Cette fois c’est moi qui attends sous le porche. J’ai dû oublier mes clés. A moins que je me trompe de jour. J’avais oublié mes clés un soir, alors que la nuit tombait. Mais le soleil est là qui réchauffe, je me suis trompé d’endroit, je n’aurais pas dû venir là, ce matin, je n’ai pas rendez-vous. Le chevalpiano paraît tout étonné en me voyant. Il passe son chemin. Je suis obligé de lui courir derrière. Il n’a fait qu’un mètre ou deux. Attend… je voulais que nous parlions un peu ! Il se met à mon pas, sans s’arrêter tout à fait. J’ai quelque chose à te demander. Il m’écoute. C’est délicat, ce que je veux lui dire, je ne sais plus exactement comment commencer : Est-ce que tu ne viens pas répéter, ce matin ? Il ne semble pas vraiment m’écouter.
Mes jambes ont envie de te parler, je finis par lui dire, en essayant de me mettre à son pas. En même temps ça résonne, ça frappe, ça brinquebale dans ma tête, ça fait obstacle à cette conversation par les jambes. Je vois ses tibias, ses bâtons osseux qui n’ont pas de mots pour parler, au poil sombre, ras, presque cuir, plus proches peut-être de parler avec les arbres qu’avec mes cannes nerveuses, bouillonnantes, douloureuses, qui sont capables de renoncer à monter sur lui, à l’affronter comme les épées au combat, ce qu’ont toujours fait les jambes humaines avec les chevaux.
Mais on est en train de s’entendre, c’est évident, il y a du fluide qui me le dit, qui passe de l’un à l’autre entre nous. Je sens l’herbe.
J’aime sentir l’herbe quand je joue (je parle du piano ; je suis l’homopiano comme lui le chevalpiano, je m’efforce de suivre la musique). Nous atteignons bientôt la rivière, je fatigue, je vais m’endormir. Une petite pluie chasse le soleil. Il doit être midi. Ses dents déchirent un peu d’herbe, près de son pied, j’entends le crissement doux. Nous arrivons à la cabane de Jacques. Il entrouvre pour nous accueillir. Il ne sort presque plus. Il a mis une couverture de cheval sur son dos, comme un vieil Arlequin. Il faut faire les choses à contrepied, je me dis, pour chasser une envie de dormir.

Constant, Femme qui a blessé un oiseau avec une feuille morte.





