Il y avait eu un temps pour le tu et le toi, dans le cours de ma vie. C’est maintenant que je crois pouvoir le dire, quand après sa longue disparition sur une presque totale durée de vie, j’ai cru qu’il m’était redonné de le vivre. C’était hier soir. Il nous a suffi seulement de n’être en rien étrangers, même sans presque nous connaître. Ce matin tu m’offres ta compagnie pour aller rejoindre mon autocar, sous le ciel très bleu et frais tu me guides, nommes les montagnes que nous partageons du regard, marchant dans la petite ville d’Ardèche tassée au creux de ces très vieux volcans encroûtés très profondément endormis.
Depuis la veille au soir j’avais commencé à exister librement dans ta maison, parmi les autres, sans que personne ne dispute son existence à quiconque. C’est ainsi qu’il peut y avoir un temps pour le tu et le toi.
Ce matin je crois presque l’avoir rêvé. Je m’y suis avancé à pas léger, savourant le calme de l’air dans la cuisine, ouvrant doucement le store sur le jardin abandonné à l’hiver, les quelques oiseaux, les restanques ancestrales qui semblent œuvre commune de main d’homme et de pierre, si esthétiques qu’elles paraissent fraîches d’hier, le café soluble dont je me suis préparé une tasse, qui semblait m’attendre. J’aimerais que tu me redises le nom de ce breuvage que je n’ai pas retenu hier soir. Avec un peu de sucre blond je savoure et tiens ma place sur le bord de ce je-tu.
J’entrevois une dernière fois ce mythe que j’ai dû construire de l’amour de deux êtres que je sais tenir de la fusion maternelle. Aujourd’hui c’est dans la musique pleinement qu’est le je-tu.
Des chiffres pour finir, ceux de mon numéro de téléphone, pour te proposer de me répondre par sms pour le nom du café et pour nous retrouver ensemble à l’occasion.
Il n’y a rien là de métaphysique m’as-tu dit. Je m’engouffre dans ton regard si différent. Puis me revient le mouvement d’un chat qui jouait de métaphysique sur les toits, dans un dessin, en souples syllabes montant descendant dans une main connue autrefois. Tous les dessins restent possibles. Et sous la fenêtre un autre chat. Une cabane de poulailler abandonnée dans l’ombre.
Un texte ne se fait pas de rien — me dit monsieur Nuit — même si tout se fait de rien et retourne à rien.
Douceur du matin, c’est le nom provisoire de cette chatte aux trois couleurs qui vient de glisser, sous le fouillis des arbres nus au pied d’une restanque, lentement, discrète un peu sauvage.
Ce n’est pas elle qui s’approchera de ma page. Je pourrais croire qu’elle sait ma préoccupation de la guerre, mes jeux de cache-cache avec la mort. Peut-être le trouble de l’eau dormante de ma vie.
Des notes de bas de page volent autour de chaque mot comme des papillons le temps d’un été, me dit monsieur Nuit, viens voir !
Je ne me suis pas méfié et juste à côté il y avait l’horreur. Mais je dormais déjà.

Geneviève Asse, Horizons, 2003