
Victor Brauner, 1945
Je quitte le piano brusquement, mu par une force qui me soulève. Une phrase plonge aussitôt sur le papier que je lui donne comme la mer où nager. Je vais de l’un à l’autre sans pouvoir en décider. J’ai deux milieux de vie comme une grenouille amphibie. J’ai besoin de cette contradiction.
Les frères Quatrecôte apparaissent soudain. Je les vois d’en haut, ces personnages de l’ombre tâtonnant leur chemin comme des grandes fourmis. Ils ont l’air de prendre des mesures ou vérifier des directions. Je les regarde peut-être trop intensément, il me semble que je me suis mis à l’instant dans leur champ de vision, qu’ils ont braqué sur moi leur goniomètre. Je descends et leur ouvre la porte.
Nous montons à l’écurie, ce qui les étonne, une écurie à l’étage, avec un piano au râtelier et une foison de partitions débordant devant lui. Je leur montre les toits par les fenêtres.
Vous êtes musicien ? demande l’un. Non, c’est le cheval, je suis son apprenti.
Les oiseaux sont aux premières loges, me dit l’autre. Ainsi j’ai su que j’avais des amis.
Ce n’est pas notre nom, ce sont les gens d’ici qui nous l’ont donné sans nous connaître.
Nous venons d’un pays étranger, très loin d’ici. Nous ne sommes pas frères — ou peut-être, si.
Nous n’en savons rien, personne n’en sait rien.
Seul le piano compte maintenant.
Il arrive toujours ce moment où le papier avec les mots qu’il porte sont lettre morte, ils ne sont plus source, ils pourront suivre un cours d’eau, s’accrocher à quelque tas de feuilles, de branches et de mousse et il nous faut faire confiance à nos forces d’apprendre, de jouer toujours un peu plus délié, un peu plus juste, un peu plus vite, un peu plus beau, à faire passer par nous-mêmes la musique, comme on marche, comme on danse.