C’est à l’angle près de la vitrine que je m’arrête. Je viens m’insérer là comme une pièce de puzzle, me poser comme une feuille morte atterrie sur la terrasse entre les pieds des chaises et des tables. En face à l’autre bout l’accueillant platane jeune et fier au tronc magnifique, panthère blanche ocellée de gris vert et de brun, coiffé de branches écartées disparaissant sous la foison de mille feuilles découpées bougeant au vent du soir et des oiseaux qui s’y cachaient se mettent à glousser. Des oiseaux venus se loger, tout comme je l’ai fait, à l’angle de cette place très passante, accueillis par la vie, par la ville, par le soir, utiles au monde comme le petit homme sur la chaise dans l’enfilade des lauriers-roses en bacs, des yuccas, des palmiers, des petits pins à profusion, heureux d’exister, d’être nés soudain ce soir, en si bonne compagnie, une robe vole dans le vent, un homme s’esclaffe, trois jeunes femmes penchées l’une vers l’autre gazouillent ensemble, les dents rient, des cloches sonnent enjouées, leurs œufs fondent presque aussitôt, discrets, derrière le platane qui me regarde.
Je suis — nous sommes — au même instant les invités l’un de l’autre, nous souhaitant bienvenue, appréciant, moi son corps de citadin sauvage au silence ineffable, son grand chapeau débordant des feuilles de toute une récolte de baisers volés cajolés, lui, de me caresser dans le sens des âges, petit enfant, jeune homme, grimpeur, observateur musicien dialoguiste poète connaisseur gourmand jusqu’aujourd’hui passant, bientôt arbre moi-même dans ma tête pleine de lumière et de vent, de couleurs du soir. Il reconnaît la grande forêt d’un homme, la grande forêt de neurones qui sont pour lui comme des étoiles où baigner ses feuilles. Nous nous regardons avec tant de douceur que le crayon s’arrête, fluide, comme suspendu, retenant ses mots comme des dessins d’oiseaux en vol.

Le peintre caché dans mon épaule se laisse glisser au sol lorsque nous arrivons à la hauteur de la jeune fille et repart à la maison. Elle, dans les yeux de qui je vois un bout de la rivière que je cherchais pour m’y noyer, me fait un rapide reproche ou une mise en garde ou une autre forme de défiance que je ne comprends pas.
Le peintre met une pile de larges feuilles devant lui sur la table, comme autant de pièges en eau libre pour la sirène, les poissons, les déesses encore inconnues. En installant ses couleurs il vient frôler le piano-cheval pour sentir sa sueur qui le motive plus que quand autrefois il allumait une cigarette avant de peindre. Puis il se jette avec précision dans une première ligne de bleu désir, un passage de ciel dans l’eau. Un oiseau vient aussitôt, peut-être une hirondelle de rivière, il en a vu encore ce matin même. Elle laisse un trait d’écume comme le frémissement du vent. Il retourne vers le piano, il respire sa peau noire, il va en déposer une large touche qui s’enfonce dans le courant.

Marie Hubert

Nous sommes chacun un mélange différent de tout ça, se dit le philosophe en se réveillant — l’aube est toujours nouvelle, c’est le moment où l’on découvre le monde sous son jour nouveau, jusque dans le langage il a été toiletté — cette phrase triomphe de tout ce qu’il avait pensé la veille, elle lui ouvre une nouvelle page pour un nouveau dossier !… mais de dossier il n’en veut plus, il ne veut plus s’adosser, tous ses dossiers semblent ricaner derrière lui comme s’il avait pondu une basse-cour entière qui cancane à ses talons maintenant. Il rit, il se secoue les ailes comme une oie. Il aurait envie de voler.

La jalousie, l’envie, l’imitation, la prédation, l’accouplement, la méfiance, l’agression, sont autant de modes de relation entre les semblables différents que nous sommes. Sans doute René Girard a-t-il vu le plus en profondeur la nature de l’énergie animant tout cela, en l’appelant désir mimétique, comme une tendance à revenir au même, à l’indifférencié, tandis que la tendance exactement opposée est à l’œuvre en même temps. Ainsi, la violence est potentiellement partout, la violence est à l’intérieur du tout et de chacun : entre une force centrifuge et une centripète, l’équilibre des deux étant le garant de la vie, depuis la cellule jusqu’à l’univers entier — sans doute. Est-ce aussi ce que l’on appelle le Yin et le Yang… ce qu’Héraclite nommait le feu toujours vivant…
Reconnaître cet équilibre hautement propice à l’univers, le reconnaître à l’autre, en chacun hautement sensible, n’est-ce pas déjà le respecter ? Et ensuite, le préserver. Veut-on créer des Dieux ? Qu’ils soient dignes d’être les garants de cet équilibre, qu’ils en puissent être, pour tout et pour chacun, à tous les niveaux de l’édifice, les représentants. Ainsi le soir venu, le philosophe pense ouvrir un nouveau dossier qu’il nommerait équilibres — un mot-valise, un gros dossier, la vie et la mort y joueraient ensemble.

Ce que nous appelons le jeu et que nous distinguons actuellement avec tant de soin du travail, fut, après la nourriture, la forme la plus ancienne de l’activité des humains. De même que la mère s’amuse en enseignant à son nourrisson les mouvements, les gestes, les sons qui l’accommoderont graduellement à son milieu, de même les enfants et les jeunes humains entre eux ressentent une joie profonde à faire dans tous leurs jeux la répétition de la vie. Élisée Reclus, 1905, L’Homme et la Terre.

Marie Hubert

Chacun de nous est, en réalité, un résumé de tout ce qu’il a vu, entendu, vécu, de tout ce qu’il a pu s’assimiler par les sensations. Dans la pensée du philosophe cette phrase d’Élisée Reclus, alors qu’il sort de l’appartement en pleine effervescence quasi printanière.

Dans la rue je croise une jeune femme, beau visage, beau maintien — ces termes empreints de la douceur d’une chantefable médiévale viennent me secourir alors que je suis très embarrassé avec les mots d’aujourd’hui — elle me renvoie un regard sans sympathie, presque atteint, presque blessé, lui aurais-je montré un visage agressif… au même instant où je me devine un désir, bleu ciel, mes yeux venus à hauteur des siens après s’être fixés sur l’approche d’une femme-poisson, hanches moulées dans le jean, creux dessiné de l’entrejambe, sa silhouette venant de loin sur la longue focale du trottoir, comme dans un film ou un défilé de mode, avant de nous croiser… Et bien sûr que mon regard l’a touchée.

Qui sommes-nous, au travers de quelle épaisseur d’histoire, individuelle, sociale, culturelle, historique, géographique, anthropologique… chacun qui nous croisons ?

Aperçu du texte d’où est extraite la citation d’Élisée Reclus : butin

André Derain, nu debout, pierre, 1907

Je fais maintenant porte ouverte. C’est un air de liberté dans la maison, un printemps de diversité incontrôlable. Je vais de l’un à l’autre, de mes champs, de mes amis, de mes lunes, de mes palettes, de mes rues, de mes arbres, il me faut trouver un rythme dans toute cette société.
Kelcun me souffle doucement… respire ! ce n’est pas une cohabitation, c’est une coexistence, comme la fleur respire avec le soleil, avec le papillon et l’abeille, tu es tantôt le vent qui souffle, l’eau qui coule ou la couleur de la fleur, le bec de l’oiseau qui se nourrit, c’est toi le plus chanceux ! respire… passe à autre chose, laisse fonctionner la paupière, le cou de l’oiseau, laisse porter les ailes sur le vent. Tout en ne l’écoutant plus je joue cette pièce qui ressemble à une averse, par toutes petites séquences que j’interromps pour me lever, respirer, écouter, regarder qui vient de sortir ou d’entrer, ce qui se peint à côté, ce qui s’écrit. Cette petite pièce, averse, je finis par la jouer presque bien, elle met un jardin dans la maison. Ce n’est pas Debussy, ou Ravel, mais c’est une petite part que j’apporte à la vie délicate de cette société. Sur la couverture d’un livre une vieille photo bleutée d’Élisée Reclus, sur la table dans sa barbe, ses cheveux gris et une douce rêverie dans son regard attentif.
Un homme sort avec son chapeau, son pardessus, ses dossiers sous le bras, sans saluer personne, à petits pas, sans se faire remarquer, il n’a pas l’air fâché, son dos tourné semble dire : faites sans moi, tout va bien, je reviendrai. C’est le philosophe. Je comprends qu’il emporte la mort dans ses dossiers, celle que nous avons discutée : l’idée de la mort. Car la mort on la retrouve éparpillée partout, elle est revenue s’adosser à la moindre petite chose, à chaque petite ou grande parcelle de l’existence, et quand elle n’est pas adossée c’est elle qui fait face mais la vie est dans son dos. Cela permet à chacun de jouer à sa manière. Le philosophe saura revenir pour l’observer.

Chaïm Soutine

Je ne l’ai pas entendu entrer, je l’ai senti derrière moi qui parlait déjà, comme chez lui, simplement on ne le voyait pas, comme tous ces personnages dans la rue auxquels sont en train de parler les gens qui vous croisent, sans vous voir. Ce Kelcun, je le connaissais. Nous avons été colocataires, pendant plusieurs années je crois. Je ne le voyais pas mais il se servait de mon ordinateur et sans doute d’un peu tout dans la maison, ou en dehors, je n’étais pas gêné, je pense que je l’appréciais, comme une amitié proche.
Il doit être de passage, je ne sais pas s’il compte se réinstaller mais je crois que ça ne posera aucun problème s’il le fait. Je pense à Jacques qui vient de temps en temps sans prévenir, sans même que je le sache, bien souvent. Au fond, ce sont des invisibles, des personnages subtils, leur présence peut-être bouleverse les choses, fait le ménage en profondeur, et il peuvent repartir sans demander de compte, sans même se signaler. Mais je peux m’apercevoir de leur passage, parfois longtemps après, jusque dans la part la plus intime de chez moi, presque comme si nous avions dormi ensemble, profondément.

Edward Hopper

Il n’y a rien à ajouter.
J’entends bien la position de monsieur Temps et je prends cela comme un conseil. Monsieur Temps est un excellent lecteur, déchiffreur, peut-on dire aussi : l’histoire racontée par Élisée Reclus, racontée par le crayon, racontée par Kelcun est comme la partition musicale : une énigme à déchiffrer. Déchiffré c’est joué, pour monsieur Temps. Il n’y a rien à ajouter. On continue. Le crayon aussi attend un bon lecteur — meilleur que lui-même, qui écrit souvent en aveugle, comme K. Qui donc reste à tergiverser ? Certes pas monsieur Nuit qui fait corps dans ces cas (quand on avance) avec monsieur Temps et avec K. Il n’y a que le philosophe pour vouloir tout arrêter. Le crayon ne pique pas comme on donne la cigüe. Il ne change rien à son seul mode d’action, sa conformation toute simple ne lui permet pas de faire autre chose que de piquer, se tortiller pour faufiler entre le réel et l’imaginaire, mais il faut bien que Kelcun se mette au milieu à un moment pour comprendre ce qui se passe, ce qui le fait souffrir : c’est le seul qui se sait mortel. Il faut en finir, lui dit un jour le philosophe. Aussitôt quelqu’un d’autre prend sa place et tout continue sans lui. Le nouveau se met au piano, ou à la peinture et laisse grandir son désir, son frais et mystérieux désir.

Edward Hopper