Je fais ma toilette à l’eau froide ce matin lorsque j’entends la voix de monsieur Temps.
A peine une voix, comme celle qui ne sort pas tout à fait clairement de la gorge, lorsqu’on pense. Une voix — non pas étouffée — mais brumeuse, aérienne, tellement fluide qu’elle m’aide à glisser les mains savonnées sur le visage, les épaules, malgré le premier désagrément de la fraîcheur de l’eau. Sur le corps entier je vais bientôt pouvoir sentir et apprécier ce mouvement aussi présent qu’une phrase musicale quand on la joue. Je prends le temps en route, le présent murmure tu m’as invité je suis là, le glissement des doigts sur la peau qui s’anime, s’égaie, avance comme le son de la flûte ou du ruisseau coule de l’avant en laissant leur chanson flotter au-dessus d’eux.
Dès que monsieur Temps est invité la musique peut jouer. Je me souviens d’une période lointaine de ma vie où une sorte d’immobilisme avait commencé à me figer, j’en avais pris soudainement conscience dans un cri muet et affolé sorti de moi en marchant : où est la musique ?
C’est comme un immense travail qui a dû alors se déclencher, complexe, et qui m’a métamorphosé — comment le dire ? — non pas en pierre mais en instrument de musique.
gouache de Van Dongen, J. Baker, 1925
