J’ai donc voulu suivre le chemin de monsieur Temps mais je me suis perdu dès le premier instant. Mais perdu n’est pas le mot.
A dire vrai — je tourne le pinceau souple et gonflé sur la palette, sur la toile ou sur le papier, la pâte de la couleur comme un oiseau déploie emplit soulève ses ailes et virevolte, révolutionne son espace, et tout s’inscrit à sa manière, transforme l’harmonie comme font les sons de la musique ou les mouvements de la danse.
Ce que l’on perd c’est le plus court chemin, celui que l’on a toujours suivi depuis l’enfance, gourmand, direct, assoiffé, désireux de faire corps dans cette force attractive. Mais on apprend la beauté, la diversité, la différence, les infinies nuances et la durée, la durée des notes et des gestes, celle de son corps et des autres corps, monsieur Temps ne m’a pas expliqué tout ça mais il me l’a donné à vivre.

Je suis allongé sur le sol de la rive à la belle étoile en compagnie de monsieur Nuit, même si nous avons mis un toit sur nos têtes et des murs contre le vent qui se soulève en rafales, nous jouons ces mots avec les cailloux du rivage, qui sont de toutes tailles, de toutes rondeurs, couleurs, comme dans les jeux d’enfants ou de retraités nous les alignons, en chaînes, en pyramides, en petits trains, en avions, en pantins, ils sonnent et tintent, roulent et s’esclaffent, ils nous réjouissent les mains et nous savons qu’il y en a pour tous les goûts, pour tous les esprits, ils sont autant de mots pour comprendre.
Comprendre, c’est l’affaire de monsieur Nuit, comprendre et remettre tout ça dans le sac, le vider à la rivière. Que tout soit à refaire, différemment. Lorsqu’elle coule, son grand corps étalé, bras et jambes, robes de couleurs, indifférence, silence, dans son fidèle compagnonnage, comme lorsqu’elle se fâche, bouillonnante, terreuse, arrache les arbres, envahit les champs libres à sa portée — nous ne sommes pas assez méfiants — jamais nous ne la prenons au sérieux pour ce qu’elle est, une déesse toute puissante. Elle fait et défait, sans relâche, dans la plus grande douceur et la félicité comme dans la rage et l’emportement.
Par quel prodige monsieur Nuit est-il apparu un jour, dans mon dos, son sac éventré à côté de lui, jouant le mendiant…

Laisser un commentaire