Quand tout le monde est parti, longtemps après, monsieur Nuit profondément endormi, monsieur Temps le rejoint, prend le crayon.
Tous, nous étions aptes au progrès de la culture, de pauvres que nous étions nous voilà tous des enfants Goldberg. (Même sans le savoir, car Jean-Sébastien Bach en est un sommet emblématique). Aujourd’hui c’est à la génération iranienne que sont requis tous nos hommages, nos possibles prières de famille humaine.
Le printemps se devine. L’apéritif se prépare, s’étire. Il y en a jusque sur la terrasse, dans la petite serre contigüe au jardin. On entend des vagues de conversation, comme un grand orchestre qui s’accorde : tout le monde est là — même les morts — au mieux de sa forme — le grand-père Paul que je n’ai pas vu souvent avec sa cravate et une chemise blanche de beau coton bien lavé presque raide comme une nappe d’autel mais appétissant, sa moustache qui sourit, ses yeux pétillant comme un bon champagne, il passe de l’un à l’autre sans perdre les fils de l’histoire — nombreux et colorés comme ceux d’une broderie — qu’il est en train de tresser entre tous dans la génération foisonnante. Mère l’Oie, qu’une de ses filles vient de revêtir d’un gilet fleuri de brins de soie rouge et verte choisi pour son anniversaire — peut-être son cinquantième ou pour une autre occasion plus secrète, entre elles deux. Elle sert dans des petits verres de cristal luisant et tintant le vin d’orange, de noix ou de gentiane maison, souriant à chacun avec une phrase, un aparté, un morceau d’histoire qui lui est propre, ou demandant quel apéritif lui ferait plaisir, allant pour le servir choisir le verre approprié, à pied, en tulipe, cylindrique, en coupe, haut ou bas, petit, gros, portant le plaisant breuvage toujours parfumé, coloré, scintillant. Les enfants s’amusent, rient, rebondissent, se faufilent selon leur taille dans la poursuite de leurs jeux. Tout cela jusqu’à l’été, et avant même la fin de l’hiver, dès qu’on peut mettre des nappes blanches, ou faire encore le feu dans la cheminée, ouvrir des huitres, les grandes retrouvailles inoubliables, inoubliées — on décide de partir en voyage, de semer, de récolter, de préparer un plat, une fête, on change de projets, profitant d’une occasion pour accompagner telle ou tel dans un changement, l’abondance soudaine d’un verger, un bateau qui touche au port, une amitié nouvelle, une parenté redécouverte, une ville, une montagne, une mer comme si c’était le jardin, la rue, la cour, la terrasse, la promenade, le concert, l’atelier, la fête. A cheval sur les saisons, à nous croiser, nous recroiser, nous prendre par le bras, nous suivre, nous cajoler, nous embrasser, nous offrir des pas dansés, des longues histoires à suivre. Les apéritifs en toute liberté que nous gardons à portée de main, sous le crayon, sous les doigts du piano, sous les pinceaux, dans les ensoleillements de la promenade. La génération, ici, là, dans les lits du rêve, dans le silence de la nuit qui s’épanouit, dans le matin frais ou chantant des oiseaux. Nuit généreuse.

Albert Marquet
Ce tourbillon ! 🙂
J’aimeJ’aime