Je comprends que nous soyons protégés — oui, je comprends que nous, ou eux, aient opté finalement pour un peu de confort, de facilité. Je le comprends à mesure que j’identifie ce qui m’agite autant ce soir, et qui empêche le sommeil d’arriver (même pour une petite demi-heure), ce désordre en moi, ce débordement comme si le printemps s’ébrouait à grand bouillonnement de nature, parce que je me suis laissé tenter par la liberté du cueilleur-chasseur, par la vie sauvage. Depuis vendredi, en effet, comme si le calendrier n’était plus de mise, je m’attarde et m’adonne à l’aventure comme je la sens venir avec son souffle chaud, sa soif, sa faim, sa surface de contact, j’appelle, je retrouve un ami, un autre, parle, partage sensations émotions ce que j’ai sous la main, à boire et à manger.
Et la nuit ne vient plus.
Ce n’est qu’après m’être levé, agité, dépensé en longue marche dans la maison qui ne veut pas dormir que je finis par prendre le crayon, avouer que je comprends (mais est-ce bien vrai) pourquoi ce monde est ainsi organisé pour nous assagir, réguler nos désordres, calmer notre sensibilité et nos élans. Est-il, en effet, le meilleur des mondes possible… Ça me rappelle Voltaire, s’amuse le crayon. Tout ça finira mal, se désole Rousseau.
Le soleil avait fini par se lever.
J’avais l’impression que des millénaires avaient tourné autour de nos pensées — tellement je m’étais endormi.
Entretemps des philosophes des plus archaïques m’avaient déroulé leurs écheveaux de contradictions. Je les entends encore.

Edward Hopper





