Monsieur Nuit est encore petit. Aussi surprenant que cela paraisse, il est guère plus qu’un bébé. Sa période de vie n’est pas la nôtre. Sa gestation a été lente, très lente, avant de naître parmi nous, parmi nos ancêtres — certains ont pu le rencontrer, je ne pense pas être le premier.
Je le vois dans une peinture en face de moi, une peinture que j’ai faite. Comment s’y est-il introduit, y a-t-il bondi… elle en est toute remuée, enflée, tourmentée de vigueurs, ses couleurs roulent, explosent de force intestine, traversées de baleines, de corps innommables torsadés, enserrés, désossés, soulevés, écartés, survolant, enfonçant, sillonnant ce volume plein de rire, de fête et d’émoi. Je reconnais sans conteste monsieur Nuit niché dans une vague bleue verte rouge, il a une tête ronde marron évidée ou emplie d’ombre comme une tête de mort, une boule indéfinissable d’argile ou de mousse qui intensifie toute la douce sauvagerie de l’ensemble.
Depuis que j’ai vidé la maison il semble prendre ses aises, se déployer en croissance, la peinture ne tient plus en place, des corps se forment, s’engendrent, se déforment, se coordonnent. Suis-je en train de voir, dans ces couleurs éclatantes et leur intense métamorphose, l’intérieur de ce qu’était le sac de monsieur Nuit ?
Les nerfs de mes jambes s’arrachent à moi, me soulèvent, je m’approche, je me meus dans cet espace que m’envoie la peinture, en lignes sur le plancher où mes pas s’arrondissent dans la même énergie que je transporte maintenant dans toute la maison vide, que je réchauffe avec mon corps.
Je vois monsieur Nuit, le crane soyeux voluptueux amplifier le mouvement des vagues qui l’entourent, arrondir les ventres bleus, développer les langues rouges, tirer des lignes de veines, des rivières, des grottes, des collines, des oiseaux noirs à becs pointus, par-dessus les champs verts parcourus de nageoires aux cartilages roses sous l’œil comique de corps lunaires.
La nuit gagne en chaleur, en confort, nous sommes dans le mouvement du temps.

Afifa Aleiby

Les doigts, la pulpe de trois doigts, se saisissent de l’étonnant petit arbuste, ou tige bourgeonnée, ou bouton pédonculé, cocon, baie, petite tête, petit corps encore endormi, pour le réveiller, à petites caresses redondantes car il réagit immédiatement à ce doux dérangement, il semble remuer mollement, de l’intérieur, se retourner comme une boule dans le gonflement de lèvres qui le pressent, le petit corps comme une sucette qui revient à la vie au lieu de fondre, gagnant rondeur, allongement en même temps que souplesse, la petite tige grandissant, soutenue par les tendres lissements de la gaine digitale, s’éveillant comme un têtard tiédi quêtant l’espace, émergeant hors du sol, serpentant en direction du soleil, dans un élancement vers l’aspiration jaune, le fleurissement, le mouillement pressenti, le lent, progressif envahissement de lumière à travers la forêt embellie, dans la percée chaude des sources, dans la forte chaleur gourmande de la terre.
Monsieur Nuit remue dans son sac, déploie ses genoux tièdes, satisfaits, sort le bras le long des bretelles qui le soutiennent, tend la main vers le crayon, qui apparaît.

Afifa Aleiby

Un placard dans le mur, portes de bois peint en bleu ciel lavande indigo clair, très beau, comme sur toutes les portes de cette pièce, couleur aimée depuis le lointain premier jour, pourquoi aime-t-on une couleur… cette couleur précisément, peinte sur ce bois, non pas dans l’absolu… j’aime d’autres couleurs, d’ailleurs, pourquoi… pourquoi aimer des couleurs, quand on a fini par s’être débarrassé de tout, ou presque, jusqu’à son identité (il y a bien quelque chose qui persiste de ce côté, qui tient, non identifiable, comme des lambeaux de chair ou des lambeaux de vie). La rivière et ses couleurs…
Dans la maison presque vide, dans le placard comme dans une armoire j’ai accroché monsieur Temps sur un cintre : costume vide, gris clair souple et tendu, très élégant, satiné. À côté de lui monsieur Nuit pendu comme une chauve-souris, non pas par les pattes mais par les bretelles de son sac, dans lequel il tient roulé en boule.
J’ai gardé le piano, noir, mat, piano droit en forme de cheval, de profil, le cheval s’y tient immobile maintenant. Tous les trois (dans le placard, dans le piano) me laissent apprendre mon autonomie, faire mes petits progrès en direction de la vie sociale, dont je me suis laissé tellement distancier. Sans doute mes trois amis me montrent-ils la voie : insérés dans leur meuble, ils n’en sont pas moins savants.

Magritte

Ses identités se défont.
Alors qu’il les multiplie, se divisant en diverses entités intérieures et extérieures, créant des espaces nouveaux en lui et autour de lui pour ces personnages rêvant ou projetant chacun leurs aventures propres.
En même temps tout cela décrit comme une grande ellipse, loin autour de lui, qu’il ne peut voir, mais qui lui apporte cette lumière enchantée d’un passé qui n’a pas eu lieu tout à fait et qui lui donne le réconfort nécessaire à sa croyance en ce qu’il voit et ne peut voir que comme l’avenir.
Il fait une sorte de mise en abîme de lui-même. Il la fait sans le savoir puisque je (qui suis au fond sa seule vraie création, qu’il a dotée de tous les pouvoirs possibles) la fais pour lui. Je suis la grande ellipse. Une mine de crayon, un bâton de graphite, un simple bâton gris, une baguette magique.

Dessiner mon père, par Yves Berger

Les identités. Le crayon pâlit (il s’est évanoui, il n’est plus là). La serveuse glisse entre eux comme une sirène. Alexandre assis a le temps de lui dire, quand elle est tout près de son visage malin pointant la petite sacoche entrouverte sur son ventre, On dirait une cartouchière. Le crayon a entendu de la voix de truite arc-en-ciel fuser la réponse, Celles-là ne font mal à personne (il craint de devoir l’oublier). Son plateau au bout d’une main, chargé de boissons à l’image du plateau d’une poissonnière, son visage plein de pommes rieuses, sa trousse de brodeuse accrochée en mini-accordéon comme une ruche à enfants, ses hanches coulées dans un jean fleuri, elle est passée si près qu’il est encore comme une eau trouble, effarée, il n’écrira plus jamais c’est ce que dit le cheval au piano, une fois rentrés, heureux de prendre tout leur temps.
Le temps de se retrouver, le crayon, mort et ressuscité, pâle, insaisissable, sur le chemin de Damas ou d’une autre ville, ou du fantôme de son appartement, dans une poche inconnue, soldat qui rentre de la guerre. Il semble marcher au pas cadencé de l’histoire du soldat de Stravinski. Toute une joyeuse fanfare rescapée, cabossée, jusque dans les arbres accrochée semble lui faire fête à lui, pauvre chien. Il va falloir pourtant qu’il se relève, et qu’il écrive, lui, le petit crayon déchu du champ de bataille de la vie, et succombé au passage de la sirène. Une journée nouvelle l’attend et il veut se rendormir. Il voudrait entendre encore les échos de l’ancien monde.

Baya

Venez à la lumière. La serveuse s’est approchée, elle a vu le carnet ouvert sur mes genoux et le crayon dans ma main. Il y a de la lumière, je lui réponds. C’est une tendre lumière du soir un peu colorée déjà de la lumière électrique de la terrasse, parfaite pour mon observation discrète et rêveuse. Peut-être aussi pour laisser les identités se dissoudre et s’effacer, ne pas rester trop au premier plan, se dispatcher un peu dans les autres, comme elle le fait elle-même, la serveuse. Les identités. Elles ont leurs histoires… et puis s’en vont.

Victor Brauner

Caché sous le petit cheval-piano, caché sous le pinceau, je me faufile, je me fais oublier. Ils ne veulent plus de moi, ils veulent me liquider. Ce ne sera pas facile, ce ne sera pas sans heurts, je suppose, ce sera long.
Mais ils y arriveront. Ils ont monsieur Temps, monsieur Nuit, avec eux. La rivière, je ne sais pas, la rivière elle me tient, me retient, j’ai parfois même envie de m’y fondre, de m’y jeter. Elle me réconforte, même si je veux qu’elle m’emporte, comme si j’étais son enfant, dans son ventre, son petit mort-rené. Qu’en faire de celui-là ? je connais trop bien son histoire, ou pas assez, je ne sais pas, faut-il encore la rouler longtemps comme un galet jusqu’à ce qu’elle soit fondue entièrement…
Sous le pinceau elle disparaît, des couleurs, des formes inattendues la remplacent, plus rien n’est connu, plus rien n’est comme avant dans les peintures, plus rien ne se ressemble, la vie est là, nouvelle, inconnue, je renais au monde dans la peinture. Comme je réapprends le monde sur le cheval-piano, je réapprends mais tout est nouveau cette fois, mais c’est un monde qui s’échappe sous mes doigts, qui se perd en même temps qu’il naît, il va directement dans le ciel étoilé — et je ne peux plus le retenir, là ils se débarrassent de moi, les amis — ou peut-être font-ils de moi l’un des leurs — qui ne reste plus accroché au sol, accroché aux choses, à la matière. Je deviens comme eux dans un souffle, dans un mouvement, dans un geste… ne suis-je pas en train de suivre à nouveau Kelcun… peut-être même suis-je à nouveau Kelcun ?
N’ai-je pas déjà cette expérience d’avoir disparu, sombré dans le temps, été oublié, effacé, ou dispersé dans l’espace… essaimé en toutes ces personnes que je vois passer maintenant, si extraordinairement diverses, toutes semblent avoir kelcun en tête ou dans le corps… fouettés doucement de la même petite brise du soir que je sens et respire aussi au coin de la terrasse. Kelcun est un peuple d’hommes, de femmes et d’enfants tellement divers, parmi lesquels serpente le crayon, les écoutant, les ponctuant, jouant autour d’eux presque comme des caresses, comme la brise elle-même, comme un chant, une portée de musique où s’égrènent des notes, une grande feuille blanche où se promène le pinceau. Enfant, je le suivrai, comme j’ai pris le crayon dans mes doigts, enfant, j’écouterai monsieur Temps, monsieur Nuit, je grandirai doucement, imperceptiblement, enfant, mais je pourrais aussi bien dire étoile, coquillage ou moucheron, tant je ne sais encore que jouer.

Calder