Ces grands rituels des temps métaphysiques nous donnent des ailes de géants — de dinosaures, faut-il dire, plumes chatoyantes, lustres exubérants — mais il faut en revenir. Monsieur Nuit n’a pas bronché, m’a laissé prendre les choses en mains dans l’effervescence de monsieur Temps qui lui, saute aussi bien sur la neige qu’il s’approche du Soleil. Mais moi, je ne suis pas de ces désordres, je ne sais pas longtemps les habiter. Il me faut revenir comme au plancher des vaches, mes rêves me ramènent à la mangeoire, me poussent dans les bas-flancs, m’envoient d’étranges présages — cette chauve-souris qui est venue divaguer dans l’après-midi sous mes fenêtres pendant une heure peut-être, que lui arrivait-il, s’est-elle réveillée de son hibernation, contrainte à se nourrir, en plein jour, dans un inquiétant affolement — ou ces provisions inconsidérées que j’ai faites, d’alcool, de nourritures… cette joie débordante que je ne parvenais pas à faire retomber. Plus de trois mille morts, visés en pleine tête par les forces armées, alors qu’ils voulaient danser, agiter les mains en l’air pour tenter de toucher, de caresser le soleil, sentir la liberté, parler vrai seulement.
La présence de cette chauve-souris — c’est complètement insolite, il me fallait le remarquer, le noter. Il me revient que je l’ai vue, déjà, ce ne pouvait être qu’elle, au même endroit, toute seule, insistant, passant et repassant entre les maisons à la fin d’une journée qui n’était pas faite pour elle, déjà. Elle aurait dû dormir, déjà, ou être ailleurs, en pays plus chaud, car de nourriture, d’insectes, il ne pouvait plus y avoir dans ces jours avancés de l’automne. Elle habite là, comme moi, elle s’incruste malgré le changement climatique, malgré son âge, comme moi. Nous avons tous une part du monde à faire, ou à défaire, me dit une voix, que je ne connais pas — ce n’est pas celle d’un de ces messieurs, détachés du monde, eux, qui se contentent de l’habiter, de long en large, au gré du hasard. Nous, la chauve-souris, moi, les Iraniens, et toute la génération de la famille humaine et animale, il nous faut faire une place, en connaître les recoins, s’y cacher, s’y perdre, s’y retrouver, y chasser nos congénères ou les autres, rivaliser d’amour ou de méchanceté, faire notre trou, l’emplir et le vider comme ces bouteilles que j’ai achetées, que j’hésite à boire — il me faut les partager — que je finirai peut-être par verser sur le trottoir ou dans l’évier, comme il se doit, lorsque j’aurai compris — que le monde doit changer pour que je change (ou l’inverse) — qu’il n’y a pas, non, de métaphysique, de grotte, de monde des idées, ou plutôt si, qu’il y a tout ça et qu’il me faut y faire mon chemin illusoire, mon illusion. Une éloise, disait Montaigne, ce que nous sommes, une éloise dans la profondeur de la nuit, une étincelle.

Albert Marquet

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