Jacques ouvre des grands yeux, il m’écoute. Je ne sais pas par quoi commencer. Tout se bouscule sans pouvoir se parler. Muet comme l’air qui m’introduit par la porte qu’il a laissée ouverte pour moi. Il m’accueille, sans mot. Tous les miens restent les miens. C’est à moi qu’ils parlent. Ils m’en disent beaucoup, répondent — tranquillement — à toutes mes questions, quand je voulais les lui poser ou au moins lui formuler mes étonnements (qui ne sont pas les siens). Mais nos yeux se sont parlé — je, tu — un bref instant leur a suffi.
Un souffle… éteint la flamme des mots écrits. Tout parle autour de nous. Tout écrit, tout peint, pas seulement le téléphone dans le creux des mains… Quel langage choisir ? chercher des mots — des chiffres ? — des cases à gratter… parmi des corolles qui s’ouvrent, choisir, en fonction de l’apaisement souhaité ou caché, inscrit en sous-main, courir une vérité ou une prairie en fleurs ?
Je suis stupéfait surtout parce qu’il n’y a rien dans sa cabane. Depuis mes jeunes années je le connais, je l’ai découvert avec la rivière, il venait là se changer, revêtir ses parures, faire quelques pas de danse avant de disparaître à nouveau dans son refuge. Sans le connaître davantage je le rangeais parmi mes proches comme la vieille dame qui venait jeter ses détritus au cours d’eau, de ceux qui étaient comme des parents archaïques dont je me rapprocherais au fil du temps. Ce que j’ai fait. Elle, disparue depuis longtemps, a accompagné l’élaboration de ma gestion de mes propres déchets. Rarement, comme elle, j’ai dû faire face à l’élimination de gros appareils ménagers, ou domestiques, et maintenant, comme c’était le cas pour elle aussi, le plus souvent je n’ai que quelques épluchures, noyaux ou coquilles de noix. Les carcasses de volailles, les os, avec lesquels jouaient son chien, je n’en ai plus depuis longtemps, pas plus que des boîtes de sardines (tout ce que la rivière ni moi ne digérons plus).
Pour Jacques, il n’a que ses besoins corporels — mais je le savais depuis toujours. Jacques, aurais-je voulu lui dire, c’est stupéfiant de sentir le corps, comme il prend toute la place, comme il absorbe, puis rejette, tout ce qui nous rejoint, tout ce qui nous environne, de pensée, de perception, de découverte ! — le dire en me taisant, cela va mieux. J’aurais pu lui raconter le rôle de l’écriture — le presque indispensable passage, comme passe une lessive dans l’eau de la rivière — mais je n’ai rien à lui apprendre puisqu’il est né de l’écriture, lui-même (ou plutôt apparu, sautant directement des grosses touches de ma vieille Remington sur la grève où il allait revêtir ses parures, j’ai mis mes parures et les ai ôtées, je revois les lignes cahotant, les lettres un peu cabossées sur la feuille qu’on faisait sortir en tournant la molette.
C’est le corps qui parlait.

Paul Klee, Lever de la lune sur Saint-Germain, 1915