Une grosse fourmi au corset noir, luisant, je n’en avais jamais vu de pareille, et qui n’est pas restée longtemps sur le banc près de moi, monsieur Nuit est maintenant dans ma mémoire, dans ce cerveau où tout change tout le temps à mesure que dehors bouge quelque chose, une pièce de puzzle qui me fait signe de la prendre, de la mettre dans mon jeu, comme le peintre fait dans sa peinture, aussitôt une espèce nouvelle est apparue, m’est apparue car je ne la voyais pas, les fourmis de monsieur Nuit, d’abord plus grosses plus noires que les autres puis de toutes espèces même des scarabées tous petit corps d’insecte noir et luisant qui porte monsieur Nuit sur son dos ou même noir et rouge aux dessins variés et toujours admirables et même sortant de leur espèce pour se promener en toutes couleurs, sautés hors du cerveau car habitant réellement partout sur terre et monsieur Nuit n’est que ma façon de les appeler, de les reconnaître dans ma langue, de mêler ma voix à la leur.
Comme a fait si merveilleusement l’organiste que je suis allé entendre hier soir dans une église et qui a mis le feu dirait-on aujourd’hui, avec quelle grâce, alors que toutes les couleurs du soleil descendu entraient par les vitraux et venaient faire la bacchanale, elle aussi la monstrueusement subtile et triomphante musique du grand orgue habite mon cerveau depuis, et depuis demandait au crayon de chanter sa gloire.
En sourdine monsieur Nuit reste à bourdonner, à me dire en velouté ses voluptueux secrets, qu’il se promène butinant à la surface du monde, remontant le nectar, essaimant les pollens, mettant en puzzle les ténèbres.

Marie Hubert





