La rivière fait ses crues jusque dans l’appartement. Maintenant, après avoir retrouvé ses marques génériques, génétiques — pour ne pas dire originelles, mot que je rejette vite dans le sac, de la main de monsieur Nuit (les mots ont leur chemin de nettoyage, leur chemin d’encrassage aussi, je les choisis pour l’écriture comme les couleurs pour la peinture). La rivière déborde silencieusement, me dépose un paquet.
Je me demandais si mon roman se trouverait sur le marché et là je le vois, enveloppant la morue séchée que j’achetais naguère dans le lointain village. Sur cette page, entre les taches grises du sel et les restes gondolés et fripés de la texture imprimée, des mots relatent une chute de monsieur Nuit dans la rivière : il roule sur son dos bossu et se disperse aussitôt dans les reflets noirs qui s’évadent en cercles cahotants. En voilà une phrase pour bien emballer la morue, me dis-je, la caresser d’une dernière écaillée de langue avant de la mettre en marinade, au bain revigorant de piment, de citron et de bois d’Inde. La morue vient de faire le tour du monde. Tout comme le soleil qui frappe ce matin à ma fenêtre de ses grosses pattes engluées de nuages après la pluie.

Mounira Al Sohl

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