C’est un lent mélange que cette matinée qui s’étire, s’étale presque, comme une pâte que l’on va laisser au soleil mûrir, un lent soleil qui allonge le matin très tôt commencé éveillant la nuit encore claire, tôt habitée d’oiseaux, je ne rêvais pas d’un printemps immense comme celui-ci, presque un équinoxe, quelque chose de continu sinon d’interminable comme la rivière que je viens de traverser et de retraverser au retour de ma visite au marché paysan. Ce que m’a dit la rivière à l’aller, lente aussi à me laisser l’entendre, à s’inscrire, à se dessiner ou se peindre dans mes neurones-miroirs, ce qui semble presque rien d’abord tant l’image est conforme à elle-même, tant la rivière est elle-même, presque étalée en moi, un peu grise un peu jaune un peu verte, de soleil trempée comme une pâte liquide, dans ma pensée, dans ma perception et ma conscience. Tout ce que tu as dit, raconté, imaginé, tenté d’exprimer sur moi, me dit-elle au retour, pendant tant d’années, tu en vois là le résultat : non pas l’épuisement mais la disparition, l’évaporation, la lente ressuée dans le soleil printanier, ta marche sur le pont si proche de moi maintenant que tu me vois sans détails : tu me sais, tu me ressens.
La rivière en effet m’est devenue simplement familière, entre chez moi (en moi ?) sans préambule, sans traduction. Nous faisons quelque part, en quelques manières, pâte commune. Il fallait ces longues décennies de vie pour le comprendre. Il fallait tous ces mots, et, à la fin, ces peintures, pour le ressentir dans le corps. Cette familiarité c’est l’acceptation inconditionnelle de notre différence dans notre continuité. Nous sommes la même eau mirifique et chargée de corps en partage et en métamorphoses, la longue matinée en accueille le cours, décante les limons, les bois morts, les déchets, dissipe les illusions — ce mot suranné que j’entendais, enfant, dans la bouche des vieillards ou des adultes (« perdre ses illusions »), j’en découvre le sens —, dépossède de tous les acquis.
La matinée est encore longue, le jour à découvrir.

r.t Le peintre, 18.3.2026

Renoncer, le mot n’atteint pas monsieur Temps. D’où il est il ne peut l’entendre. Le mot est trop loin derrière. Monsieur Temps prend le piano, il m’y colle, je vole déjà, ivresse de l’air, dans les épaules je pressens l’écartement des ailes.
La chair de la pensée revient timidement peser, lentement freiner de son poids de paupiette ficelée d’habitudes, il me faut la regarder, l’avoir à l’œil, la savoir partie prenante dans la course, et peu à peu l’oiseau grandit, prend en charge ce corps et dessine son vol phrase après phrase répétée sans impatience, sans retombée. Monsieur Temps doit être content de son élève.
Le vol en apnée ne suffit pas, je tente de respirer — comme un vieillard autorisé à renaître (ce grand-père dans le berceau qui étonnait tout le monde, finissait par cracher sa vieille cigarette et libérait ses poumons). Je saute à terre, je vais voir les peintures qui m’encouragent une à une, qui ont chacune leur histoire, chacune leur vie, qui sont nées de moi, dont je suis la petite mère étonnée, émerveillée. Je me remets au piano, chargé de ce bagage, la paupiette emballée à l’épaule telle un parachute tissé de pensée molle et timide et de fibres neuro-musculaires baignées de colle à gènes, de souvenirs et de rêves. J’avance maintenant à pas menus mais confiants sous les sons colorés du soleil piano dont un dieu au nom inscrit en haut à droite sur la partition tient les rênes, me souffle des mots d’indication pour la route : doux et balancé, gaiement et rythmé, sérieux, andante…

Myra Coppey, dessin sur feuille de sachet de thé

De ce côté extérieur de la fenêtre, le soleil est plus capricieux, changeant, prodigue ou réticent dans ses caresses, il joue d’avances ou de retenue, de cache-cache avec le ciel nuageux, et revient si franc, si généreux, que je m’aperçois qu’il n’en est rien, qu’il ne joue pas — avec nos nerfs, non plus qu’avec les nuages — mais que c’est nous, roulés dans notre planète sous les cache-nez, couettes et draps d’une atmosphère de mars, qui faisons la pluie et le beau temps. Le diable bat sa femme, disions-nous, enfants, quand la pluie alternait — se disputait — avec le soleil. Nous croyions-nous dans les champs de Mars, dieu de la guerre…
Revoilà donc sur le tapis, sans que personne ne s’en estime responsable, la guerre.
Curieuse planète que la nôtre, qui suit son bonhomme de chemin, de révolution en révolution.
Signé : monsieur Nuit.

Studio, 1999, peinture de Bato Dugarzhapov

A force de renoncer, je sens revenir une plénitude : le vide, le silence, l’étendue, la grandeur et la chaleur du soleil. A force de me déposséder (ma tendance à me débarrasser des soucis matériels, des besoins superflus, ne cesse de s’accroître), je vois affluer la richesse à l’extérieur, à force de me vider je vois s’emplir le monde — vases communicants — respiration. Au soleil du printemps je réponds par ce déploiement. Ai-je en commun avec les feuilles, avec les fleurs, cette ouverture à la lumière, cette réceptivité… mais je ne grandis pas pourtant. Pourtant si, quelque chose grandit, qui m’habite : mon habitat, mon espace vital, sans doute. De là, mon regard est changé. Ma parole, mes gestes, le seront-ils ?
Comment vivre le printemps, n’est-ce pas la question que je pose? Comment naître, comment renaître (puisque c’est mon nom), puisque j’y suis parvenu une fois (j’ai raconté, déjà, comme on m’a raconté, que j’étais inanimé à ma naissance et qu’il a fallu force tapes pour me rendre à la vie). J’y suis parvenu et faut-il maintenant que je me l’explique ? C’était au printemps mais un peu plus tard, au mois de mai.
Parfois j’hésite, je me replie, je veux retourner dans mon nid. Suis-je encore dépendant de ces autres (la sage-femme, le docteur, qui m’ont frappé), ai-je une dette envers eux ? ou est-ce là la raison de ma timidité ?
Est-ce tout autre chose ? Car ma mère a une part dans l’histoire, aussi. Je suis une part de son histoire. Elle ne m’en a dit que très peu. Nous nous sommes séparés prématurément. Qu’est-ce qui nous a pris ? Était-ce une envie soudaine qu’elle a eu de cirer le parquet de la salle à manger où ils n’allaient qu’exceptionnellement… elle serait tombée sur les genoux, ai-je cru comprendre, et se demandait par la suite si cela avait provoqué ma chute… c’est un jour ou deux plus tard que le médecin appelé a crié Dépêchez-vous… elle va me le faire là, sur le plancher. Qui était pressé ? elle ? moi ? qui d’autre ? quoi d’autre ?
Je vide mon sac. Comme elle a vidé le sien, j’étais dedans. Faut-il qu’elle soit dans le mien ?
Maman. Lorette. Ce nom lui était prédestiné. Notre Dame de Lorette avait gardé la vie sauve à son père sur le terrible champ de bataille. Il la regardait, lui promettant de donner son nom à sa fille si plus tard il lui en naissait une, si plus tard existait.
Il n’a été que blessé, la mort n’est venue que plus tard, Lorette avait 17 ans, lui était encore jeune et n’avait pas recouvré la santé. C’était une famille aimante, une grande famille, unique au monde, comme tant d’autres.
Pourquoi ai-je ouvert cette fenêtre, qu’il me faut refermer déjà. Raconter c’est aussi renoncer, aux souvenirs. A l’imagination. Remettre tout à l’extérieur de soi. Être tranquille. Vidé et tranquille, car tout est bien gardé, à l’extérieur.
Partout des fenêtres s’ouvrent. Le temps d’écrire un opéra, une opérette, une comédie musicale, une tragédie s’engouffre en même temps.
La fenêtre refermée, d’autres histoires nous appartiennent — auxquelles nous appartenons — je vieillis dans un appartement — j’aime le vider, petit à petit, tandis que je me vide aussi. Je ne voudrais pas laisser ce travail aux enfants. Quoique. Il y a ces peintures que je fais — je les aime — ce sont mes nouveaux jardins — mes espaces ajoutés à l’espace.
Je marche au bord de la rivière, lève la tête pour voir le passage d’une escadrille de canards, trois ou quatre, cols verts tendus comme flèches. D’émotion j’appelle monsieur Nuit : Oh vous verriez cette beauté à l’extérieur ! vous qui ne régnez que de mots… Il ne répond pas. Je sens qu’il pense : Tu vois pour moi, comme j’écris pour toi.

Un petit moineau batifole dans les airs par-dessus les toits.
Mon cerveau plombé par les guerres. Je retourne au piano. Du courage me vient faiblement des yeux, étonnamment des mains, scrutant les notes, sautant les touches, grâce à Jean Sébastien Bach. Le soleil revient. Les doigts sont encore capables d’apprendre et semblent se remémorer leurs gambades de moineau mais le cerveau traîne cette brume, incapable de conviction… ou peut-être même têtu, renfrogné, conforté dans une autre conviction, de toujours, sa sécurité, sa crainte, masquée d’abord, enfouie sous le désir de comprendre ou peut-être sa prétention.
Mais la musique ne se comprend pas.
Je ne fais pas encore appel à monsieur Temps, j’en suis de nouveau à déchiffrer la partition délaissée depuis plusieurs semaines, avec mon appétit de moineau, parcimonieux sous la couche de plumes d’hiver.
A force de comprendre j’ai compris la guerre. La défense anti-aérienne, anti-moineaux, logée en nous — en nous tous, en notre engeance, qui cherche, de cette manière-là, comme toutes les espèces, à se perpétuer.
Adorno — et d’autres — avait vu cet esprit de sacrifice qui loge dans la guerre — confondue avec le confort capitaliste. Mais que faire ? Écrire est plus simple, mais jouer sur le piano aide profondément pourtant, peindre est peut-être le pur jeu, mais demande la pure inspiration. Quant à moi, je piétine, renvoyant graines, brindilles, un peu de terre, tout autour.
Le soleil s’affirme, généreux, réconfortant. Une petite bande de moineaux excités pépient dans les branches de la courette.

Pierre Boncompain

Tout cela n’est qu’un jeu.
Voilà donc pourquoi je porte avec moi cette valise de jeux depuis toujours. De quoi pouvoir se consacrer au divertissement. Le mot de Pascal étend son application sur à peu près toutes nos actions. Le rigoureux penseur ne laisse aucune place à notre hésitation : la vie entière n’est qu’une échappatoire. Quoique de plus en plus souvent, avec l’âge, nous sommes piégés dans nos derniers retranchements et nous faisons face à l’adversaire. Est-ce la mort et ses armées macabres qui paradent ? Est-ce le quotidien normal, aléatoire, de toute vie ?
Il est vrai que si on ne le prend pas au piège, si on lui laisse sa liberté, l’humain est capable des plus beaux chants, comme le crapaud dans la nuit, des vols les plus gracieux, comme le grand cormoran qui m’a surpris aujourd’hui, dans une majestueuse courbe venant s’asseoir sur la rivière, avant de plonger, fluide, dans le fluide noir entre ses pieds. Ne sommes-nous pas, aussi, de tels artistes dans nos jeux ?

August Macke

Le crayon ne fait rien pour se lever, pour rejoindre le papier. Il reste figé comme un bout de bois enfermé dans un arbre endormi au fond d’une forêt. Ou peut-être qu’il écoute comme moi ce chant si beau dans la voix de mezzosoprano accompagnée du piano qui jongle avec souplesse, peut-être Marianne Crebassa et Fazil Say dans un air de Gabiel Fauré. Je réveille le crayon mais il n’est pas très intéressé par la retranscription d’un aperçu du voyage musical, sensoriel, intellectuel, affectif ou même, qui sait, sentimental — imaginez qu’un train vous emporte dans un paysage enchanté un soir où vous êtes prêts à le suivre n’importe où. Le crayon ne veut pas. Je l’entraîne un moment mais il me vide les mots de leur sens, casse leur fil de pensée ou les retourne, les ramène derrière leur ligne de départ. Au bout d’un moment j’éteins la radio, je sens que je lui ai tout gâché. Je voulais qu’il passe par Debussy, dont nous avons écouté La Mer, joué par un orchestre de Munich, je crois, et j’avais entendu au passage cette anecdote rapportée sur un chef d’orchestre qui tenait la mer de Debussy pour la perfection — un mot à ne pas laisser passer. J’avais remarqué que ce soir, à Munich, ce Debussy n’avait pas été joué tellement comme la quintessence d’une musique dite « française » mais plutôt avec un franc allant que j’étais prêt à dire « germanique » — ou peut-être pas, je m’en serais remis au crayon. Mais il refuse de courir. Justement je l’attendais là, dans sa capacité à courir d’un bout à l’autre du train, prendre la voie des airs panoramique, marcher sur le toit (du train) comme Buster Keaton, sauter dans l’herbe et le surprendre en train de serpenter à l’aventure. Mais il veut rester muet. Bercé peut-être, ou hypnotisé, ou secoué par la musique ou par tout ce qu’elle réveille, révèle, met en effervescence en nous, ce dont justement je voulais qu’il parle.
Il m’impose donc de garder ce voyage pour nous. Veut-il m’apprendre à jouir égoïstement sans culpabilité… et surtout, peut-être le pire, à m’isoler, ne rien transmettre, me couper de tout et de tous… Il m’arrête net. Il me réveille, pour le coup, me ramène à ce qu’il vient de me faire écrire, ce « nous » : de garder ce voyage pour nous. Et je reprends ma course en sens inverse dans le wagon. Il y a des gens de toutes sortes, que je ne connais pas, ou que je crois connaître, presque à deviner leur pensée, ou qu’il l’expriment eux-mêmes, par leur attitude, sinon avec leur téléphone. Il y a des enfants qui eux aussi me connaissent au premier regard. Je comprends qu’il ne veut rien dire, le crayon et moi, tous deux remplis du monde nous sommes, conscients derrière ces apparences de l’indescriptible diversité de ces vies, enchevêtrées les unes aux autres, et qu’on ne peut se permettre de croquer d’un trait, de manipuler comme sur une console de jeux un avatar — ce serait rester dans le jeu du je.
Nous, dans le train, si nombreux, si incroyablement différents dans la réalité individuelle de nos voyages, nous nous sommes pourtant rassemblés de très près ici, montrant en acte la société que nous formons. C’est cela, non pas une collectivité mais une société, que nous formons et qu’on peut voir partout, en acte, partout où nous sommes. Il y a un temps pour l’observer sans rien dire, dit le crayon.

Edward Hopper