Je comprends que nous soyons protégés — oui, je comprends que nous, ou eux, aient opté finalement pour un peu de confort, de facilité. Je le comprends à mesure que j’identifie ce qui m’agite autant ce soir, et qui empêche le sommeil d’arriver (même pour une petite demi-heure), ce désordre en moi, ce débordement comme si le printemps s’ébrouait à grand bouillonnement de nature, parce que je me suis laissé tenter par la liberté du cueilleur-chasseur, par la vie sauvage. Depuis vendredi, en effet, comme si le calendrier n’était plus de mise, je m’attarde et m’adonne à l’aventure comme je la sens venir avec son souffle chaud, sa soif, sa faim, sa surface de contact, j’appelle, je retrouve un ami, un autre, parle, partage sensations émotions ce que j’ai sous la main, à boire et à manger.
Et la nuit ne vient plus.
Ce n’est qu’après m’être levé, agité, dépensé en longue marche dans la maison qui ne veut pas dormir que je finis par prendre le crayon, avouer que je comprends (mais est-ce bien vrai) pourquoi ce monde est ainsi organisé pour nous assagir, réguler nos désordres, calmer notre sensibilité et nos élans. Est-il, en effet, le meilleur des mondes possible… Ça me rappelle Voltaire, s’amuse le crayon. Tout ça finira mal, se désole Rousseau.

Le soleil avait fini par se lever.
J’avais l’impression que des millénaires avaient tourné autour de nos pensées — tellement je m’étais endormi.
Entretemps des philosophes des plus archaïques m’avaient déroulé leurs écheveaux de contradictions. Je les entends encore.


Edward Hopper

Cette nuit c’est tout différent. Comme si les histoires d’hier n’étaient que pure invention. Je dois trouver un fil conducteur. Et ce n’est pas ce qui manque. Par exemple ce premier réveil de la nuit a toujours lieu après une trentaine de minutes, je crois. A partir de là tout peut s’organiser ou s’imaginer. Chemin parcouru, lieu disparu, événement apparu ou réapparu ; comme on choisit des pièces, des figures, pour un jeu de construction, un collier de perles, un morceau de musique, une peinture. Je me demande dans quel état le chevalpiano a laissé le palier hier en sortant ; et comment j’aurais vécu cette deuxième vie qui m’était proposée, ma vie animale, si j’avais pris le temps de la choisir avant de m’endormir.
Déambulant entre les sacs d’avoine ouverts tombés chez nous en abondance et les grands pots de yaourt de brebis onctueux, que nous prélevons sur le meurtre de masse des agneaux dont, prétendument, pour rien au monde je voudrais faire mon régal. Mais si négligents et si avides. Il fait très nuit. Le mal est profond. Tout est en place pour la défaite.
Seulement des morceaux de la vie animale. Matin de pluie, bruits plus présents, plus abondants, articulations plus douloureuses en permanence.
Il a tout remis en place. Je commence à comprendre comment il fonctionne. Sans lui tout aurait disparu depuis longtemps. Sans le chevalpiano. Sans mes autres héros.
La vie animale, celle sans mots pour la dire. Sans un théâtre pour être représentée, elle est seulement présente. Elle se dévore elle-même. C’est ce que trouve le peintre. Trop attaché à elle. C’est ce que j’attends d’elle. Qu’elle fasse trois petits tours avant de s’en aller, qu’elle se montre (comme la petite fille sur la table, dans sa robe — parce qu’on lui dit de se montrer — on la prend en exemple, en objet de représentation : en poupée). Chaque famille a une poupée (ce n’est pas une place facile à tenir), ou s’en achète une.
Ou alors un chien.
C’est une vie animale au troisième degré qu’il a. Il ne dévore rien. Il doit faire attention à tout ce qu’il touche.
Il n’y a que dans la peinture que le peintre touche à la vie. A condition d’y parvenir, car il a plusieurs degrés, aussi. Il peint les représentations, les écrans, les couches successives. Ce sont des scènes, des langages. C’est le cheval qui remet en place ce qu’il a dérangé, sur le palier. C’est le monde qui s’est déshabillé et que tu continues à voir tout nu quand il a repris ses habits. Ce sont tous les degrés intermédiaires de transparence, les couches d’histoires, de langage, de matière à habiter. Le récit est aussi une matière à habiter. Comme un habit à revêtir. Ce pourquoi Jacques change tout le temps de vêtements sur la grève.
Je dévore couche après couche dans mes récits. J’écris en mangeant (comme Rabelais, se vantait-il, je crois). Ses héros étaient des dévorateurs — comme les miens sont des sages. Ce à quoi on aspire et ce qu’on est. Il faut que tout se mélange. Le mensonge et la vérité. Il faut traverser les couches, monter et descendre les étages. Je ne sais pas dans quelle état-gère.
Vendredi ! J’ai retrouvé le nom du jour. Vendredi ou la vie sauvage. Je vais descendre au marché.

Il s’est couché sur le côté de manière à me prendre dans son ventre, comme une mère. Je me suis niché dans ce creux. C’est là que j’ai dormi.
Au bout d’un moment, d’ailleurs, j’étais partout, comme d’habitude quand je dors. Là où il n’y a pas de limites. Je sais seulement maintenant que je peux y aller avec lui. Que nous partageons le voyage. Je sais qu’il n’y a qu’un monde et qu’il le connaît mieux que moi. Il y était bien avant. Dans cette chaleur qui est la nôtre.
Ce matin je lui raconte comment j’ai retrouvé cet art des chasseurs-cueilleurs de se surélever sur quatre pattes pour capter la chaleur et non se recroqueviller. Comme ils occupaient le monde de proche en proche ils faisaient aussi sur leur corps des ponts entre les zones de chaleur, pour les étendre, ne pas laisser le froid établir des ruptures infranchissables. Ainsi mon corps est devenu plus grand cette nuit et je n’ai pas eu froid. J’ai compris le repli des agriculteurs, leurs fractionnements, leurs clôtures. Comment ils sont devenus petits, comment ils ont perdu leur liberté pour s’abriter sous leurs trésors.
Mais ils nous ont capturés, il y a très longtemps et la guerre continue, me dit le chevalpiano, la plupart des miens sont harnachés encore, contraints tout au long de leur vie. Il n’y a que quelques instants de liberté quand le poulain se dresse sur ses pattes et court vers sa mère, mais tous n’ont pas cette chance.
Alors regardant la tasse de café que je venais de me servir, je vis derrière elle des plantations, des caravanes venant des propriétés, des bateaux, des corps battus et enchaînés, des photos immenses sur des affiches, des boîtes de lait conditionné, des vaches branchées aux appareils de traite, tout notre monde se reconstruisant.
Mais je ressentais toujours la chaleur qui avait parcouru mon corps de chasseur-cueilleur mouillant ses mains au filet du lavabo pour étendre la température de l’eau et son bienfait le long des membres et des flancs et prendre son élan pour la journée. Et c’était assez étrange pour moi d’entendre le chevalpiano se propulser lourdement sur le palier puis trotter dans la rue avant l’afflux des voitures du matin.

Le chevalpiano attendait au pied de la maison. Ses pattes mal assurées sur les trois marches étroites du porche, le temps gris pluvieux posé sur lui comme une vieille couverture en haillons. J’étais très embarrassé, je rentrais des courses, j’avais acheté un nouveau piano, un piano-jouet, et des baguettes, pour frapper dessus ou pour manger du riz à l’occasion, un petit sac de riz, du shampooing, je ne savais plus où donner de la tête, j’avais tout ça sur le dos. Il m’a regardé tristement. Qu’est-ce qui t’est arrivé ? l’air de dire. Il y a longtemps que tu m’attends ? Nous sommes tous les deux en larmes de nous revoir, les mots de l’un dans la bouche de l’autre, qui dégoulinent avec la pluie des émotions. D’ailleurs, le soleil nous glisse sur les épaules. Il ne pleut plus. Les bras m’en tombent sur son dos. Il me prend le sac. Nous allons monter. Mais nous ne savons pas ni l’un ni l’autre comment franchir ce seuil, nos cous emmêlés, nos crinières nos cheveux. Il va falloir réapprendre tranquillement à jouer, tous les deux, je lui dis.

On s’est retrouvés côte à côte, sur le tabouret. On a essayé une gamme de ré. Nos sabots, nos doigts, peu à peu se sont amusés, nous avons trouvé, épaule contre épaule, une nouvelle façon de trotter, de sautiller, redécouvrant ce clavier à jamais inconnu, grandiose, autant le pré sauvage de ses grands espaces que le petit jouet de mon enfance. Tout doucement nous nous sommes fatigués, presque endormis, comme si le monde venait nous recouvrir, nous coiffer du poids d’un avenir incertain mais que nous convoitions de nouveau ensemble.

Marc Chagall, La cuillère de lait, 1912

En début d’après-midi sont arrivés les contes dans la peinture. L’air leur a paru assez doux, la lumière accueillante, ils se sont doucement avancés, ils ont pris le corps des touches de couleur, ils les ont animés, ils ont dansé comme toute la nuit les jouets dans un rêve d’enfant, dans un ballet de Tchaïkovski ou un conte de Walt Disney. Nous avons pu faire cela, monsieur Temps et moi.
Peut-être même surtout lui, tellement j’ai l’impression d’avoir peu compté, marchant de son pas seulement, avançant sans regarder derrière la nuit qui s’emplissait, la laissant grandir et s’éloigner pêle-mêle un mot à l’endroit deux mots à l’envers.
Maintenant je regarde, le nouveau jour est né. Est-il possible que nous ayons créé ? que nous ayons été Dieu… que toute cette histoire, finalement, était vraie… en un jour ou deux… en sept jours… sans nous en rendre compte, pendant que nous avions le dos tourné, le monde se créait.
Oui, me dit monsieur Temps, de l’intérieur, tu peux le dire ainsi.

Il n’y a pas plus de moi que de madame Bovary.
Une page se tourne. J’y repose mes deux oreilles.
Cette musique qui s’installe comme un long finale dans une couche d’atmosphère, ou plutôt se rappelle, non pas au-dessus du berceau mais au-dessus de toute l’enfance, comme une grosse orange, un conte de fée qui a bien eu lieu. Cet État social, encore pauvre mais généreux des années 50-60, du verre de lait à l’école, de Mendès-France (Mendès, disait mon père) maintenant, vers mes vingt ans, venait tourner la page — grandiose — voilà ce que c’était Fantasia, ressorti dans ces années-là, comme pour nous révéler notre cadeau d’enfance.
Et puis du jour au lendemain on avait basculé dans notre jeunesse.
Et jamais je n’ai réentendu aussi bien la musique que dans ce Fantasia, qui reste au sommet comme une grosse orange féérique au-dessus de notre enfance. C’est l’Histoire, pour nous enfants du baby-boom, c’est le cadeau reçu de nos parents, c’est leur désir de paix et de vie heureuse qu’ils nous ont, dans le secret de leur persévérance, transmis comme par miracle.
Génération. Le fleuve.
Des pages qui se tournent.
Quel est le rapport avec monsieur Nuit, direz-vous.
Eh bien monsieur Nuit mûrissait pendant ce temps. Il prenait son temps. Il est sorti de la rivière devant moi sur le pont, ou dans mon dos, je ne sais plus. Et c’est lui, pour moi, tout le contenu de la page — non pas madame Bovary pour qui je n’ai eu qu’indifférence — monsieur Nuit, c’est moi.
Parenthèse de la nuit.
Nous nous sommes dit — à demi mots — le malheur de cette guerre. La génération des parents s’en est allée. Les enfants, les petits-enfants, semblent vouloir réinventer les guerres.
Derrière l’ineffable beauté de la rivière, ou devant elle.

Petite pluie d’été sur la rivière

Aujourd’hui cette peinture me cligne de l’œil, me prend par le coude, me promène entre ses couleurs, m’invite à l’habiter.
C’est un matin lumineux, plein d’enchantements. Je n’ai pas descendu l’escalier, je n’ai pas mis le nez sur le palier. Un espace s’est ouvert (à l’intérieur ?) sur cette feuille de papier. Les amis sont là, à la terrasse du Central sous les platanes, c’est déjà l’été.
Par les deux fenêtres traversantes de l’est et de l’ouest, dans la grande rivière bleue balayant le train des nuages, mon grand-père s’affaire avec sa charrette et c’est encore le printemps quand il étend en plein ciel les draps de couleurs pour le grand coucher du roi.
Je dévore les tartines de miel mieux que dans mon enfance, en mangeant des noix, en buvant peut-être des petites gorgées de whisky. Puis je dévale les escaliers et le cheval piano me suit. La petite boîte de mes déchets alimentaires est pleine avec les coquilles de noix, des brins de fenouil, des pépins de pommes que je vais jeter de ce pas sur les berges de la rivière.
La Terre n’est pas ronde, vue d’ici, et pourtant elle tourne, dans tous ses multiples rouages de bactéries en étoiles, des yeux perlés, sombres, brillants que je croise, des paroles qui se sourient.