Je suis là en panne quelque part sur mon chemin. Le piano d’un côté, le cheval d’un autre, une caisse de bois noir et un pantin désarticulé bouche en l’air. Et un autre qui s’est invité tout seul, ce géant, qui s’est déballé à grands coups de masse comme un sourd, et immobilisé au milieu, le soleil.
Je n’ai dû faire que quelques pas dehors, à peine, peut-être n’ai-je même pas franchi le seuil de la maison. Le bouleversement est total. Autant que lorsqu’on part en mer et que les premières grosses vagues vous enfoncent dans une autre dimension, vous soulèvent et vous tournent dans tous les sens jusqu’à ce que vous acceptiez d’être la proie de l’inconnu.
C’est la suite de votre venue au monde, vous continuez de naître.
Vous mettez enfin de nez hors des bagages dans lesquels vous vous cachiez, arrimé d’éducation ostentatoire, de philosophie cartésienne, de prière du soir, messe du dimanche, blouse grise de la semaine, doigts tachés d’encre, rage de ne pas assez grandir, peur des grands.
Mais il y a le petit crayon qui sait se tirer d’affaire, maintenant.
Comme il a parcouru de chemin, ballotté par les marées. Petite pointe qui a résisté, concentré, retenant sa salive, te voilà maintenant qui nous sers de secrétaire à tous, qui témoignes de notre cinéma qui n’a pas les moyens de la grandeur, de la notoriété, du bruit. Tu dis notre échelle, notre échelle de temps, notre échelle de territoire, sur les feuilles de papier que tu as sauvées et que tu traces une à une de notre macule, de notre sève vieillie, épaissie, avant de les laisser abandonnées à la rivière.

Adèle Nègre





