Le chevalpiano attendait au pied de la maison. Ses pattes mal assurées sur les trois marches étroites du porche, le temps gris pluvieux posé sur lui comme une vieille couverture en haillons. J’étais très embarrassé, je rentrais des courses, j’avais acheté un nouveau piano, un piano-jouet, et des baguettes, pour frapper dessus ou pour manger du riz à l’occasion, un petit sac de riz, du shampooing, je ne savais plus où donner de la tête, j’avais tout ça sur le dos. Il m’a regardé tristement. Qu’est-ce qui t’est arrivé ? l’air de dire. Il y a longtemps que tu m’attends ? Nous sommes tous les deux en larmes de nous revoir, les mots de l’un dans la bouche de l’autre, qui dégoulinent avec la pluie des émotions. D’ailleurs, le soleil nous glisse sur les épaules. Il ne pleut plus. Les bras m’en tombent sur son dos. Il me prend le sac. Nous allons monter. Mais nous ne savons pas ni l’un ni l’autre comment franchir ce seuil, nos cous emmêlés, nos crinières nos cheveux. Il va falloir réapprendre tranquillement à jouer, tous les deux, je lui dis.

On s’est retrouvés côte à côte, sur le tabouret. On a essayé une gamme de ré. Nos sabots, nos doigts, peu à peu se sont amusés, nous avons trouvé, épaule contre épaule, une nouvelle façon de trotter, de sautiller, redécouvrant ce clavier à jamais inconnu, grandiose, autant le pré sauvage de ses grands espaces que le petit jouet de mon enfance. Tout doucement nous nous sommes fatigués, presque endormis, comme si le monde venait nous recouvrir, nous coiffer du poids d’un avenir incertain mais que nous convoitions de nouveau ensemble.

Marc Chagall, La cuillère de lait, 1912

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