Si je joue du piano, ce n’est peut-être pas surtout pour la musique — oui, il me donne la musique, c’est certain, sans lui je ne l’aurais pas connue d’aussi près, car elle fait des embardées quelquefois, elle sort des pistes où elle est censée se tenir : la partition, les notes avec tous leurs caractères, leur petite vie de sons à organiser, à faire chanter, retentir ensemble ou séparément, mais elle sort, de temps en temps elle sort en pleine liberté dans le vide cosmique des sens, comme une apparition, une muse aurait-on dit, comme une preuve de l’existence des dieux, ou de l’au-delà de la beauté. Mais ce n’est pas pour cela, au fond, que je tiens tant à jouer du piano. C’est surtout pour les rendez-vous avec monsieur Temps. C’est un bonheur tranquille, installé en moi maintenant, cette amitié de monsieur Temps. Nous ne nous disons rien mais nous nous retrouvons, dès que le piano est ouvert, que je suis sur le tabouret, c’est subitement un jardin, ou c’est dans l’allée ou la forêt un peu plus loin, la montagne, le ciel, près du ruisseau, entre les ailes d’un papillon, n’importe où, n’importe quand nous nous retrouvons tout près l’un de l’autre. Et c’est une grande confiance qui m’envahit alors. Souvent il ne reste qu’un instant. Mais ça suffit. Après je prends les choses en main.

Et ce travail qui est le tien, tu ne m’as jamais dit en quoi il consistait, m’a demandé un jour monsieur Nuit.
Je fais des énigmes, lui ai-je répondu.
Un bien beau métier, m’a-t-il dit. Avant que nous éclations tous deux de rire (parce que c’était la réponse qu’avait faite le patron du cabaret qui embauchait Erik Satie comme pianiste lorsque ce dernier lui avait dit « Je suis gymnopédiste ».
Voilà mes deux amis, l’un le papillonnant, l’autre le boute-en-train.

Picasso, Musée de Grenoble, photo r.t

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