Je me demande où est le cheval-piano à présent. Je ne crois pas vraiment qu’il se soit envolé, comme Pégase. Il a fait mine de le faire, il est élégant. Je pense qu’il s’est posé dans le premier champ venu. Il a brouté les pâquerettes. Il s’est reconverti : il a regardé la beauté du pré, goûté la saveur des herbes. Il est devenu peintre, choisissant, fouillant, malaxant les couleurs, recomposant la prairie à son idée.
Hors de l’écurie, hors de la maison où le marchand de musique me l’avait livré, domestiqué déjà avec toute une génération de ses frères et sœurs émancipée du long servage de leurs parents et promue dans le divertissement ou les arts.
Mais il m’a prêté ses oreilles et ses jambes, et moi mes doigts. Nous avons sauté la barrière de l’espèce.
Espèce — un mot qui ne rendait aucun son, ni aucun sens — écoute ça me dit monsieur Nuit, un mot qui a traîné dans toutes les poches… bon voyage, ne te perds pas !
Mais je retourne à mon cheval dans le pré, ou du moins je le suis à la trace.
