J’ai fait de la place pour tout le monde dans l’appartement, c’est-à-dire qu’on commence à y voir beaucoup plus clair. Tout ce qui ne nous sert pas à l’un ou à l’autre a disparu. Ce qui reste c’est le jour, la nuit. Il n’y a plus de meuble pour nous cogner lorsque nous déambulons en attendant le retour du sommeil ou entre deux rêves ou d’un corps à l’autre puisque l’un ou l’autre surgit souvent sans prévenir, entre le déroulement des pattes du cheval, son souffle du museau flairant les partitions, les cris des douleurs subites de l’un ou l’autre, les refus d’obstacle, les écroulements de fatigue… C’est pourquoi il n’y a plus rien de trop, les papiers, le piano, les tapis pour atténuer les craquements du parquet, où nous poser n’importe où pour dormir, les peintures aux murs et la table de l’atelier. Quand il fait chaud la porte du palier reste ouverte, même la nuit. Le cri du geai, intempestif, bref, que personne ne comprend — appelle-t-il son oiseau ? — s’invite aussi soudainement qu’il disparaît. Notre société mi-sauvage jouxte de quelques pas la rivière et lui confie nos pontes, nos déchets et nos déconstructions, recueille ses couleurs, ses impressions, et craint ses fureurs qu’elle porte à la mer.
Tes doigts commencent à connaître le clavier. Tu n’aurais pas cru que cela puisse vraiment arriver. Tu as accepté de te salir un peu les pattes de crottin et de marcher dans les brindilles cassées et les broussailles. Tu as fait du cheval-piano ton maître, et non pas l’inverse comme on pourrait l’attendre d’un homme avec son animal ou sa chose. Il t’a fallu descendre un peu, glisser hors de ton corps pour te laisser porter par le piano cheval. Il ne voulait pas d’un pantin de bois comme toi, tu te souviens. Mais tu étais pris sous le charme, tu t’es laissé ravir, à cheval sur mon bidet quand il trotte il fait des pets, chantait ton père quand il te faisait sauter sur ses genoux, tu t’en souviens, il t’apprenait le trot, et même le galop. Tu peux dire que tu as commencé le piano à 1 an, que ton père t’a mis sur le cheval et ce n’était pas le cheval caporal, le cheval général, ton père n’aimait pas la guerre, il t’a fait courir très tôt en sens inverse, de tout son corps, même malgré lui parce qu’il avait eu bien des obstacles, bien des entraves sur son chemin, au point de ne plus oser rêver, de ne plus se raconter d’histoires mais il avait ce cheval révolté encore dans les genoux, et tu as bien saisi le pas, et le trot — Pa Pa ! je crie parfois comme une trompette sans savoir pourquoi —, c’est à toi que je le dois, c’est le tien, c’est ton œuvre le cheval piano, le cheval adouci, affiné, sophistiqué. Je le porte maintenant comme il m’a porté, je lui entretiens ses pattes par l’exercice, son œil et son rire. C’est un pantin doué, très doué dans lequel je me glisse pour nous nourrir l’un l’autre de vitalité.
J’ai revu cet oiseau au pouvoir magique. Je ne savais pas à quel point il avait un pouvoir magique lorsque, m’asseyant sur un banc, je le vis tout près au pied d’un de ces grands platanes, ces géants au bruit de mer tranquille qu’un vent, du sud-est je crois, parcourait ample comme un alizé. Je reconnus aussitôt l’oiseau à sa grâce, sa taille voisine d’un ramier mais plus élancée et plus fine, et comme si nous avions rendez-vous pour que je fisse sa connaissance de plus près alors qu’il faisait mine de picorer, à peine, se redressait, montrait sa fluidité, sa finesse silencieuse, détachant le profil de son bec noir, plutôt long, sa joue noire, allongée, le jabot et le ventre très doux, très clairs, les ailes largement rayées de noir, à peine de bleuté — j’eus à nouveau la pensée d’un geai — Il remonta se couler sur les branches, comme jouant à cache-cache, il a dû voir que je le scrutais tête en l’air tandis qu’il se faufilait à longues aiguillées entre les feuilles, au long des branches. La danse de son corps je la connais, maintenant. Voulait-il que je la suive ? non, il ne me prend pas pour un oiseau. Il est chez lui, d’ailleurs. Il ne s’est pas dérangé pour les deux ou trois personnes qui marchaient assez près sans l’avoir vu, quand sur le sol il s’offrait à mes regards. Il fait une douceur inqualifiable, presque surnaturelle, avec ce vent des grands voyages dispersant la canicule. Sur mon bras bruni un drôle de petit insecte tout blanc jusqu’aux pattes minuscules, sans forme vraiment définie, petit carré de coton déchiré trempé dans un blanc de neige, incongru pour l’endroit et la saison. Je me suis assis à une grande table de bois brut pour écrire, empruntant le crayon et les feuilles, les sortant de leur histoire pour mon usage. Un insecte jaune beaucoup plus minuscule vient parcourir mon bras. Je suis sur la terre ferme. Des gens affluent maintenant, jouent au ballon, investissent les portiques de jeux, sont autour des tables. Et je suis parmi eux dans ce vaste parc, comme eux, comme lorsque j’avais leur âge, une famille, des obligations professionnelles. Une très curieuse métamorphose s’empare de moi, ou plutôt un voyage, qui me ramène à une vie où j’ai vécu, dans d’autres lieux, en d’autres temps, parmi d’autres gens, et m’assure qu’une sorte de réel existe, et persiste en dehors de moi, où je peux entrer et sortir. Et c’est bien évidemment cet oiseau — il tourne maintenant silencieusement de branche en branche au-dessus de moi — qui en est le passeur. Il n’entre pas dans la fiction. Il est le commutateur. Comme une étoile au-dessus du navire et de l’océan.
Il était très tôt ce matin quand je me suis levé. Avant même le chant des merles (ou je ne les ai pas entendus), les moineaux piaillaient. Je suis allé tout de suite au piano. J’ai joué Bach (je m’entends : j’ai tenté quelques phrases qui commencent à entrer), poussé de l’intérieur par le désir musical, de l’extérieur par les moineaux et tout ce qui s’éveillait à plein gosier et m’appelait à participer. J’ai enchaîné avec d’autres petits morceaux qui me sont venus sous les doigts, se précipitant, roulant, se regroupant, s’agglutinant avec des petits paquets de mémoire, des grappes qui se forment naturellement, et vite, plus vite et mieux formés que d’habitude, et voilà le cheval qui me glisse : Je t’ai préparé des petits sabots pour ranger tes notes, tu vois, ça marche ! Je le constate aussi. J’étais trop brouillon, les petites baies de groseilles, la lumière lisse de l’eau, la barque du soleil qui passe chargée de ses boules de fleurs, de ses ballots de pollen en route vers les moissons, tu vois, ça se prépare, ça s’organise… c’est la voix de monsieur Temps qui intervient, je devine son mouvement leste, expressif, qui s’est échappé du mien, est en train de fouiller dans les palettes de l’aquarelle, déjà en train de jouer ailleurs. Je sens mon buste, mes épaules surinvesties, me soulever. Le monde en moi n’est pas moins piaillant que les moineaux, c’est la conclusion du crayon qui me sauve, me donne la feuille, à peine le clavier refermé, un baiser de reconnaissance à tous. La douche, le soleil, la vie urbaine m’appellent. Puis le bruit des voitures, la course au travail, les musiciens aussi y vont, vont gager de l’argent ou croire en leurs rêves. Suis-je le seul à m’être si mal organisé ? Ou plutôt non. J’ai appris à tout me désorganiser.
La ville, qui s’est terrée toute la nuit, oublie de se réveiller, elle est inerte face au triomphe impressionnant du soleil. Sans doute culpabilisée elle reçoit son ardeur éblouissante et surtout ses remontrances, sa provocation véhémente, ses assauts de trompette enjouée, la chaleur de son coup à l’estomac. Quelle énergie ! n’est-ce pas… Tu la mesures ?… Qu’en fais-tu ?… Je peux tout faire… tu le sais… tous tes besoins je les satisfais… Toi tu fais des bombes, du béton, des armes pour te détruire… Hahaaar ! mais tu as vu ! l’impétuosité des plantes et des rivières, tu vois la dentelle de corail et le réservoir des océans ! tu entends le chant des cigales qui lancent le moulin, tout ce souci de la nature pour elle-même, tu n’ignores pas que je suis derrière ! Hahaaar ! Gros homme brutal et jouisseur, content de toi !… résonne l’imprécation solaire dans les rues.
Matin bleu à nouveau m’éveille lentement, a grouillé la nuit violette et noire dans ses blancheurs de lune, grouillent maintenant les merles, les tourterelles, les moineaux, les corbeaux achèvent la confusion dans des aboiements sourds, des roulades de timbales et des sifflets de martinets soudain courent à la fête. Le crayon s’était rangé à côté des bras, sur ses feuilles, la grise démangeaison du graphite s’est éveillée comme un jeune désir. Des enfants sont déjà sur pied, la lumière du jour est dans la corolle de leurs yeux épanouis. Et le piano cheval joue avec la mine du crayon. Presque personne pour leur tenir les rênes, nous sommes tous un peu fous, illuminés, fadas… mais des diables quelque part existent bien et font leur œuvre. Mais ça nous connaissons déjà, ça n’est plus un secret pour nous.
Je suis là en panne quelque part sur mon chemin. Le piano d’un côté, le cheval d’un autre, une caisse de bois noir et un pantin désarticulé bouche en l’air. Et un autre qui s’est invité tout seul, ce géant, qui s’est déballé à grands coups de masse comme un sourd, et immobilisé au milieu, le soleil. Je n’ai dû faire que quelques pas dehors, à peine, peut-être n’ai-je même pas franchi le seuil de la maison. Le bouleversement est total. Autant que lorsqu’on part en mer et que les premières grosses vagues vous enfoncent dans une autre dimension, vous soulèvent et vous tournent dans tous les sens jusqu’à ce que vous acceptiez d’être la proie de l’inconnu. C’est la suite de votre venue au monde, vous continuez de naître. Vous mettez enfin de nez hors des bagages dans lesquels vous vous cachiez, arrimé d’éducation ostentatoire, de philosophie cartésienne, de prière du soir, messe du dimanche, blouse grise de la semaine, doigts tachés d’encre, rage de ne pas assez grandir, peur des grands. Mais il y a le petit crayon qui sait se tirer d’affaire, maintenant. Comme il a parcouru de chemin, ballotté par les marées. Petite pointe qui a résisté, concentré, retenant sa salive, te voilà maintenant qui nous sers de secrétaire à tous, qui témoignes de notre cinéma qui n’a pas les moyens de la grandeur, de la notoriété, du bruit. Tu dis notre échelle, notre échelle de temps, notre échelle de territoire, sur les feuilles de papier que tu as sauvées et que tu traces une à une de notre macule, de notre sève vieillie, épaissie, avant de les laisser abandonnées à la rivière.
J’ai posé la question au crayon, comment le vit-il, ce changement ? Il demeure silencieux. Je l’attends, je sais qu’il va me rejoindre. Il s’est passé tellement de choses depuis les débuts de notre amitié… je n’essaie même plus de m’en souvenir. Nous avons toujours continué à crayonner ensemble — un jour j’avais offert à l’une de mes filles encore enfant des craies d’art, et tout de suite elle a dessiné, pleine page, merveilleusement colorés, ces mots : avec des craies on peut créer toute la journée. Un mot en aiguise un autre, si tu veux me faire parler, me dit-il. Tu chantes comme un rossignol, mon cher crayon, je t’ai dit que je t’admire ? Allez, nous n’avons rien a envier à la musique, nous nous entendons si bien, sans nous comprendre ! Revenons à nos moutons. Un jeune homme juste au-dessus de moi a craché dans le ruisseau. C’est lui le loup mais il ne le sait pas. Il s’en fout comme on dit, pour lui je ne suis pas un agneau ni même un vieux con, il ne me voit pas, ne me dit pas bonjour, juste se fait suivre de sa copine qui le suit mais comme il ne va pas loin elle s’aventure un peu, mais pas jusqu’à me voir. Tout change, mais pas assez vite. Pourtant je suis très loin, déjà. Depuis que le livre est redevenu rivière, que ta mine de crayon a coulé sur tous les tons… Je n’aime rien tant que le changement, c’est ma plus haute responsabilité, dit-il enfin. Mais où iras-tu ? Une fois encore, reprends quelques leçons de monsieur Temps. Tu cesseras de me poser ces questions archaïques. Laisse-moi reprendre où tu disais : C’est certainement un moment décisif. Je me sens remué quand je mets les pieds dans le ruisseau à cet endroit où l’eau accélère, lèche les chevilles avec force, passe sous la plante pour me montrer que moi aussi je suis dans le mouvement, je suis comme ce beau corps transparent sauvage qui bondit. Les pierres roulent, sonores. Il faut compter avec elles maintenant comme avec le cœur qui bat. D’un petit geste monsieur Temps a fait signe vers les deux jeunes gens, ne crains rien, je suis là pour noter, dit le crayon.