Il s’est couché sur le côté de manière à me prendre dans son ventre, comme une mère. Je me suis niché dans ce creux. C’est là que j’ai dormi.
Au bout d’un moment, d’ailleurs, j’étais partout, comme d’habitude quand je dors. Là où il n’y a pas de limites. Je sais seulement maintenant que je peux y aller avec lui. Que nous partageons le voyage. Je sais qu’il n’y a qu’un monde et qu’il le connaît mieux que moi. Il y était bien avant. Dans cette chaleur qui est la nôtre.
Ce matin je lui raconte comment j’ai retrouvé cet art des chasseurs-cueilleurs de se surélever sur quatre pattes pour capter la chaleur et non se recroqueviller. Comme ils occupaient le monde de proche en proche ils faisaient aussi sur leur corps des ponts entre les zones de chaleur, pour les étendre, ne pas laisser le froid établir des ruptures infranchissables. Ainsi mon corps est devenu plus grand cette nuit et je n’ai pas eu froid. J’ai compris le repli des agriculteurs, leurs fractionnements, leurs clôtures. Comment ils sont devenus petits, comment ils ont perdu leur liberté pour s’abriter sous leurs trésors.
Mais ils nous ont capturés, il y a très longtemps et la guerre continue, me dit le chevalpiano, la plupart des miens sont harnachés encore, contraints tout au long de leur vie. Il n’y a que quelques instants de liberté quand le poulain se dresse sur ses pattes et court vers sa mère, mais tous n’ont pas cette chance.
Alors regardant la tasse de café que je venais de me servir, je vis derrière elle des plantations, des caravanes venant des propriétés, des bateaux, des corps battus et enchaînés, des photos immenses sur des affiches, des boîtes de lait conditionné, des vaches branchées aux appareils de traite, tout notre monde se reconstruisant.
Mais je ressentais toujours la chaleur qui avait parcouru mon corps de chasseur-cueilleur mouillant ses mains au filet du lavabo pour étendre la température de l’eau et son bienfait le long des membres et des flancs et prendre son élan pour la journée. Et c’était assez étrange pour moi d’entendre le chevalpiano se propulser lourdement sur le palier puis trotter dans la rue avant l’afflux des voitures du matin.
