rencontre

Adami-après-midi d'un faune-r

J’aurais regardé avec toi la danse de l’acacia. L’acacia maigre, qui t’aurait rappelé l’Afrique et moi des torrents alpins. Celui dont les bras drus, légèrement torsadés, parsemés de lichens comme les filles du nord de taches de rousseur, prennent des poses d’étoiles longilignes, tandis que sous eux s’éventent les petits bouquets de leurs feuilles vert tendre, comme des médailles.
Nous aurions regardé, pensant à mille choses venues des quatre coins du monde de nos voyages ou de nos rêves, ces animaux au pied multiple ou solitaire, portant parasol impressionniste ou pointilliste, ombrelles ajourées aux murmures plus doux que silence.
Même au bord des routes quand nous nous serions arrêtés nous n’aurions pas eu besoin de sortir des sacs le carnet, le crayon pour écrire des mots comme je le fais, et qui ne font que signer le ratage de nos rencontres.
Nous aurions partagé la vie, alignant nos oreilles, nos yeux, nos bouches, non sur des pages mais dans l’eau du ciel, des rivières, mêlant nos corps, nos salives, nos feux entre nos bras et nos jambes.

Valerio Adami, après-midi d’un faune.

le téléphone

café arabe 1913

Le soleil est invité à ma table, à côté du livre, du téléphone et des papiers, fenêtre ouverte.
Les martinets passent en criant et les merles font concert.
Je suis à la table des Dieux.

Puis ça glisse dans le gris, nous glissons en douceur vers la nuit, comme la mer se retire sans disparaître.

Maintenant c’est passé.
Mais qu’importe leurs débats et les nôtres. Nous étions bien dans le chant du merle, le soleil sur la table, les mots qui viennent du cœur.

Est-ce cela que tu voulais dire : « faire le plein d’énergies incroyables » ?

Henri Matisse, café arabe, 1913

contre-ciel

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La mémoire est pleine, elle déborde, la nuit.
Parfois des mots tombent du ciel, dégringolent avec la fantaisie des aventuriers de nos illustrés d’enfants, débraillés, degelés et clinquants, ferraillant et pouffant de rire dans ma nuit fleurie.
Restes diurnes, lectures ou paroles, rencontres, pensées. Ce sont des restes de restes, étoiles s’éteignant sur la surface du jour.
Ce sont des îlots fleuris qui viennent flotter dans ma nuit, m’ouvrir les paupières comme la grille du jardin puis me laissent les refermer, poursuivre ma promenade endormie.
Soudain des mots s’arrêtent devant moi, sur le lac. Ils ont la douceur lumineuse d’un soir d’été. Ce n’est plus Rabelais, c’est Michel de Montaigne et Etienne de la Boétie, j’en goûte l’intelligence rare et généreuse, comme du pain.
Avant que les oiseaux pépient et que les voitures sillonnent le matin.
Contre ton dos carré, contre ton dos de fleur ou de poisson je finis ma nuit, avec toi ou ton souvenir.

Isabelle Ferreira, Contre-ciel, balles de cartons, acrylique, 2014
Chapelle Saint-Drédeno, Saint-Gérand, Morbihan

passage

002-032-78r

Le mur rose pâle rivalise de douceur avec le ciel de velours bleu gris.
Je pense à certaines aquarelles de Paul Klee.
Un autre mur pâle, presque jaune, son toit ocre découpé où s’imbriquent des terrasses, des fenêtres, des loggias d’ombre, des volets très blancs, le dessin d’un arbre qui se profile de-ci, de-là. Comme tous les soirs, je suis au plus grand musée du monde en train de s’offrir à ma fenêtre, ou même — plus tard, plus tôt — à ma vue, à l’intérieur, à l’extérieur, où que ce soit.
Il y a place dans la vie pour la beauté, l’étrangeté du monde. Cela n’écarte en rien le reste, au contraire lui donne plus de réalité. Mais rien n’est comme on le croirait.

Albert Marquet, La fenêtre à la Goulette, 1926

séjour

Landscape With Grey Sky-r

Les joyeux cris des hirondelles ce matin ont fêté leur arrivée. A la fenêtre ouverte au soleil je suis venu les saluer. Les petites joyeuses virevoltaient. Un couple de tourterelles s’est posé sur un fil, patient et attentif.
Le ciel a changé, la chaleur profonde s’est révélée. Comme si la vie en attente était libérée.
La musique du ciel a changé. Les sifflements des merles sont devenus différents, leurs mélodies moins audacieuses et démonstratives. Les moineaux, tourterelles et corbeaux se sont comme répartis l’espace d’une symphonie plus vaste, gazouillant, sifflottant, roucoulant, des cloches dans le lointain s’égayant à présent elles aussi (sans doute un mariage). Les voitures peu présentes dans la rue reprennent leurs sillonnements. Les hirondelles, après leur parade de bienvenue reviennent se projeter en flèches, en courbes et deltas furtifs, blancs, noirs, lacets, couples-pousuites déjà, ciseaux et orbes, élégamment, sans cris.
Elles sont chez elles, grandes migratrices venues d’Afrique, du désert violent, de la Méditerrannée implacable. Fragiles petits corps vigoureux, groupes familiaux, petites communautés de villages ou de quartiers… Vous êtes chez vous — de moins en moins chez nous, humains affairés, indifférents, esprits hors sol. Mais, pire, nous les chassons, elles aussi victimes indirectes. Les martinets, à ce jour, ne sont pas revenus. Ils les précèdent très largement, d’habitude. L’été dernier, ils avaient écourté leur séjour.

Thomas Anshutz, paysage au ciel gris

erreur

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Je prends mon sac. Je vais vers ce qui est très éloigné.
Le corps déployé, des ailes accrochées sur le dos,
presque éloigné déjà de l’espèce humaine.

Je ne pars pas pour me confronter aux humains
même si je vais à leur rencontre
nous sommes des inconnus

Je les rencontre entre deux plantes
entre deux arbres
deux paysages
entre deux villes, deux routes, deux trains.

Ce sont les plantes que je connais
les arbres, les paysages, les ponts, les rues
je leur donne mes mains, mes regards
et mes pas sans compter.

Seuls ils ne me refusent pas l’amour, voilà ce que je me dis
pour me consoler des erreurs passées.

photo r.t

voir le jour

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Comme il y avait au temps de Freud un sur-moi — qu’il s’était donné la peine de dénicher de derrière les fagots, d’empoigner et de caresser dans le sens du poil, ce qui est, somme toute, une belle aventure, il en allait de la cohésion du moi
Voilà qu’il y a aussi un sur-nous — gigantesque, qui bâillonne, qui étouffe notre créativité commune… sphère médiatique tentaculaire… sphère des images et des signes,  par quoi tout est, à l’origine ou en définitive, contrôlé, passé sous approbation, sous distorsion ou rétorsion. Mais d’où vient-il ce vaste miroir, ce cadeau de l’évolution, de quoi veut-il nous protéger ?
Serions-nous tentés de faire passer notre flux de liberté, de désir créatif, à travers cette nouvelle enveloppe pariétale,  charmeuse et menaçante, qu’il aurait (ce flux, sporadique) toutes les chances de se noyer avant d’arriver à voir le jour.

Resterait donc le moi comme petit horizon.

Une peinture de Amel Zmerli

vent et soleil

G. Honegger composition en bleu

Un groupe de cyprès danse dans le vent
pinceaux effilés
très hauts
leurs lourds fuseaux
vert sombre presque noir
penchent courbent inclinent
joignent et disjoignent
leurs mèches collées de lumière
souples colonnes épaisses
rugueuses
chargées de bois, de graines et de parfums.
Étranges figures féminines
cinq ou six compagnes
tour à tour
l’une après l’autre
ou de concert
s’attendent
ployant dans le lâché du lourd corps gravide
s’élèvent
drapées du fourreau végétal
de madone archaïque
cru
terreux.
J’ai marché vers elles — vers ces hauts cyprès groupés près d’une vieille chapelle abandonnée en plein champ — et plus loin, luttant contre le vent, sa chaude marée, confrontant le renouveau,
tandis que je percevais encore le sourd remuement de leur danse.

Composition en bleu de Gottfried Honegger

ciel

Eugène Delacroix

En face de moi vous étiez souffrante. Votre respiration était si difficile qu’à chaque fois que l’air tentait de pénétrer dans votre poitrine j’entendais le râle énorme à trente mètres en face de vous. Il y avait du soleil, c’était une belle après-midi de printemps, vous vous étiez assise sur ce banc pendant que l’homme qui vous accompagnait avait dû entrer dans un établissement tout proche. Le râle s’intensifiait. Des quintes de toux violente déchiraient votre poitrine.
Loin en face de vous je cessai de lire. J’étais préoccupé de l’action. Je savais que je ne pouvais rien faire pour vous. Pas même vous regarder. Votre silhouette était belle je l’avais remarqué. Vous baissiez votre visage entre la tombée sombre de vos cheveux. Mais vous étiez traversée de ces raclements d’une sonorité très grave, très puissante. Je m’efforçais de respirer, d’oublier ma vie pour libérer le passage de l’air, le même que celui qui vous manquait. Il n’y a qu’un espace — qu’un Ciel, disent les Chinois — dans lequel se nourrit la vie.
Je savais qu’il y a toujours une voie pour l’action, même si elle peut ressembler au non-agir. Je savais « l’artère principale » qui est au corps de chacun de nous, qu’il appellent du, irriguant le dos de bas en haut, servant de vaisseau à notre énergie. C’est cette sorte d’artère médiane qui assure la constance de notre respiration, je reportai toute mon attention sur elle, abandonnant toute autre espèce de pensée ou d’ambition.
Tandis que les râles s’espaçaient ou reprenaient, laissaient finalement de grands répits, diminuaient même. Lorsque je rouvris les yeux, en face de moi à l’autre bout du parc, le banc, en plein soleil, avait libéré ses deux visiteurs.
Rien n’était changé pour moi de cette respiration active dont j’étais maintenant le siège. Je savais qu’il n’y avait aucune corrélation entre eux et moi, sinon que nous nous étions aperçus. Peu avant qu’ils n’arrivent je lisais :
« Or, qu’est-ce que la respiration si ce n’est précisément cette incitation continue à ne s’arrêter dans aucune des positions adverses, d’inspiration ou d’expiration, mais à laisser toujours l’une appeler l’autre et se renouveler à travers elle – nous fondant ainsi dans le grand rythme selon lequel ne cesse d’évoluer le monde, que n’ont jamais quitté de vue les Chinois, celui de l’alternance du jour et de la nuit ou des saisons ? En quoi elle est, non pas seulement symbole, image ou figure, mais bien vecteur du nourrissement vital. »

Citation de François Jullien, Nourrir sa vie, Seuil, 2005
Dessin de Eugène Delacroix

ombres de nuit

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La nuit m’habille de sa chaleur.
Je la sens tapie sur mon dos, comme un vêtement.
Elle se mêle à la chaleur du soleil, je la laisse me traverser au long du jour. Elle a des ombres bleu ciel, des contours orange, des goûts de déserts ou de forêts, d’océan. Des consistances labiles que je pourrais suivre à la trace.
Elle remplace le soleil l’hiver,
engouffrée dans mon corps
où sans elle il ferait si froid
jusqu’au soir, au moment de la retourner pour m’y envelopper, pour ne plus savoir le contenant et le contenu.

Peinture de Louis Soutter