La conversation dans la nuit chez Adorno est intense, jusqu’à ce que la voix ait déposé l’entière profondeur sombre de la page. Et comme la vague se retire le livre me prend des mains toute nouvelle pitance. Je me défais. Ferme les yeux. J’appartiens bientôt à l’infini de la mer.
De très loin ou de très longtemps quand je me tire à la surface, Elle (est-elle déesse ou femme ou, informe encore, mer) qui me propose, ou me demande, ou m’offre-t-elle ?… je ne prends « oui » qu’à ce que je vois. Elle me donne un « oui » pour faire un tour de bateau, je crois.
Je n’ai plus une sorte de ticket pour le jeu — de transformer le ticket en mot. Un mot pour une pièce de puzzle. Je n’ai plus envie de remplir le puzzle. J’ai compris qu’il n’y a là qu’une seule idée à la fois — et je ne veux pas construire le puzzle qui ne sera que l’image de tout ce que j’aurai déjà vu.
Je suis Jacques qui sort de sa cabane et met un costume différent à chaque carte. Je vais jouer à ce jeu de cartes. Je serai Jacques.
Jacques ne pouvait pas être Jean-Philippe Rameau — ou le pouvait. Et Jean-Philippe Rameau pouvait être Lulli, Jean-Baptiste, le baptiste baptisant le Christ, lui donnant la carte maîtresse. Et lui qui ne peut pas la refuser.
Changement de jeu ! annonce le meneur de jeu. C’est un clown blanc, c’est-à-dire blanc ou gris clair avec des étoiles, des étoiles aussi sur les yeux. Il va se changer aussi. Ce qui prend un bon moment. On peut dormir dans les barques.
Titre (de tout cela) : Le rêve de la connaissance.
C’est le fameux portrait qu’on connaît.
Allez-vous entrer là-dedans ?
Certainement pas.
Et je me rendors.
Un rêve.
Elles jettent le filet.
Je vais au piano. C’est ce que je vais jouer. Évidemment il y a trop de notes, trop de difficultés, etc.
Il ne s’agit pas de ça. On ne peint pas une barque, des pêcheurs, etc., on peint une peinture. Il s’agit d’avoir la stimulation. Le sujet sera le prétexte — la porte d’entrée. Qu’est-ce que la lecture ? Qu’est-ce que l’écriture ? Ce que je viens de vous dire.
Oui, il faut toujours être en train de faire quelque chose. C’est le divertissement pascalien — eh bien dans sa courte existence il n’a pas arrêté d’écrire, de travailler, d’inventer, de réfléchir, de calculer, d’expérimenter. On n’est pas Dieu. Personne n’est Dieu, on finit par le comprendre. Notre véritable obstacle c’est la souffrance humaine. Et on y fonce dedans comme des mouches à l’abattoir. Fascinés, hypnotisés, au lieu de suivre notre chemin de bonheur. La fascination c’est l’œil de Dieu, l’avidité, l’hubris, la toute-puissance. L’impatience, la gourmandise — prendre le plus court chemin, mettre des œillères, ne pas voir le problème, filer dans le courant, marcher dans le rang.
Je prends la route en sifflotant.
Le mal me ronge (il est encore là), j’ai de l’impatience dans les jambes, qui m’empêche de dormir. Écrire est un divertissement comme un autre. Lire aussi. Cela n’empêche pas de penser. Au contraire. A condition d’en sortir. De s’arrêter, de s’interrompre, de changer d’activité, ou de costume, ou simplement de point de vue, c’est le changement qui compte. Le mouvement, l’arrêt. L’arrêt, le mouvement. Sur tous les rythmes, sur tous les tons, toutes les mesures, toutes les durées.
Mais toujours 1-0, 0-1, comme l’électricité, et l’intelligence artificielle. C’est la base. Le plus simple. Non, oui. Oui, non. Mais le meilleur, c’est le contrepoint. Plus durable, plus chantant.
Le contrepoint. La fugue.