Frère Jacques disparaît, sa silhouette s’enfonce dans la brume.
C’est une femme que je vois. Un très joli visage. La peau fraîche, odorante comme le jasmin. Elle tient entre ses doigts une cigarette qu’elle approche de la pulpe gourmande de ses lèvres. La cigarette est l’un de ses costumes. Elle aussi se fait belle avec ce qu’elle a de plus intime, mis avec ses yeux, profonds et brillants, ses boucles souples de cheveux noirs, le contour délicat de ses seins, du creux de ses épaules, de son ventre, elle va, elle respire au soleil. Je la regarde et je fonds en secret. Nous sommes également épris de la beauté. Nous la jouons pareillement depuis notre adolescence. Aujourd’hui comme il y a six ou sept décennies.
Je plonge dans la rivière. Je veux sentir cela en nageant entre deux eaux, car ce n’est ni la surface où je vis maladroite vieillesse, ni le reflet du passé disparu, c’est mon présent glissant dans le courant. Les philosophes pourraient étudier cette forme avancée de la conscience. Les peintres la peignent. Les musiciens la jouent. Les poètes ou les romanciers l’écrivent.
« Si la raison gouvernait les hommes, si elle avait sur les chefs des nations l’empire qui lui est dû, on ne les verrait point se livrer inconsidérément aux fureurs de la guerre. Ils ne marqueraient point cet acharnement qui caractérise les bêtes féroces. Attentifs à conserver une tranquillité de qui dépend leur bonheur, ils ne saisiraient point toutes les occasions de troubler celle des autres. Satisfaits des biens que la nature a distribués à tous ses enfants, ils ne regarderaient point avec envie ceux qu’elle a accordés à d’autres peuples ; les souverains sentiraient que des conquêtes payées du sang de leurs sujets ne valent jamais le prix qu’elles ont coûté. Mais, par une fatalité déplorable, les nations vivent entre elles dans une défiance réciproque ; perpétuellement occupés à repousser les entreprises injustes des autres ou à en former elles-mêmes, les prétextes les plus frivoles leur mettent les armes à la main, et l’on croirait qu’elles ont une volonté permanente de se priver des avantages que la Providence ou l’industrie leur ont procurés. Les passions aveugles des princes les portent à étendre les bornes de leurs États ; peu occupés du bien de leurs sujets, ils ne cherchent qu’à grossir le nombre des hommes qu’ils rendent malheureux. » Je ne sais où m’arrêter quand je commence à lire la phrase obsédante de Damilaville, pourtant inspiré de raison. Faire la guerre est une pulsion suicidaire. Faire la guerre est une pulsion de mort — une pulsion qui n’a rien d’intellectuel. En cela Spinoza nous éclaire mieux que Freud. Freud représentait ces choses dans la géographie de la psyché, alors que Spinoza n’a pas craint d’aller à l’abord du corps — peut-être même dans le corps. Mais le corps, s’il sent, ne parle pas, ne joue pas de musique, ou trop grossièrement, ou faut-il que le cerveau et lui accordent mieux leurs subtilités, affinent leur art du dialogue — non pas entre eux deux (qui ne font qu’un) mais avec l’autre. Ainsi à quatre (au moins) vont-ils commencer à éveiller le monde endormi, encore somnambulique, de la relation.
La musique en ré mineur fredonne encore dormez-vous dormez-vous. Pendant que les couleurs de l’eau glissent sur le papier.

Edward Hopper, Galleon in a Storm, Pen and ink and pencil on wove paper.

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