leurs, le ciel au-dessus, la mer instable, profonde, roulant brune et noire et bleue. Je recharge le pinceau d’un magnifique brun Van Dyck puissant courant comme un chien. J’embrasse des oreilles les musiques sorties de toutes parts, choisies avec grâce, tendre espoir, inconsciente finesse et offertes mieux, beaucoup mieux me plaît à dire maintenant, qu’autrefois à l’église quand enfant je devais suivre, apprendre la communauté, le respect, la crainte, la bienséance. C’est le bordel ici, pense-t-on sans le dire, on en a plein la prune des conneries des cons et des sales cons. Mais je n’ai plus peur, je n’ai plus besoin de me battre — ou du moins… car rien n’est jamais définitif, avant la mort. La mort est tranquille. Still life. Elle est partout, au milieu de nous, c’est la face cachée de tout. J’aime la voir, j’en fais mon affaire, non pas en peintre je n’ai pas ce talent, sinon pour l’admirer, mais en écriture, héraclitéenne.
Le chauffeur de bus nous ramasse tout le long du trajet, il nous relâche aussi plus loin sur le trottoir et jusque en zone rase disparate où des hangars indifférenciés reliés par des camions masquent de probables activités. Peut-être est-ce là le cœur ou le poumon de la société.
Et je pense à mon adolescente qui passa dernièrement une semaine de vacances et restait des heures sans rien dire regardant le jour finir le soir tomber la nuit s’installer dans la rue désertée où nous sommes allés marcher. C’est maintenant que je sens mieux comme elle cherchait le dedans dehors et le dehors dedans. Puisque c’est ainsi aussi que je les trouve.

Calder

Je ne sais pas où ils sont, tous, je les ai perdus de vue. Ils se sont égaillés dans la nature. Le printemps, sans doute, qui se fait radieux, qui va vers l’été, les a appelés. Qu’ils en profitent. Je ne sais pas où les chercher, si je dois les chercher. Ils me donnent deux occasions d’aventure : l’une, de partir à leur recherche, et je suppose que chacun est quelque part de son côté, l’autre, de me perdre moi-même, de m’offrir une grande évasion. L’évasion salutaire, l’occasion que je n’attendais pas, tout en pressentant bien qu’un jour ou l’autre je devrais me séparer d’eux, prendre mes distances, grandir enfin, achever mon émancipation. Je n’ai fait que quitter, abandonner, renoncer, toute ma longue vie… après avoir emprunté tous les chemins — tous ceux qui m’ont tenté — et chaque fois pour déboucher sur un dépassement, une déprise, un allègement matériel de plus en plus conséquent.
Je me suis trouvé tellement seul, tellement loin des habitudes, des aménagements, des constructions qui nous rattachent, nous retiennent à notre société… que j’ai dû m’inventer des compagnons, me matérialiser mes indispensables toujours présents acolytes, me rendre plus palpables mes modes de vie, mes tentatives de réalisations, mes rêves… et cela pour les renforcer, les incarner mieux, m’en donner consistance. Voilà où ils sont partis : en fumée ! ou peut-être en parfums, en air transparent, frais, bon à respirer, ils sont ma respiration, c’est aussi simple !

Pierre Boncompain

Le peintre a pris monsieur Temps dans sa palette, il le fait virevolter, il a compris qu’il doit se remuer pour transformer sa matière en mouvement, pour faire de son esprit le corps, il veut être monsieur Temps.
Il voit le pianiste reprendre encore ses notes dans ses doigts comme des billes qu’il envoie sur l’épaule rouler, le cœur ouvert en arbre, les sèves, les fruits s’abreuvant de rivière. Un jongleur, le dos souple, les pieds tranquillement posés.
Sur la feuille, la peinture saute d’une branche à l’autre, comme un singe, attise le rouge, voit chanter le ciel, se libérer les verts.
Cette main, cette joue, cette voix qu’il entend et qui sont pour toujours imprimées contre son corps, à la surface de sa peau comme à l’intérieur dans la chaleur des mouvements, sont-elles là, couleur en train de jouer, ligne en attente d’une caresse de lumière ou lumière elle-même, ou nuit profonde veloutée, sont-elles captives du bon monsieur Nuit, gardiennes de l’univers ?

Son repos est une agitation sans fin. Son jour mêlé de nuit l’invite au jeu, ils ont une main à la peinture, deux autres au piano, les doigts d’une autre à tenir le crayon docile et précis, son corps sur le qui-vive à partir en promenade, qui désespère parfois quelques instants, qui attrape ce qui passe pour se nourrir comme les oiseaux d’insectes. Il vit sa vie, rêve encore parfois d’approcher celle des autres. Il comprend maintenant la moitié des choses, laisse les autres moitiés encore inexplorées. Souvent, cependant, il est assailli de beauté, et ce sont des milliards de questions et plus encore de milliards de réponses qui lui sont posées. Il faut qu’une folie le prenne et qu’il se jette sur la palette.

Marlene Dumas

Les amis tiennent conseil. Le pianiste a tourné toute la nuit autour du pot de fer dans lequel il s’agira, à l’issue de la rencontre, de mettre son caillou. C’est lui qui est demandeur, qui se décide, après avoir dormi un peu sur le matin, d’appeler les autres au secours. Il a répété dans la nuit, obstinément, sa partie — avec la sourdine, de manière à pouvoir jouer dans le silence, relatif, de l’appartement : les voisins parlaient, ses touches de piano lui paraissaient exagérément bruyantes. Quand il lance son appel, le son rayonne, coloré, dans l’air du matin, presque un chant de merle, et les amis arrivent tranquillement de toutes parts. Ils le laissent répéter, répéter son appel, le modelant, l’affirmant, l’ajustant, le confirmant, lui donnant une assurance qui chancelle, chute, faute, se reprend, retrouve le cap. Tout autour, patiemment, monsieur Nuit, monsieur Temps, Hélios, le crayon, le peintre, recueillent la demande, le désir, les craintes, les abois, l’appel de l’apprenti musicien. Ils le laissent aller jusqu’au bout de ses forces, jusqu’à percevoir l’état, les couleurs, les mouvements, les paroles de son âme profonde. Ils ne se prononcent pas. Pendant que le piano continue à répéter, des phrases de plus en plus accidentées, les fragmenter, insister, attraper, lancer, faire tournoyer les notes, ils se détournent chacun vers un côté, fouillant à droite, à gauche, dans les feuillage, au sol, au ciel, sans prêter plus attention au musicien. On n’entend plus que le vent, les oiseaux, la rumeur du soir qui parvient dans le jardin. Tous s’approchent du pot de fer, y jettent une pierre que, sortant du piano, il vient remuer pensivement avec un bâton. Un long silence s’installe. Furtive une chauve-souris traverse, de-ci de-là, l’ombre au-dessus d’eux.
On ne sait plus quelle est l’heure ni le jour, ni même le lieu où l’on est.
Dans le silence bleu du ciel une petite hirondelle d’une aiguillée coulée ouverte refermée blanc noir rejoint le fil d’un dessin, d’une page échappée à la vie, le crayon est là pour s’en saisir.

Bengt Lindström

Comprendre : non, je ne comprends pas, je viens de renoncer à comprendre, de tous les renoncements successifs, heureux renoncements, c’est le dernier immédiat, nouveau, inattendu comme tous et comme tous grandiose et porteur, j’avance, je continue, sortant tout mouillé de la rivière du sommeil, ou du rêve, ou de la lecture — sorti d’un livre que je viens de finir, revenant aussitôt aux premières pages, y replongeant, voulant les réécrire, c’est-à-dire les recopier, les réimprimer puis non, les relisant, ces lignes qui avaient fait que je m’embarquai aussitôt pour les 500 pages bien serrées qui m’ont occupé une semaine, qui sont devenues presque mon corps, allant du même mouvement, une voix, une écriture bien plus que seulement des histoires : mon prolongement, moi-même rivière, et tout là-haut le ciel et le soleil, au contour flou, envahissant et incessant lui-même — sortant de la lecture avec pour seule envie de renvoyer ce livre dans le grand circuit, déjà renouvelé, du présent, chargé de désirs suspendus au besoin impérieux de transmettre ce qui vient de m’abreuver, pensai-je, de faire circuler ce même fleuve premier, de projeter : Lisez, lisez pour vous occuper, vous n’aurez pas le temps de faire la guerre. Comme une sorte de raisonnement submergé — l’isolement, la solitude comme rançon, quelle blague, quelle courte vue !
Et je baigne à nouveau, crayon qui écrit.

Le piano-cheval a bondi devant moi, bouche ouverte, aligné ses dents blanches et noires luisantes. Monsieur Temps a surgi, ils ont joué tous les deux. Je me suis aperçu que monsieur Temps avait des doigts, un nez, des bras, qu’il allait en avant, en arrière, je ne savais rien de lui encore, je n’avais rien vu ! Ils ont joué comme une grand-mère qui tricote, les doigts de monsieur Temps caressaient les dents blanches, ils m’ont invité gentiment, m’ont laissé poser mes mains, toucher les balles, les cubes, les bâtons. Il faut sans cesse que je retourne à la cour d’école. Là où je n’ai pas su, pas suffisamment, apprendre à jongler, à courir, attaquer et lancer. Toujours à la traîne sans vouloir le montrer. Travailler, être assez bon, mais jamais le premier. Sans cette ambition qui était rentrée, je sais bien où elle était rentrée (mais c’est une affaire personnelle, une banale mutilation sexuelle de l’enfant, banale pour les autres).
Là, avec la bande de copains je reviens dans le jeu. Je ne me dis plus : ce sont des trompe-la-solitude que je me suis inventés. Je tire le couvercle du piano-cheval et ils viennent. Ma vie est une grande cour d’école.
A la radio j’entends jouer un pianiste virtuose. C’est du Chopin. Il n’y a pas de solitude. Pas plus que dans mon crayon.

Amel Zmerli