J’ai fatigué monsieur Temps à lui faire jouer vingt fois la phrase que j’interrompais par une faute, ou plusieurs, je recommençais, me glissais à nouveau dans ses doigts devenus les miens, impressionné je les lâchais, les abandonnais à ma maladresse et il attendait que je reparte à son impulsion et le manège continuait, je le prenais pour le cheval, il était temps de descendre. Je n’avais su que m’embarrasser de moi-même. Je retournai dans la pièce à côté. J’ouvris les yeux. Il n’y avait rien là que de vieux costumes — le gris, que j’avais moi-même porté, sur un nuage, sous les sunlights — des décors remisés aux couleurs qui cachent maintenant leurs éclats, les papiers, la chaise, les partitions, même la vieille Remington renversée, il y avait tout pour me faire comprendre que monsieur Temps ne faisait jamais que passer, que sortir d’ici au plus vite, car rien ne vit plus ici, c’est le domaine du passé, j’avais dû le savoir puisque je n’ouvrais pas cette pièce, je ne m’étais jamais demandé ce qu’il y avait derrière cette porte fermée sur le palier. Maintenant je sais, tout ce que j’ai sauvé est sur mon dos, monsieur Temps, le cheval, et sans doute aussi monsieur Nuit, la rêveuse Rivière, sur moi ou du moins à mes côtés, dans mon pas, dans mes bras — exactement comme lorsque je dansais. Il faut tout tenir et ne rien retenir, juste appartenir, me souffle l’air de la chanson qui me porte, à nouveau, le nuage sous mes aisselles, l’air simplement, même s’il ne chante, se tait, ne fait que respirer, il n’est que l’espace tout entier.
Monsieur Temps est au rendez-vous, il est toujours le premier sorti, écrit le crayon.

Peinture de Maqbool Fida Husain





