Olga

Elle était là, avec Grand-père.

J’avais rendez-vous avec lui, je ne savais pas encore où ni quand. Je le cherchais, je l’avais entrevu, nous nous laissions deviner, nous étions en route, peut-être sur de longs chemins, avant de nous rejoindre pour combler notre attente, pour prolonger notre histoire incomplète, peut-être pour simplement fraterniser car nous avons maintenant le même âge et pour tous les moments de notre vie nous pouvons nous entendre.

Elle parle à la jeune femme en salopette de chantier qui accompagne mon grand-père — j’ai un doute : et si c’était elle ! Blonde, les cheveux bouclés, assez grande, très souriante, en salopette de chantier ! Elle parle avec Grand-père. Ils ne sont pas seuls, c’est un restaurant, ou un Café, (à l’époque il y avait beaucoup de cafés-restaurants), Le Café des Platanes. C’est une matinée radieuse, ils prennent le petit-déjeuner à une table de jardin. Il ne faut pas oublier cette matinée-là, c’est ce qu’il lui dit — ce qu’il a envie de lui dire mais qu’il se dit à lui-même seulement. Tout à l’heure il a failli oublier quelque chose d’important. Ah oui, cette nuit tourmentée qu’il a passée en sueur après avoir avalé la Galette chez cette horrible sorcière. Comment un homme peut-il traverser l’enfer et se retrouver en paradis ! Mais c’est toujours cette même vieille histoire d’Eurydice et d’Orphée, ou de Béatrice… Je ne suis qu’un débutant, se dit Grand-père, cette histoire, j’ai failli ne pas la reconnaître et me laisser prendre comme un étourdi, heureusement je n’ai pas hésité, je suis allé de l’avant. Ah ! la leçon de monsieur Temps est si précieuse, j’ai avancé sans me retourner. Oublions cela, il faut vivre ! c’est elle qui parle. Elle croque dans la tartine, il voit son sourire qui déborde dans son cœur. Il faut manger pour vivre, les gens adoraient graver des maximes comme ça, tu te rends compte ! Mais elle était émue, elle ne voulait plus parler, elle lui prit le visage dans ses mains et l’embrassa. Pour la première fois.
Je ne t’ai pas demandé ton nom, dit Grand-père quand ils retrouvèrent l’un de l’autre le visage ébouriffé comme une pivoine. Olga, dit-elle.

Je quitte le rendez-vous, satisfait, son nom s’associe immédiatement à un portrait d’Olga dans un fauteuil, peint par Picasso. Olga, la mienne, si nouvellement entrée chez moi et qui est déjà comme chez elle en costume de chantier, en robe fleurie, en jean, allant d’un étage à l’autre, d’une époque, qu’elle emporte, à une autre, d’une ville, qu’elle déconstruit, à la nouvelle qu’elle fabrique déjà, ou brode, en couleurs qu’elle échange avec le vent…

Une réflexion sur “Olga

  1. entre rêve et rendez-vous réel, on ne sait pas, on hésite sans cesse à se situer et une belle émotion émane de cette lecture

    j’ai retenu : « Elle croque dans la tartine, il voit son sourire qui déborde dans son cœur. »

    ça m’a reconduite vers une scène d’un film de Woody Allen où il regarde son amante assise par terre qui déguste un yaourt… (même si je ne suis pas fan de WA)

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