Monsieur Temps est comme le feu : c’est de brûler qu’il vit.
Mais il éclaire, aussi. Il rafraîchit, comme le jour qui se lève rafraîchit les couleurs, ou les avive.
Cela dépend de la distance. Il a les joues en feu, ainsi que j’imagine Héraclite, le si audacieux, qui a toutes les couleurs. Mais il n’y a qu’une fournaise. Si tu pouvais ajuster tes yeux, tu y verrais les petits endroits bleus et dedans, les fleuves, les falaises blanches où vient claquer la mer. Monsieur Temps n’a pas qu’un costume gris, comme tu le crois. Certains soirs il le met sur une chaise avant d’aller dormir, d’autres fois il entre dans le corps d’un taureau noir, ou blanc.
Mais à quoi bon voir ce que tes yeux ne voient pas. Le spectacle est pour d’autres, le spectacle est infini. Il n’y en a pas que pour toi, disait ma mère, laisse-en pour les autres. Tu sais que les autres sont toi. Vous êtes des mots dans le sac de monsieur Nuit. Comme des pions. Des petits pions de bois taillés dans le buis. Est-ce que tu connais cette sensation, dit monsieur Nuit quand je cahote sur son dos.
Dario m’a dit que des sangliers sont venus l’autre nuit dévaster sa chênaie. Il dormait. Il s’endort au chant du hibou. Je joue encore quelques enfilades de mesures que je reprends cinq ou six fois, peut-être dix, jusqu’à sentir que je suis entré dans le temps et que je vais dériver à sa guise, m’endormir, laissant la place à des envahisseurs dont je ne saurai pas reconnaître les traces. Je retournerai à mon cheval, à celui qui maintenant connaît tous mes gestes, mes limites, mes erreurs répétées qui sont ma marque qui se creuse sur son dos — de plus en plus légère car son poil dru et luisant pousse, comble et envahit et je sens bientôt la musique dont il me nourrit.

Fatma Haddad, Femme Robe Bleue Cheveux Rouges, 1947