Seize mille six cent-quatre-vingt-douze, c’est le nombre de pas que nous avons fait aujourd’hui, me dit Macha. J’ai envie de lui demander combien de battements de cœur, je ne le fais pas. Combien de morts, assassinés, écrasés, torturés. Ça ne se fait pas, on ne demande pas, on n’en parle pas. Dans la société des nombres, dans la dictature des nombres, on ne veut plus rien savoir. Il n’y a plus d’histoire. Les histoires se sont arrêtées. On fait les comptes, comme on fait les mots fléchés, atteint chacun d’une flèche, arrêté en plein vol. autrefois, nos rendez-vous avec Macha, c’était pour faire l’amour. Il y a un temps pour les histoires vivantes et il y a un temps pour autre chose de moins vivant, la mort des autres, la folie, l’enfer, ou le n’importe-quoi. On passe d’un temps à l’autre sans le savoir. On voulait pourtant tout savoir. Mais ça nous a conduits là.
J’allume l’électricité pour capturer quelque chose d’une vie vécue qui continue, mais dont le cours principal s’est perdu, transformé en d’autres choses, chiffres, dictatures, enfer, indifférence. Macha tentait de voir le cours de l’eau qui semblait immobile mais il fallait regarder plus près de la rive pour voir les feuilles qui s’en allaient ou les rides de l’eau qui tremblaient. La folie, ou la raison, ce serait de tout voir à la fois, d’être là et pas là. Mais on n’est ni l’un ni l’autre, ni en train de comprendre. Emportés par le cours, nous aussi. Je ne compte plus l’électricité. Je vais prendre une douche en pleine nuit parce que c’est la seule façon de faire disparaître une angoisse qui n’est pas la mienne et qui s’est prise dans mes jambes. Comme des forêts qui ne renoncent pas à pousser, et comme l’eau qui réapparaît, les rivières qui resurgissent, les histoires oubliées ou à demi oubliées veulent encore se raconter, sous forme d’arbres ou de rivière dans la ville où nous marchons à seize mille pas par jour, avec des quantités de battements de cœur en sourdine, des pertes, des disparitions, des naufrages, des migrations de populations, des exils, des naissances, les événements de la réalité mêlés à ceux des rêves, des cauchemars. Le corps du petit enfant boit l’angoisse de sa mère qui attend le père, tard le soir, et bien plus tard, peut-être cent millions de pas d’années-lumière électrique, il croit la découvrir qui se cache encore dans ses jambes.
Marche toujours. Tes pas ne t’amèneront à rien. Mais rien ne sera pas rien, il sera récupéré par d’autres, dans le grand jeu des chiffres.

Sculpture Nicole Algan, photo r.t