Les doigts, la pulpe de trois doigts, se saisissent de l’étonnant petit arbuste, ou tige bourgeonnée, ou bouton pédonculé, cocon, baie, petite tête, petit corps encore endormi, pour le réveiller, à petites caresses redondantes car il réagit immédiatement à ce doux dérangement, il semble remuer mollement, de l’intérieur, se retourner comme une boule dans le gonflement de lèvres qui le pressent, le petit corps comme une sucette qui revient à la vie au lieu de fondre, gagnant rondeur, allongement en même temps que souplesse, la petite tige grandissant, soutenue par les tendres lissements de la gaine digitale, s’éveillant comme un têtard tiédi quêtant l’espace, émergeant hors du sol, serpentant en direction du soleil, dans un élancement vers l’aspiration jaune, le fleurissement, le mouillement pressenti, le lent, progressif envahissement de lumière à travers la forêt embellie, dans la percée chaude des sources, dans la forte chaleur gourmande de la terre.
Monsieur Nuit remue dans son sac, déploie ses genoux tièdes, satisfaits, sort le bras le long des bretelles qui le soutiennent, tend la main vers le crayon, qui apparaît.

Afifa Aleiby

Un placard dans le mur, portes de bois peint en bleu ciel lavande indigo clair, très beau, comme sur toutes les portes de cette pièce, couleur aimée depuis le lointain premier jour, pourquoi aime-t-on une couleur… cette couleur précisément, peinte sur ce bois, non pas dans l’absolu… j’aime d’autres couleurs, d’ailleurs, pourquoi… pourquoi aimer des couleurs, quand on a fini par s’être débarrassé de tout, ou presque, jusqu’à son identité (il y a bien quelque chose qui persiste de ce côté, qui tient, non identifiable, comme des lambeaux de chair ou des lambeaux de vie). La rivière et ses couleurs…
Dans la maison presque vide, dans le placard comme dans une armoire j’ai accroché monsieur Temps sur un cintre : costume vide, gris clair souple et tendu, très élégant, satiné. À côté de lui monsieur Nuit pendu comme une chauve-souris, non pas par les pattes mais par les bretelles de son sac, dans lequel il tient roulé en boule.
J’ai gardé le piano, noir, mat, piano droit en forme de cheval, de profil, le cheval s’y tient immobile maintenant. Tous les trois (dans le placard, dans le piano) me laissent apprendre mon autonomie, faire mes petits progrès en direction de la vie sociale, dont je me suis laissé tellement distancier. Sans doute mes trois amis me montrent-ils la voie : insérés dans leur meuble, ils n’en sont pas moins savants.

Magritte

Ses identités se défont.
Alors qu’il les multiplie, se divisant en diverses entités intérieures et extérieures, créant des espaces nouveaux en lui et autour de lui pour ces personnages rêvant ou projetant chacun leurs aventures propres.
En même temps tout cela décrit comme une grande ellipse, loin autour de lui, qu’il ne peut voir, mais qui lui apporte cette lumière enchantée d’un passé qui n’a pas eu lieu tout à fait et qui lui donne le réconfort nécessaire à sa croyance en ce qu’il voit et ne peut voir que comme l’avenir.
Il fait une sorte de mise en abîme de lui-même. Il la fait sans le savoir puisque je (qui suis au fond sa seule vraie création, qu’il a dotée de tous les pouvoirs possibles) la fais pour lui. Je suis la grande ellipse. Une mine de crayon, un bâton de graphite, un simple bâton gris, une baguette magique.

Dessiner mon père, par Yves Berger

Les identités. Le crayon pâlit (il s’est évanoui, il n’est plus là). La serveuse glisse entre eux comme une sirène. Alexandre assis a le temps de lui dire, quand elle est tout près de son visage malin pointant la petite sacoche entrouverte sur son ventre, On dirait une cartouchière. Le crayon a entendu de la voix de truite arc-en-ciel fuser la réponse, Celles-là ne font mal à personne (il craint de devoir l’oublier). Son plateau au bout d’une main, chargé de boissons à l’image du plateau d’une poissonnière, son visage plein de pommes rieuses, sa trousse de brodeuse accrochée en mini-accordéon comme une ruche à enfants, ses hanches coulées dans un jean fleuri, elle est passée si près qu’il est encore comme une eau trouble, effarée, il n’écrira plus jamais c’est ce que dit le cheval au piano, une fois rentrés, heureux de prendre tout leur temps.
Le temps de se retrouver, le crayon, mort et ressuscité, pâle, insaisissable, sur le chemin de Damas ou d’une autre ville, ou du fantôme de son appartement, dans une poche inconnue, soldat qui rentre de la guerre. Il semble marcher au pas cadencé de l’histoire du soldat de Stravinski. Toute une joyeuse fanfare rescapée, cabossée, jusque dans les arbres accrochée semble lui faire fête à lui, pauvre chien. Il va falloir pourtant qu’il se relève, et qu’il écrive, lui, le petit crayon déchu du champ de bataille de la vie, et succombé au passage de la sirène. Une journée nouvelle l’attend et il veut se rendormir. Il voudrait entendre encore les échos de l’ancien monde.

Baya

Venez à la lumière. La serveuse s’est approchée, elle a vu le carnet ouvert sur mes genoux et le crayon dans ma main. Il y a de la lumière, je lui réponds. C’est une tendre lumière du soir un peu colorée déjà de la lumière électrique de la terrasse, parfaite pour mon observation discrète et rêveuse. Peut-être aussi pour laisser les identités se dissoudre et s’effacer, ne pas rester trop au premier plan, se dispatcher un peu dans les autres, comme elle le fait elle-même, la serveuse. Les identités. Elles ont leurs histoires… et puis s’en vont.

Victor Brauner

Caché sous le petit cheval-piano, caché sous le pinceau, je me faufile, je me fais oublier. Ils ne veulent plus de moi, ils veulent me liquider. Ce ne sera pas facile, ce ne sera pas sans heurts, je suppose, ce sera long.
Mais ils y arriveront. Ils ont monsieur Temps, monsieur Nuit, avec eux. La rivière, je ne sais pas, la rivière elle me tient, me retient, j’ai parfois même envie de m’y fondre, de m’y jeter. Elle me réconforte, même si je veux qu’elle m’emporte, comme si j’étais son enfant, dans son ventre, son petit mort-rené. Qu’en faire de celui-là ? je connais trop bien son histoire, ou pas assez, je ne sais pas, faut-il encore la rouler longtemps comme un galet jusqu’à ce qu’elle soit fondue entièrement…
Sous le pinceau elle disparaît, des couleurs, des formes inattendues la remplacent, plus rien n’est connu, plus rien n’est comme avant dans les peintures, plus rien ne se ressemble, la vie est là, nouvelle, inconnue, je renais au monde dans la peinture. Comme je réapprends le monde sur le cheval-piano, je réapprends mais tout est nouveau cette fois, mais c’est un monde qui s’échappe sous mes doigts, qui se perd en même temps qu’il naît, il va directement dans le ciel étoilé — et je ne peux plus le retenir, là ils se débarrassent de moi, les amis — ou peut-être font-ils de moi l’un des leurs — qui ne reste plus accroché au sol, accroché aux choses, à la matière. Je deviens comme eux dans un souffle, dans un mouvement, dans un geste… ne suis-je pas en train de suivre à nouveau Kelcun… peut-être même suis-je à nouveau Kelcun ?
N’ai-je pas déjà cette expérience d’avoir disparu, sombré dans le temps, été oublié, effacé, ou dispersé dans l’espace… essaimé en toutes ces personnes que je vois passer maintenant, si extraordinairement diverses, toutes semblent avoir kelcun en tête ou dans le corps… fouettés doucement de la même petite brise du soir que je sens et respire aussi au coin de la terrasse. Kelcun est un peuple d’hommes, de femmes et d’enfants tellement divers, parmi lesquels serpente le crayon, les écoutant, les ponctuant, jouant autour d’eux presque comme des caresses, comme la brise elle-même, comme un chant, une portée de musique où s’égrènent des notes, une grande feuille blanche où se promène le pinceau. Enfant, je le suivrai, comme j’ai pris le crayon dans mes doigts, enfant, j’écouterai monsieur Temps, monsieur Nuit, je grandirai doucement, imperceptiblement, enfant, mais je pourrais aussi bien dire étoile, coquillage ou moucheron, tant je ne sais encore que jouer.

Calder

Je me souviens de toi, vaguement, dis-je à Kelcun, tu ne m’es pas étranger, tu tenais beaucoup de place, tu étais amusant, je crois que je t’admirais. De tous les copains tu étais un de ceux que je suivais le plus. Je suivais plus que je n’entraînais. Toi c’était l’inverse, tu ne suivais jamais. Je voudrais te demander… je crois que tu vas pouvoir m’aider à oublier… un que je ne veux plus garder, qui m’embarrasse, vraiment, il est vraiment collant, je l’ai trop pris dans mon intimité, c’est comme un faux jumeau, il veut être moi, mais je n’ai plus besoin de lui, j’ai assez des amis, et j’en aurai encore, s’il disparaît. Il ne répond rien, ça ne semble pas l’intéresser. C’est incroyable qu’on se retrouve comme ça ! J’ai l’impression que tu reviens de loin, non ?
Pas tellement, me répond-il, je ne sais lequel de nous deux a infléchi nos routes… on laisse des indices, des messages bien visibles, une porte ouverte, des pensées, surtout les pensées qui filent en profondeur, elles peuvent rejoindre très loin leurs partenaires — moi je peux réagir au quart de tour quand il m’en arrive une, et je saute dans le premier train, ou peut-être que c’est un voyage au long cours qui arrive à la bonne saison.
Le monde est petit ! lui dis-je, émerveillé. Et lui, You’ve got the whole world in your head. Nous nous mettons à rire et à chanter — car non, je ne tiens pas le monde dans ma tête — He’s got the whole world in his hands ! à frapper dans nos mains, à chanter jusqu’à nous étourdir.
Sous nos pas étaient tombées des feuilles de platanes, beaucoup, en quantités, mais sur eux cela ne se voyait pas encore, tant ils en avaient. J’en choisis plusieurs, elles se ressemblaient mais étaient plus ou moins ocres, encore un peu vertes quelquefois. Et je ne savais pas encore très bien les dessiner.

Victor Brauner