Il fait moins froid depuis quelques jours, sur le palier se réunissent maintenant le gros ciel pluvieux avec ses écharpes qu’il pose n’importe où, laisse traîner sous les pieds des autres, le soleil en premier lieu, le vent, la brume, le bruit de la rue, les petites histoires et les vannes de comptoir du café d’en face. Il y a du monde dans ces quelques mètres carrés autour de la terre plantée de papyrus de nouveau bien verts, serrés, drus et luisants, du bac de menthe échevelée qui dévergonde ses dentelles, sous l’œil du grand romarin de la jardinière, prince parfumé en ses costumes bouffants qui font l’admiration de sa cour. Là, au milieu, j’ai dissimulé, à peine, le flacon tabernacle d’or blanc du Taureau Dionysios des Highlands. Je n’y touche plus, comme s’il devait mûrir à l’instar des poires William qu’on embouteille sur leur branche, comme s’il était sacré plus que la liqueur corporelle de saint Janvier. D’ailleurs il l’est, divin Dionysios — depuis le temps des bœufs de mon grand-père qui ont tous deux traîné leur vie durant pour la subsistance familiale, la sacralisation a pleinement lieu, est en cours, la cène se joue à chaque repas et en dehors des repas, ceci est mon corps, ceci est mon sang, j’aimerais dire buvez et mangez-en tous, il faut absolument que je parvienne à inviter aussi des humains pour ce partage qui nous divinisera tous.
Dionys, retourné à sa brume des Hyghlands, mon camarade amputé de sa divinité (autrement dit castré), migrant parmi les migrants, s’est éclipsé discrètement en me touchant l’épaule en signe d’au-revoir après la dernière opération que je lui fis subir, hypnotisé par mon propre désir mimétique.
Ce dimanche, du marché rituel je rapporte des carottes racines (que ma tante, la fille de grand-père Paul a toujours appelé racines, ce terme terrien et goûteux) grosses, charnues, blessées, noircies par le fer du froid ou le froid du fer, grignotées par de tièdes voracités, et une bouteille de blanc organic, marié queer et local sous les boniments d’un camarade de tréteaux avec Altesse, Mondeuse blanche, Marsanne, Roussanne et Viognier. Je n’ai plus non plus de prétention à la pureté, pourtant il y a une sorte de grâce ou de muse qui continue à me protéger. Que veut-elle faire de moi ?

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