Le marché du dimanche matin est pour les habitants de cette petite ville un événement fondateur, presque mythique, une source de jouvence, de couleurs, de chaleur, de goûts et de parfums, de contacts, de paroles et de rires où venir s’approvisionner, recharger son âme comme ses sens et surtout ses liens, ses élans, ses émotions, ce fluide qui circule entre tous, c’est comme un bain à la rivière en plein été. Comme si la rivière fondatrice de cette ville, incognito, revenait sur la place, tout près, au pied de la collégiale et dans les rues avoisinantes, pour emplir chaque corps de son énergie.
De retour à la maison, plein de couleurs et de goûts qui fondent encore dans ma bouche — un boulanger au rond sourire m’a donné, débordant de rouge praline une petite part de brioche « pour la route » — je peins le portrait de l’un des visages qui me reste aux yeux, aux mains, au geste du manteau, flotte autour de moi parmi d’autres, à mes joues, côtoient les verts jaunes ocres terre rouges des légumes, les parfums des épices et des mets en train de cuire et quand le soleil n’est pas là — parfois, remplacé par la pluie ou le froid — il s’est douillettement réfugié sous les manteaux, dans le creux de l’âme, il jubile comme la rivière qui scintille elle aussi et qui presse son cours.
Les couleurs de l’aquarelle que je pose sur le papier bientôt m’échappent, ne savent plus où elles vont car ma main ne sait plus les tenir — en vérité elle ne l’a jamais su.
Comment avec du laid faire du beau ?
C’est à monsieur Nuit que je pourrais le demander. Redoutant sa réponse — car avec lui tout est facile, radical, on peut tout faire (mais en réalité il n’y a ni beau ni laid : ce sont des mots, pour lui, ce sont les mots qu’il aime), pour jouer (lorsqu’il se réveille et joue, qu’il ne baigne plus dans la nuit onctueuse où tout se mêle à tout, nuit du voyage, nuit des métamorphoses) dans nos mains, pour jouer, dit-il, nous n’avons que des mots.
Alors je lâche aussi la peinture, puisqu’il faut se réveiller.

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