Je suis là en panne quelque part sur mon chemin. Le piano d’un côté, le cheval d’un autre, une caisse de bois noir et un pantin désarticulé bouche en l’air. Et un autre qui s’est invité tout seul, ce géant, qui s’est déballé à grands coups de masse comme un sourd, et immobilisé au milieu, le soleil.
Je n’ai dû faire que quelques pas dehors, à peine, peut-être n’ai-je même pas franchi le seuil de la maison. Le bouleversement est total. Autant que lorsqu’on part en mer et que les premières grosses vagues vous enfoncent dans une autre dimension, vous soulèvent et vous tournent dans tous les sens jusqu’à ce que vous acceptiez d’être la proie de l’inconnu.
C’est la suite de votre venue au monde, vous continuez de naître.
Vous mettez enfin de nez hors des bagages dans lesquels vous vous cachiez, arrimé d’éducation ostentatoire, de philosophie cartésienne, de prière du soir, messe du dimanche, blouse grise de la semaine, doigts tachés d’encre, rage de ne pas assez grandir, peur des grands.
Mais il y a le petit crayon qui sait se tirer d’affaire, maintenant.
Comme il a parcouru de chemin, ballotté par les marées. Petite pointe qui a résisté, concentré, retenant sa salive, te voilà maintenant qui nous sers de secrétaire à tous, qui témoignes de notre cinéma qui n’a pas les moyens de la grandeur, de la notoriété, du bruit. Tu dis notre échelle, notre échelle de temps, notre échelle de territoire, sur les feuilles de papier que tu as sauvées et que tu traces une à une de notre macule, de notre sève vieillie, épaissie, avant de les laisser abandonnées à la rivière.

Adèle Nègre

J’ai posé la question au crayon, comment le vit-il, ce changement ?
Il demeure silencieux. Je l’attends, je sais qu’il va me rejoindre. Il s’est passé tellement de choses depuis les débuts de notre amitié… je n’essaie même plus de m’en souvenir. Nous avons toujours continué à crayonner ensemble — un jour j’avais offert à l’une de mes filles encore enfant des craies d’art, et tout de suite elle a dessiné, pleine page, merveilleusement colorés, ces mots : avec des craies on peut créer toute la journée.
Un mot en aiguise un autre, si tu veux me faire parler, me dit-il.
Tu chantes comme un rossignol, mon cher crayon, je t’ai dit que je t’admire ?
Allez, nous n’avons rien a envier à la musique, nous nous entendons si bien, sans nous comprendre !
Revenons à nos moutons. Un jeune homme juste au-dessus de moi a craché dans le ruisseau. C’est lui le loup mais il ne le sait pas. Il s’en fout comme on dit, pour lui je ne suis pas un agneau ni même un vieux con, il ne me voit pas, ne me dit pas bonjour, juste se fait suivre de sa copine qui le suit mais comme il ne va pas loin elle s’aventure un peu, mais pas jusqu’à me voir.
Tout change, mais pas assez vite. Pourtant je suis très loin, déjà. Depuis que le livre est redevenu rivière, que ta mine de crayon a coulé sur tous les tons…
Je n’aime rien tant que le changement, c’est ma plus haute responsabilité, dit-il enfin.
Mais où iras-tu ?
Une fois encore, reprends quelques leçons de monsieur Temps. Tu cesseras de me poser ces questions archaïques. Laisse-moi reprendre où tu disais :
C’est certainement un moment décisif. Je me sens remué quand je mets les pieds dans le ruisseau à cet endroit où l’eau accélère, lèche les chevilles avec force, passe sous la plante pour me montrer que moi aussi je suis dans le mouvement, je suis comme ce beau corps transparent sauvage qui bondit. Les pierres roulent, sonores. Il faut compter avec elles maintenant comme avec le cœur qui bat. D’un petit geste monsieur Temps a fait signe vers les deux jeunes gens, ne crains rien, je suis là pour noter, dit le crayon.

Fatma Haddad

Mes pas me portent lentement sous la chaleur.
Ce matin, j’étais frais comme un poulain, sortant de la douche j’avais l’impression d’être subrepticement, d’un seul petit geste, revenu à ma jeune peau. Je faisais mentir mon grand-père, le grand-père des champs, flanqué de ses deux bœufs, chaussé de ses galoches de bois, le crane fleuri de bouclettes grises et empli de dictons en patois latin ‘Si tu travailles pas poulian, tu travailleras rossian’ avait-il sermonné mon père, qui me l’a rapporté. Y a-t-il eu dans ma vie quelque chose qu’il aurait pu nommer travail…
Je réfléchis à cela quand j’entends à mon oreille monsieur Nuit qui me dit tranquillement Ce sont les mots seuls qui mentent. Tiens, voilà un beau creux de paille, allongeons-nous pour aller plus loin. Et sans que nous l’ayons voulu son sac s’est ouvert et le sommeil nous a pris.
‘Quoiqu’ tu dis ?’ beugla une marionnette de bois à son frère attelé comme lui à un lourd chariot qu’ils tiraient ‘Si tu travailles pas velian, tu travailleras bovian’ lui fit l’autre. Et ils riaient de leur petite cascade de meuglement qui sortit grand-père de la somnolence. Foutez-vous de moi ! dit-il, et il repiqua du nez. Quand les bœufs arrêtèrent le convoi, grand-père descendit et c’est là, pour la première fois qu’il se fit père Noël, c’est-à-dire qu’il descendit pour remettre dans cette jolie ferme le petit piano de bois qu’on lui avait commandé pour un enfant. Il était rectangulaire en forme de cheval, il devait avoir une vingtaine de touches et c’est celui-là même qui chante encore dans ma tête cent ans après si c’est cent ans que je vis. Je le raconte à monsieur Nuit. On sent une odeur de paille dorée dans le soleil. Allez, debout ! me dit-il. Il faut trouver ce ragondin.
Monsieur Nuit a changé, lui aussi, il me suit dans mes promenades, curieux de tout, comme un enfant.

Paul Klee, Lever de lune sur Saint-Germain

La nuit mes vagabondages continuent à très grande échelle, l’espace ne se limite plus au proche ni même au lointain, à ce qui se présente autour de soi, aux sens ou à l’imagination, toutes les dimensions sont là simultanément. De ma vie sylve retrouvée, des allées venues de monsieur Nuit, des jeux virtuoses de monsieur Temps, l’univers se déploie en toute liberté. Les petites intimes expériences, les familiers dialogues, les plus profonds partages se développent et croissent à l’aventure.
Au réveil, tandis que sous la fine douche fraîche, stimulante, se reconstitue celui auquel j’étais parvenu, à prendre corps, le sujet, ou plutôt, se redonne conscience d’être un corps, parmi les autres corps, une personne parmi les autres en train de percevoir, de redécouvrir, de ressentir, reconnaître, désirer, aimer, l’autre, l’être là aussi, quelque chose parmi les choses qui existent, être à ce point, tous, des points de départ, des points d’arrivée, retrouvant nos bagages sur le tapis roulant du quotidien, le cheval-piano, monsieur Nuit, monsieur Temps, les merles qui chantent, l’air chaud du ciel sans nuage, la rivière, le train qui passe, la tourterelle qui vole au-dessus de moi, poitrine bombée, toute ailes écartées, les cloches qui se mettent à sonner, ces masses lourdement chargées d’un son plein d’harmonies, dans le lointain, déjà disparaissant, les tourterelles roucoulant à la folie, ponctuées des merles, des moineaux, recouverts de la vague des voitures, du grondement sourd de la course au travail, haché des coups de ciseaux joyeux des martinets, je vois les feuilles écrites par le crayon se poser à l’écart comme des portées de musique et je sens le bonheur qui m’envahit, plus grand que moi, me caresse au passage, faisant sa route de l’univers.

Afifa Aleiby

Il faut que j’aille poser le papier aujourd’hui. Papier troué.
Les mirabelles sont presque mûres, j’en rencontre beaucoup, c’est une année à prunes par ici, dirait Dario (peut-être lira-t-il ces mots). Chez lui, en Auvergne, la floraison a été explosive et magnifique mais beaucoup trop précoce au vu du gel qui est venu juste après si bien qu’il aura une année sans prunes comme dit je ne sais plus quel saint du calendrier, dans une formule bien trouvée. Au bord de la rivière, ici dans le Dauphiné, il y a une dizaine de jours, les prunes c’était une explosion de rires déclenchée par trois ou quatre femmes en train de remplir de leur cueillette une grande poche plastique transparente. Des mirabelles déjà bien rondes mais toutes vertes. Elles sont mûres ? ai-je demandé. Non, mais nous on les mange comme ça (je vois qu’elles sont asiatiques, j’entends une vivacité drue, une voix de liane) on les prépare avec du sel, après on file aux toilettes, en vitesse, ah ah ah !

Ici, un peu à l’écart près d’un ruisseau je rencontre de nouveau ce ragondin, supposé, car tellement volumineux que je j’hésitais à lui associer cette espèce, d’autant qu’il était accompagné par un beaucoup plus gros encore qui se cachait et l’appela lorsqu’il me vit (sa mère ?) Cette fois il est nettement plus à découvert (le jeune supposé), nous nous regardons et je reconnais les moustaches et le gentil regard d’un ragondin, puis sa longue queue.

J’ai repris mon ancienne pratique de laisser mes écrits comme les poules font leurs œufs, en sauvage, là où bon nous semble. Quelqu’un les prend, ou la rivière, ou le temps les emporte. Je fais ainsi avec tous mes déchets organiques — organ, comme les grandes orgues, la voix recomposée de la forêt. Ma jambe de cheval tire, me serine de bouger, impatiente, migrante, comme entre deux corps, toujours.

Bengt Lindström

Je vais sur le piano comme sur la mer d’origine, qui me portait, où je faisais mes creux et mes vagues à ma mesure à mon rythme, c’était tellement parfaitatoire que j’en connais encore les bienfaits, qu’ils m’attirent encore et que je n’hésite pas, je suis mes impulsions, je vais sur le piano à tout moment. Seulement il faut que je réapprenne, tout le bon savoir bien être a disparu — s’est éloigné — et maintenant, patiemment, je le retrouve éparpillé, les morceaux du cheval, ces vieux os près d’être fossilisés qu’il faut réincarner.
Des souvenirs, des vestiges, des reconstructions, des rêves s’affairent, se bousculent sans relâche pour me rendre ce que j’ai perdu, tenter de me remettre en selle puisque je suis tombé méchamment, en catastrophe, au lieu de naître une fois bien préparé.
Je vois maintenant mon ciel étoilé. Il est là si brillant et limpide, ce n’est pas encore la Voie lactée mais c’est déjà des petits tétons bien brillants, quoique lointains.
Au bord du chemin à tout moment je peux voir monsieur Nuit, avec son seau pour abreuver le voyageur — et parfois lui donner de vigoureux poissons qui semblent venus du fond du monde, peut-être même, tant ils vous charment, du fond de vous-mêmes.

August Macke

Il écrit nu. Il revient à l’époque de sa jeunesse où cela se faisait couramment. Mais on n’est plus dans la société-spectacle, tout cela s’est fissuré et il voudrait savoir à peu près où on en est. Le cheval est très réticent. Il réagit en provoquant toutes sortes de douleurs, dans les pieds, dans les jambes, les reins, même la face, le crâne… c’est insupportable. Le crayon voudrait lire ce qui s’écrit. Il s’imagine l’un des quarante voleurs. C’est une société de la survivance à laquelle il participe, il aspire, pour être plus exact. Elle n’existe pas encore. Entre la nuit et le jour il transporte des ballots, souvent informes, incertains de contenir quelque chose. C’est le cheval qui lui part en morceaux dans les muscles ou qui le harcèle avec des aiguilles qui le transpercent. Il fuit (le crayon) il change d’endroit sans cesse, entre la nuit et le jour, pour disperser le cheval. Je (dans tout ça) je perds tu, je perds la trace entre nous, entre nos époques, nos temporalités différentes, fissurées par les éclairs de douleur du cheval. Je suis alors la maladresse et je me sens devenir ridé comme le grand-père quand il pleurait dans son berceau et qu’on le croyait rire, quand il n’arrivait plus vraiment à renaître, lorsque les mères n’étaient plus nos mères et qu’il fallut périr. Femmes, hommes, animaux, nous nous préparions, nous étions en train de devenir des plantes. C’est ainsi qu’un récit pourrait se développer encore, végéter encore, végéter encore à nouveau longtemps, pour se développer à nouveau par une rencontre fortuite de deux personnages, qui se cognent ou se surprennent… dans la quiétude d’une promenade ou dans l’accumulation des maladresses, des pertes de mémoire, des confusions de la poésie, de l’âge ou de la folie.

Chaïm Soutine