La guerre est le roi du monde, le cœur et le fondement de tout. Ainsi clame Ubu sa joie triomphante…
Dans son coin Jacques avale ses larmes, digère sa peine, son morceau de guerre lourd au creux de l’estomac. Chacun n’a reçu en pitance qu’un morceau de guerre à manger.
J’organise, sur cette terre, je prépare, ma mort, je construis et garnis ma pyramide.
Cette couleur que je n’ai cessé de manier pendant deux jours mais qui refuse de se poser, de faire surface, de dessiner une forme, qui préfère s’enfoncer, infuser le papier en profondeur.
Cette couleur ne veut pas me quitter, elle s’attache à moi, elle se glisserait dans mon sang, se répandrait dans mon corps comme une lymphe noire, mais fluide, sans poids, sans perdre sa transparence, jusqu’à ce que je la digère bien, qu’elle m’imprègne…
Pourquoi… parce que c’est la guerre, le fondement, la fondatrice. Tentaculaire, aux bras aussi agiles que vigoureux, comme si elle voulait construire un placenta, une place forte, un abri. Un abri. C’est paradoxal. Des armes pour un abri. Cela ressemble à la Paix. Cela me rappelle l’article de Damilaville sur la Paix dans l’Encyclopédie — sa phrase obsédante — c’est donc cela que nous sommes allés chercher avec Jacques, cela qui nous a tourmentés depuis l’adolescence et que nous comprenons enfin : la guerre qui est en chacun de nous, dans notre chair et que nous seuls, chacun de nous, peut tenir tranquille, vigilante, peut essayer de tenir en paix, à tout instant, car tout la menace, un rien l’excite. Elle est consubstantielle à la vie, nous devons nous construire avec elle, c’est sans doute ce qu’Héraclite a voulu nous dire. Ce que Gandi. Et Mandela. Ont prouvé. Ce n’est donc pas une utopie.
Mais la couleur refuse de se clamer, elle veut encore rester dedans, comme secrète, comme trop précieuse pour être répandue. Rester contenue est sa force. Elle est l’énergie. Elle se libère lentement, avec art. Elle est comme l’hiver qui construit le printemps. C’est ce que nous nous sommes dit, avec Jacques, pendant ces deux jours qui ne furent silencieux qu’en apparence. Non, nous ne dormions pas.
Francis Bacon, ‘Study Of A Bull’, 1991
