Le voyage en car est une entrée dans le collectif indifférencié de l’humain, surtout le soir, surtout l’hiver. Il libère de l’ancienne appartenance pour en offrir une nouvelle, dans l’anonymat des semblables. Surtout pour le lycéen débutant, pour l’écolier des années mille neuf cent soixante. C’est un peu de cette impression, confuse, qui revient. En entrant dans le paysage il me semble avoir vu un petit objet blanc tombé au sol, qui m’évoque un minuscule coffret à bijou. Aux abords de la gare où je ne suis pas venu depuis plusieurs mois je suis surpris de voir défiler en rangs serrés une armée de panneaux solaires sur les toits d’un immense parking — impression mélangée d’industrie et d’écologie. Mon imagination s’échappe pour évoquer le bel arbre qu’est le noyer, chef-d’œuvre de l’énergie solaire, une noix que je casse dans la main, m’en régale, moi ou le corbeau, de son bec.
Les voyages en car bruyant et secouant des retours de fin de semaine de l’écolier, sur la route de campagne que prenait la nuit, la fatigue, la légère angoisse parfois, l’habitude qui semblait immuable de ces cars hors d’âge, les chauffeurs placides ou bourrus, ce métier qui, étrangement, m’attirait : conduire quelque part une petite compagnie humaine.
Quelque chose de nous-mêmes nous a collectivement embarqués vers le pire — ou plutôt que nous avons progressivement laissé nous embarquer vers le pire. Pourtant, tout était déjà là, les horreurs de la guerre, l’avidité, la convoitise, la cruauté, la paresse, l’irresponsabilité. Malgré l’héroïsme de quelques uns. Mais je mélange tout, il faudrait tout reprendre en détails, la vie belle, complexe, inimaginable.
Je referme le pot. Non sans avoir remercié monsieur Nuit pour les mots.

Yves Berger, dessiner mon père

Laisser un commentaire