Cette nuit c’est tout différent. Comme si les histoires d’hier n’étaient que pure invention. Je dois trouver un fil conducteur. Et ce n’est pas ce qui manque. Par exemple ce premier réveil de la nuit a toujours lieu après une trentaine de minutes, je crois. A partir de là tout peut s’organiser ou s’imaginer. Chemin parcouru, lieu disparu, événement apparu ou réapparu ; comme on choisit des pièces, des figures, pour un jeu de construction, un collier de perles, un morceau de musique, une peinture. Je me demande dans quel état le chevalpiano a laissé le palier hier en sortant ; et comment j’aurais vécu cette deuxième vie qui m’était proposée, ma vie animale, si j’avais pris le temps de la choisir avant de m’endormir.
Déambulant entre les sacs d’avoine ouverts tombés chez nous en abondance et les grands pots de yaourt de brebis onctueux, que nous prélevons sur le meurtre de masse des agneaux dont, prétendument, pour rien au monde je voudrais faire mon régal. Mais si négligents et si avides. Il fait très nuit. Le mal est profond. Tout est en place pour la défaite.
Seulement des morceaux de la vie animale. Matin de pluie, bruits plus présents, plus abondants, articulations plus douloureuses en permanence.
Il a tout remis en place. Je commence à comprendre comment il fonctionne. Sans lui tout aurait disparu depuis longtemps. Sans le chevalpiano. Sans mes autres héros.
La vie animale, celle sans mots pour la dire. Sans un théâtre pour être représentée, elle est seulement présente. Elle se dévore elle-même. C’est ce que trouve le peintre. Trop attaché à elle. C’est ce que j’attends d’elle. Qu’elle fasse trois petits tours avant de s’en aller, qu’elle se montre (comme la petite fille sur la table, dans sa robe — parce qu’on lui dit de se montrer — on la prend en exemple, en objet de représentation : en poupée). Chaque famille a une poupée (ce n’est pas une place facile à tenir), ou s’en achète une.
Ou alors un chien.
C’est une vie animale au troisième degré qu’il a. Il ne dévore rien. Il doit faire attention à tout ce qu’il touche.
Il n’y a que dans la peinture que le peintre touche à la vie. A condition d’y parvenir, car il a plusieurs degrés, aussi. Il peint les représentations, les écrans, les couches successives. Ce sont des scènes, des langages. C’est le cheval qui remet en place ce qu’il a dérangé, sur le palier. C’est le monde qui s’est déshabillé et que tu continues à voir tout nu quand il a repris ses habits. Ce sont tous les degrés intermédiaires de transparence, les couches d’histoires, de langage, de matière à habiter. Le récit est aussi une matière à habiter. Comme un habit à revêtir. Ce pourquoi Jacques change tout le temps de vêtements sur la grève.
Je dévore couche après couche dans mes récits. J’écris en mangeant (comme Rabelais, se vantait-il, je crois). Ses héros étaient des dévorateurs — comme les miens sont des sages. Ce à quoi on aspire et ce qu’on est. Il faut que tout se mélange. Le mensonge et la vérité. Il faut traverser les couches, monter et descendre les étages. Je ne sais pas dans quelle état-gère.
Vendredi ! J’ai retrouvé le nom du jour. Vendredi ou la vie sauvage. Je vais descendre au marché.

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