J’ai besoin de rassurer mes deux amis.
Vous étiez là déjà lorsque j’étais enfant, dans le village où je suis né on vous appelait les messieurs Quatrecôte, ma mère vous a montrés de loin une fois ou deux, ou bien votre maison. Sinon vous ne seriez pas revenus.
Je m’endors. J’entends encore le piano jouer la phrase où je me suis arrêté. Le cheval ne s’est pas couché. Il a mis la sourdine et continue avec nos deux amis à évoquer des souvenirs mais je n’entends que par intervalles et ne peux pas suivre de façon continue la conversation — si c’en est une — car le cheval joue (mon morceau en cours, le ragtime, comme à son habitude pour m’aider à l’apprendre dans mon sommeil) et les deux amis se déplacent à pas réguliers, se croisent, s’écartent, se rejoignent comme dans une danse. C’est d’ailleurs bien une danse, elle est destinée à accompagner le retour des souvenirs, du moins selon ce qui m’importe, car eux ne sont pas sensibles aux souvenirs, ils font autre chose, qui me reste mystérieux.
Moi, je suis allé dans un rêve beaucoup plus profond que d’habitude, et j’en reviens sans rien. Tout juste si j’ai pu sauver ma peau. Je tire à moi des grands papiers déchirés, semblables à une affiche, sur laquelle je marche encore, essayant de voir le dessin, la signature, tout en me relevant. Mais au sol des panneaux beaucoup plus lourds, rigides (les cloisons, les murs ?) refusent de bouger. Serais-je tombé, évanoui, me dis-je, entraînant les murs dans ma chute ? J’entends des voisins ou des visiteurs dans l’escalier, qui parlent, nombreux, déjà sur le palier, je veux être prêt pour leur arrivée. J’ai beau ouvrir les yeux ils ne parviennent pas à voir.
Je suis remonté les mains vides, j’ai pris ma place dans la déambulation des deux amis (que je vois maintenant dans la pénombre), mes pas se sont déliés, mes bras surtout ont grandi, peuvent monter, tirer mon corps beaucoup plus haut, plus large aussi, je touche facilement les murs, et je descends, genoux pliés, buste droit, jusqu’au sol. Je suis très bien. Je ne veux plus rêver. Je tire une jambe loin derrière pour atteindre le sol, où je suis déjà. Ma douleur de la hanche a disparu et je peux prendre appui sur les poignets. Les silhouettes des deux amis se sont évanouies dans la brume du petit matin. Je renonce à me souvenir. Je laisse se perdre la maison où ils étaient censés habiter dans mon enfance, le quartier des jardins, les hommes aux noms étranges, à barbe noire, Manouk, l’un d’eux qui jouait du saxophone aux répétitions avec le père Vannereau. Je comprends que chacun a une vie. J’ai mon cheval, mon crayon et ma feuille de papier.

Victor Brauner, huile sur bois, Paysage ensoleillé

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