Ces peintures, ces formes, ces couleurs qui se répètent, se chevauchent, se bousculent, s’engendrent et se dévorent, qui crient et chantent dans leurs langues inconnues, comme ces notes que le piano renvoie, répartit à mes doigts, précipite à mes oreilles, que mes bras, mon corps fatiguent à interpeller, comme ces mots débordant de ma pensée, fusant de mon impatience, de mon inquiétude, de mes promenades avides à regarder, à fouiller la tête des arbres que les premiers jours de printemps excitent, la tête des gens entraperçus, les silhouettes floutées, leur expression ou l’impression rapides qu’ils m’abandonnent au passage, toute cette agitation m’amènera-t-elle à l’espace réel du partage, à cet inaccessible monde qui recule doucement, qui se refuse discrètement à mes avances — tout en donnant le change, me laissant imaginer, inventer.
C’est un réel progrès pourtant sur ma jeunesse, lorsque déjà je rêvais cet au-delà tout près devant moi, tout près de céder mais que je ne pouvais me résoudre à falsifier. Aujourd’hui j’ai toutes ces couleurs, ces notes de musique que le piano me met dans les doigts, ces mots que le crayon glisse au papier, ces pensées qui se gaspillent, ce corps qui danse, tout ce qui parle à ce monde profus, grouillant, qui m’assaille, trop grand pour moi.

Afifa Aleiby