J’ai du mal à sortir du cercle des pianistes. Pas un pour m’aider à m’extraire. Le chevalpiano met ses grands yeux autour de mes épaules et me prend dans ses harnais un instant. Nous sommes tous ficelés, presque emmaillotés au corps collectif.
Jacques est sur le bord. Il regarde le manège tourner.
Mes doigts qui essaient de me détacher trouvent bien autre chose que les touches du piano, les arpèges, les liaisons, les intervalles, les notes rondes, blanches, noires, armées des croches, mes doigts touchent un nerf de l’estomac. Plus personne ne murmure l’histoire de l’oiseau de la forêt qui ne peut se faire muraille pour rejoindre la Chine, ni l’histoire de la chèvre de monsieur Seguin qui ne peut se faire gardienne de son enclos.
Une des fées m’avait rêvé en cheval. Son vœu est tombé sur le chevalpiano. Le manège continue de tourner. Toutes les fées sont ces folles échevelées qui rient plus fort les unes que les autres et que je vois défiler à toute vitesse sur leurs montures de chevaux de bois ou d’ourson des neiges ou de lune hilare, emportées par un vent de musique étourdissante. J’écris au revers de la médaille de ma vie que je vois là se coller comme un papillon au flanc des traîneaux enchantés, aux robes des courtisanes, aux arbres de carton, aux nuages colorés vissés à la structure du manège qui fait pompe avec ses pistons de fanfare dans le poumon de la fête.
Que faire d’autre que s’endormir, se laisser descendre comme au fond de la mine dans l’antre des rouages actionnés comme on le sait par tout le jeu des équilibres et déséquilibres des forces vives.
Me décoller de là, non, je ne peux pas. Pour aller où ? Sur le bord, j’ai posté Jacques. Mais il ne vit pas. Il m’écoute, étant sourd. Il me lit, étant inculte. Il danse, comme fait l’univers dans sa course, sans aucune explication, sans repentir ni regret, mais pour que le tout soit beau. Oui, parce que je sais que nous sommes rongés par le désir du beau, comme Baudelaire, j’ai posté Jacques. Alors, nous pouvons rester tous amalgamés au vaisseau-piano, parlant d’une seule voix, chacun : nous, et tous : je. Jacques, le seul, ne jamais dira rien. On ne l’emmènera pas en garde-à-vue, en examen, en incarcération. Seuls quelques jeunes gendarmes, quelques enfants, le menacent parfois.

André Brasilier, La robe verte, 1976

2 réflexions sur “

  1. Chaque fois que je lis mon prénom et qu’il est associé comme aujourd’hui au piano, je sursaute et souhaiterais répondre mais la garde à vue me sied bien de ce temps-ci.
    Impossible de sortir de mon carcan voilant toutes inspirations.
    Il y a des mots et des notes qui surgissent mais qui ne m’accrochent pas.
    La lumière sera bientôt printanière, éclairante et réconfortante.
    Je le sens sur le pas de ma porte.
    Merci René de réveiller le frère Jacques.
    💖🎶

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