Je me rapproche de Gustav, j’essaie de l’entendre jouer. Bien sûr j’entends sa musique répercutée, amplifiée, reprise par tous, tour à tour chantée, percutée, murmurée, martelée, plaintive, recueillie ou alerte, son Frère Jacques en ré mineur, en canon, en fugue, en marche lente, légère, travestie, je voudrais l’entendre de sa voix marmonnée pour lui-même. Comme je l’entends chanter en moi quand je marche dans la rue, m’habitant de son harmonie.
L’intime nous a rejoint, nous a réunis sur ce piano. C’est un autre cadeau, que je n’attendais pas. Chaque cadeau je le prends maintenant comme la boîte de jeux. Je sais qu’il y a dedans quelque chose que j’apprendrai à découvrir, comme je pourrai, sans urgence, c’est venu de l’inconnu et ça poursuivra sa route, dans l’inconnu.
Pour l’heure nous sommes affairés sur le piano. Nous osons jouer tous ensemble, chanter, nous écouter. Nous pouvons tenter de nous suivre, essayer de nous imiter. Notre outil commun est notre rivière, notre dieu, notre partage. Comme des chants d’oiseaux dans une forêt, des souffles d’animaux, des silences, nous sommes renvoyés d’un bord à l’autre, éparpillés en territoires et en espèces, nous refaisons le monde, à charge de le réinventer.

Picasso, 1965

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