
Il fait tellement beau, le printemps est enfin là ! Il faut que je descende, vite. Le soleil de tous les côtés s’invite dans la maison. En douceur, sans effraction, sans trop d’éclat. Le printemps, cette année, s’est montré timoré, les arbres ont mis leurs feuilles, ont fleuri, sans bousculade, sans fracas, le ciel a bleui doucement, sans excès, gardé un peu de blanc, les oiseaux restés assez discrets. Pas de martinets ni d’hirondelles encore, il faut que je regarde sur mon grand agenda (qui ne me sert qu’à ça) leur arrivée l’an dernier : c’était peu après la mi-mars, et nous sommes en avril ! Je n’entends rien. Le ciel est mou. Je ne suis pas encore descendu, qu’est-ce qui me retient ? C’est le piano, qui me montre ses dents, qui rit comme un grand cheval, sans rien dire, qui attend ce que je vais faire, qui me tient la bride, pour voir. Le grand cheval de bois, tranquille contre le mur sous le grand tableau comme une mangeoire — qui fait mes délices quand je joue, quand je ne joue pas, qui m’est un jardin, un ciel enchanté, un théâtre.
Timoré, c’est moi qui le suis, cet après-midi, au piquet avec ma petite chèvre sous le nez — mon piano, à cause de ses sabots noirs et luisants, qui attend. Et la grande bouche aux dents rieuses du cheval, de tout son long s’étire, un dragon de wagons courant sur la montagne — je vois pourquoi je ne descend pas, ils veulent me dire quelque chose, tous mes familiers, que je suis l’un des leurs, que c’est ici que j’habite, dans cette étable au deuxième étage. Mais je piaffe, je ne tiens pas en place. Quand j’ai joué un peu j’ai besoin de sortir. D’aller réveiller les oiseaux, caresser les arbres du regard, vous le savez bien, comme j’ai besoin d’amis.
— Et les humains ? me dit le piano quand je rentre.
— Tu sais bien que je les attends de toi. Ils sont là, ils te tournent autour sans cesse, ils entrent, ils sortent, ils murmurent, ils chantonnent sans fin, quand je te tapote, quand je frappe à ta porte, quand je te regarde ou que seulement je pense à toi. Tu en as toute une ménagerie. Tu es mon cheval de Troie pour entrer dans le château.
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