Le chevalpiano attendait au pied de la maison. Ses pattes mal assurées sur les trois marches étroites du porche, le temps gris pluvieux posé sur lui comme une vieille couverture en haillons. J’étais très embarrassé, je rentrais des courses, j’avais acheté un nouveau piano, un piano-jouet, et des baguettes, pour frapper dessus ou pour manger du riz à l’occasion, un petit sac de riz, du shampooing, je ne savais plus où donner de la tête, j’avais tout ça sur le dos. Il m’a regardé tristement. Qu’est-ce qui t’est arrivé ? l’air de dire. Il y a longtemps que tu m’attends ? Nous sommes tous les deux en larmes de nous revoir, les mots de l’un dans la bouche de l’autre, qui dégoulinent avec la pluie des émotions. D’ailleurs, le soleil nous glisse sur les épaules. Il ne pleut plus. Les bras m’en tombent sur son dos. Il me prend le sac. Nous allons monter. Mais nous ne savons pas ni l’un ni l’autre comment franchir ce seuil, nos cous emmêlés, nos crinières nos cheveux. Il va falloir réapprendre tranquillement à jouer, tous les deux, je lui dis.

On s’est retrouvés côte à côte, sur le tabouret. On a essayé une gamme de ré. Nos sabots, nos doigts, peu à peu se sont amusés, nous avons trouvé, épaule contre épaule, une nouvelle façon de trotter, de sautiller, redécouvrant ce clavier à jamais inconnu, grandiose, autant le pré sauvage de ses grands espaces que le petit jouet de mon enfance. Tout doucement nous nous sommes fatigués, presque endormis, comme si le monde venait nous recouvrir, nous coiffer du poids d’un avenir incertain mais que nous convoitions de nouveau ensemble.

Marc Chagall, La cuillère de lait, 1912

En début d’après-midi sont arrivés les contes dans la peinture. L’air leur a paru assez doux, la lumière accueillante, ils se sont doucement avancés, ils ont pris le corps des touches de couleur, ils les ont animés, ils ont dansé comme toute la nuit les jouets dans un rêve d’enfant, dans un ballet de Tchaïkovski ou un conte de Walt Disney. Nous avons pu faire cela, monsieur Temps et moi.
Peut-être même surtout lui, tellement j’ai l’impression d’avoir peu compté, marchant de son pas seulement, avançant sans regarder derrière la nuit qui s’emplissait, la laissant grandir et s’éloigner pêle-mêle un mot à l’endroit deux mots à l’envers.
Maintenant je regarde, le nouveau jour est né. Est-il possible que nous ayons créé ? que nous ayons été Dieu… que toute cette histoire, finalement, était vraie… en un jour ou deux… en sept jours… sans nous en rendre compte, pendant que nous avions le dos tourné, le monde se créait.
Oui, me dit monsieur Temps, de l’intérieur, tu peux le dire ainsi.

Il n’y a pas plus de moi que de madame Bovary.
Une page se tourne. J’y repose mes deux oreilles.
Cette musique qui s’installe comme un long finale dans une couche d’atmosphère, ou plutôt se rappelle, non pas au-dessus du berceau mais au-dessus de toute l’enfance, comme une grosse orange, un conte de fée qui a bien eu lieu. Cet État social, encore pauvre mais généreux des années 50-60, du verre de lait à l’école, de Mendès-France (Mendès, disait mon père) maintenant, vers mes vingt ans, venait tourner la page — grandiose — voilà ce que c’était Fantasia, ressorti dans ces années-là, comme pour nous révéler notre cadeau d’enfance.
Et puis du jour au lendemain on avait basculé dans notre jeunesse.
Et jamais je n’ai réentendu aussi bien la musique que dans ce Fantasia, qui reste au sommet comme une grosse orange féérique au-dessus de notre enfance. C’est l’Histoire, pour nous enfants du baby-boom, c’est le cadeau reçu de nos parents, c’est leur désir de paix et de vie heureuse qu’ils nous ont, dans le secret de leur persévérance, transmis comme par miracle.
Génération. Le fleuve.
Des pages qui se tournent.
Quel est le rapport avec monsieur Nuit, direz-vous.
Eh bien monsieur Nuit mûrissait pendant ce temps. Il prenait son temps. Il est sorti de la rivière devant moi sur le pont, ou dans mon dos, je ne sais plus. Et c’est lui, pour moi, tout le contenu de la page — non pas madame Bovary pour qui je n’ai eu qu’indifférence — monsieur Nuit, c’est moi.
Parenthèse de la nuit.
Nous nous sommes dit — à demi mots — le malheur de cette guerre. La génération des parents s’en est allée. Les enfants, les petits-enfants, semblent vouloir réinventer les guerres.
Derrière l’ineffable beauté de la rivière, ou devant elle.

Petite pluie d’été sur la rivière

Aujourd’hui cette peinture me cligne de l’œil, me prend par le coude, me promène entre ses couleurs, m’invite à l’habiter.
C’est un matin lumineux, plein d’enchantements. Je n’ai pas descendu l’escalier, je n’ai pas mis le nez sur le palier. Un espace s’est ouvert (à l’intérieur ?) sur cette feuille de papier. Les amis sont là, à la terrasse du Central sous les platanes, c’est déjà l’été.
Par les deux fenêtres traversantes de l’est et de l’ouest, dans la grande rivière bleue balayant le train des nuages, mon grand-père s’affaire avec sa charrette et c’est encore le printemps quand il étend en plein ciel les draps de couleurs pour le grand coucher du roi.
Je dévore les tartines de miel mieux que dans mon enfance, en mangeant des noix, en buvant peut-être des petites gorgées de whisky. Puis je dévale les escaliers et le cheval piano me suit. La petite boîte de mes déchets alimentaires est pleine avec les coquilles de noix, des brins de fenouil, des pépins de pommes que je vais jeter de ce pas sur les berges de la rivière.
La Terre n’est pas ronde, vue d’ici, et pourtant elle tourne, dans tous ses multiples rouages de bactéries en étoiles, des yeux perlés, sombres, brillants que je croise, des paroles qui se sourient.

Je fais tout et n’importe quoi pour m’occuper. Mon vide me fascine. Non. Mon vide m’emplit. Mon vide me déplace.
Me chasse ailleurs.
Mon vide me transporte et me pose quelque part, finalement.
Il y a une grande concurrence de tous ces vides, de toutes ces places, ces occupations, ces emplissages, ces vidages qui s’emparent de moi.
Pourtant il n’y a pas de moi, je le sais depuis longtemps. Pourquoi cela revient-il se mettre en question. Ai-je besoin de moi… enfin !
Parce que froid… ?
Parce que faim… ?

Ces couleurs. Expérience du vide. Ces figures non finies, suspendues.
C’est là que je suis bien, à découvrir l’espace, à me glisser, comme les courants d’air, les volumes d’air chaud, les corps s’allongeant, dansant, s’agglutinant parfois, à leur surprise, faisant des myrtilles ou des genièvres, des épineux s’étouffant, se transformant au soleil en sable ou en amas de grès.
Afflux de la nature.

Au bout de deux jours, la bouteille de Highland Cattle avait regagné sa place sur la table à dessin de l’atelier. Toujours aussi belle, transparente, d’une clarté d’or blanc. Il n’en manquait presque pas.
Mes contes hoffmanniens n’ont rien de romantique. C’est la couleur bleue qui domine. Je ne sais pas où je suis allé la chercher. Sur une haute montagne ou peut-être un océan. C’est là chez moi, je n’y suis jamais allé, tellement c’est haut, tellement c’est large, et profond, cet outremer. Ça n’a rien de métaphysique non plus, vous avez raison, vous qui m’avez repris un jour. Il n’y a que le Petit Prince qui peut-être a approché cette lumière. Et pourtant, elle est dans toutes mes peintures — ou peut-être la trompette de Louis, et la voix d’Ella… que ceux qui ont flotté au-dessus de la misère de l’humanité. Eh oui ils ont un Dieu, eh oui il est bleu, eh oui il joue de la trompette, du piano, de sa voix d’or. Et personne n’a jamais pu le faire rentrer dans le rang.

Non. Pas au-delà. Oscar Wilde avait raison.

Un clin d’œil de monsieur Nuit.
Un clin d’œil de monsieur Nuit et c’est les bottes de sept lieues.
Je plonge dedans et je vous rejoins, où que vous soyez.
A thing of beauty is a joy for ever.
Oui. L’art est à tout le monde, et pour rien, il faut juste le cueillir quand il vient.
Le reste du temps : travailler, apprendre,
se mettre dans les mains de monsieur Temps.
Ils sont mes deux amis.
Ça a toujours été ainsi ?
Oui. Mais sans monsieur Nuit. Sans monsieur Temps.
On sait que je les découvre sur le tard. Vers mes 70, 75 ans.

Les tenants et les aboutissants. La rampe d’escalier. Le mur. Les marches d’escalier. Et nous voilà dehors. La canne. John avait laissé sa canne derrière lui, mon pied a buté sur elle, sa main à lui l’a rattrapée alors qu’il était déjà en train de tourner le dos pour partir en direction de la sortie après avoir péniblement entré dans son sac les courses qu’il venait d’acheter au supermarché.
Bonjour John ! lui dis-je surpris et enjoué — à demi surpris car je l’avais observé l’instant d’avant, sa tête baissée presque dans le sac, son dos raide fléchi me le rappelaient sans que je lui mette son nom.
Ça va ? Pas vraiment, il me dit. Je reste à l’interroger du regard, mais il continue son mouvement vers la sortie.
Bon courage !
Je le laisse aller. Je sais qu’il est en train d’écouter une musique sourde, cotonneuse, mais belle, rien que pour lui, comme j’imagine celle d’un berceau venu d’un nid d’étoiles.

Marc Chagall, 1966, Le Poète