Je peux dire, à peu près, à quoi ressemble ma vie : un bagage tombé du ciel avec moi, une sorte de boîte complète de jeux assortis, la boîte en bois offerte par mes parents, pleine de jeux très beaux, très bien faits, qu’on commence à découvrir tout de suite et qui cachent plus de merveilles peut-être qu’on en pourra apprendre et explorer. J’ai eu cette boîte avec la vie, je l’ai toujours, c’est sûr, mais pas seulement. Pas seulement cette chose trop bien rangée, du désordre aussi, comme serait plutôt un sac, rien de fragile dedans, la boîte dans le sac (bien fermée, au début), et tout ce qu’il faut pour l’imagination : un soleil qui se couche, des instruments de musique, des routes, des chemins enroulés sur eux-mêmes, des forêts, leurs arbres et leurs animaux… J’ai dû avoir ce sac, mais pas seulement, c’est plus vaste, le cadeau tombé du ciel : c’est au moins une caverne d’Ali Baba, il y a du monde, des foules, des pays entiers. Sans mentir, j’ai tout ça à ma disposition depuis le début, ça excède de loin toutes ces choses, même, c’est que je dois avoir reçu en clair les souhaits de trois fées (ou plus) penchées autour de mon berceau (en réalité penchées autour d’un berceau encore vide, c’étaient les fées de mes parents sortis des horreurs de la guerre qui attendaient pendant que ces énergumènes de sage-femme et de médecin s’évertuaient à me battre comme poisson pendu pour que je reprenne vie, c’est ce qu’on m’a dit).
De tout ce que j’ai reçu, et de tout ce qui continue d’arriver chaque jour, je voudrais pouvoir parler à Jacques.
Frère Jacques, que je n’ai pas voulu réveiller de sa torpeur éblouie.

Ce n’est pas tout ! je sursaute. Il y a autre chose, autour de tout ça : rien ! Il y a quand j’ai tout perdu. La dernière pièce, c’est celle-là. Et pas la moindre.

Bientôt je me rendors, je rejoins Frère Jacques, mon maître de danse, et personne ne me sonne les cloches. Quand je reviens sur le piano, ils sont nombreux déjà autour de lui, frappant des doigts et chantant et je me joins à eux, absorbant les voix, les rythmes et les harmonies, entre Gustav Malher et Frère Jacques.

Maurice Denis

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