Ce sont mes oncles. Pour le dire au plus juste, j’ai l’impression que ce sont mes oncles. Comme nous avons peu d’imagination ! moi, du moins. Car tout se passe toujours de la même manière, les choses, à mesure, se resserrent autour de mon enfance, de ma petite enfance.
J’avais des oncles, deux, trois, quatre, cinq, six, même plus, tous des Hautes-Alpes, du même côté de la famille, autour du même village (ou qui en sont partis, en aventuriers). Je sais maintenant que ce n’étaient pas tous des oncles, certains grands-oncles, ou cousins ou parents plus éloignés, peut-être même sans lien familial, tout petit je ne les connaissais pas vraiment, je les découvrais. Ils me surprenaient et m’attiraient, c’étaient les êtres les plus mystérieux et les plus chargés de rêves qu’il se puisse concevoir. Je les suivais sur les chemins. J’étais bercé par le son de leurs voix. Innombrables sont les histoires qui couvent encore dans ce nid où les garde ma mémoire. C’est là le creuset de mon imagination. Le parcours de ma vie en même temps file vers la vieillesse et remonte lentement le cours, en profondeur, par portes successives qui s’ouvrent et me découvrent, à rebours, mon univers personnel, enfantin, ma simple constitution proprement mienne. Ainsi monsieur Temps et monsieur Nuit dont j’avais cru qu’ils étaient d’abord des personnages, des amis, puis peut-être des dieux, des pères ou un père, puis des maîtres, des bœufs de mon grand-père, voilà qu’ils sont probablement, au fond, des oncles. Ceux qui me font rêver.
Rêver, désirer, apprendre, tout cela qui est indispensable à la vie.
Maurice Denis, Coucher de soleil à Pittsburgh, Huile sur carton, 1927
