Je suis allé chercher le Bull Shit dans son champ à plus de cinq kilomètres de la maison, il était dans la brume seul et taciturne, j’ai dû lui passer le licol et tirer doucement à plusieurs reprises pour qu’il comprenne que je voulais l’emmener, que je prévoyais un bout de compagnonnage entre nous. Ça n’a pas manqué, je me suis ensauvagé comme il m’arrive périodiquement de le faire — moins souvent avec l’âge mais tout de même, je sens l’écume monter dans mon poitrail, les mâchoires se raidir un peu, le front durcir, le regard fixer quelques mètres devant lui une cible, une proie, cette chose mystérieuse inquiétante qui m’occupe alors plusieurs jour, dont je n’ai pas envie de parler, cette chose brutale, rétive au langage, ce taureau qui me fait basculer dans le monde sauvage, Dionysos.
Il y a une jouissance immédiate à le sentir bander les muscles de son cou mais j’ai décidé de l’affronter — le quatrième jour, alors que je suis passablement contaminé. Je vais parler, abandonner le rugissement au goût de sang chaud.
Ses yeux sont limpides, presque doux, son masque magnifique, rayonnant comme des épis d’argent, on peut le prendre pour une femme, paradoxalement. C’est ce qui vous retient, vous transperce.
J’ai dû me mettre au piano, et brancher la sourdine car on était en pleine nuit. Les mots ne seraient pas venus sans ça.
Puis le sommeil m’a pris. Ce matin, je vais ramener Dionysos au champ.

Marc Chagall