Oui, c’est moi, le cheval-piano, vous me réveillez. Qu’est-ce que vous me voulez ?
Je voudrais vous entendre.
Ah, c’est gentil. J’avais peur que vous vouliez me faire travailler. Vous êtes éditeur, si j’ai bien compris ? J’ai pas l’habitude de marcher dans les feuilles de papier, ni de suivre les lignes toutes tracées. Je ne crois pas que je puisse vous intéresser. Vous seriez Jean-Sébastien Bach, là ça irait. J’ai déjà bossé avec lui. Il est bon pour tout. Il est bénéfique. Il est patient. Il n’exige rien. Il laisse tout entre vos mains, entre vos pattes. Y en a pas deux comme lui. Corelli, aussi. J’en ai un très bon souvenir. Mais je ne suis plus ce cheval-piano, j’ai changé. Je suis métamorphosé, j’ai perdu mon autonomie. Je suis dépendant d’un corps humain.
???
Ne soyez pas étonné, comme ça ! Eux et nous, on a eu trop d’histoires. On est pourtant si différents. Ils nous admirent trop. Nous sommes trop sensibles à la flatterie. Je ne sais pas trop quand tout ça a commencé. Vous savez, vous?
Je vais me renseigner.
Racontez-moi. Si vous êtes éditeur, vous devez en savoir des choses !
Mais le piano ?
C’est à cause de mes dents.
Ah oui ! bien sûr.
Et de mes sabots.
Oui, on dirait que vous avez avalé un piano, même votre encolure, même votre dos. Ah ! Je comprends ! On ne vous a pas forcé, au moins ?
On m’a dessiné. On m’a dessiné un piano. Et puis peint. Et puis filmé. Les artistes sont responsables.
Et les musiciens vous ont écouté : les pattes, le galop, les hennissements.
Bref. On s’est rencontrés. C’était fatal.
Je comprends.
Mon mec, mon bonhomme, est allé plus loin. Nous avons perdu notre autonomie. Lui et moi. Ça fait deux jours qu’on ne joue plus. Peut-être trois. On ne peut plus se voir en peinture, non plus. C’était pareil. Il m’y mettait dedans, à toutes les fois, sans le vouloir, sans le savoir, ou c’est moi peut-être qui m’y précipitais. Inconsciemment, dit le crayon. Maintenant, depuis deux ou trois jours, je ne vais plus qu’avec le crayon. J’ai confiance en lui. C’est grâce à lui, d’ailleurs, qu’on se parle, là. Il m’a dit pour votre message. Il m’a réveillé.
Je suis désolé. Je vais réfléchir à tout ça. Je reprendrai contact avec le crayon.

Picasso, Musée de Grenoble, photo r.t




