Peintures que je nourris, comme des bébés, qui grandissent lentement silencieusement, qui crient faiblement comme si leur voix d’en dessous ne leur était pas encore permise, pas encore connue. Je les nourris de ce lait d’amande, de cet extrait de charbon, de cet acidulé de merise à dose infime d’une pointe de pinceau. Parfois je les baigne d’une compresse d’eau tiède, je leur donne une goutte de vin, le baiser d’un peu de rouge, un très léger coup de peigne, je les toilette très délicatement, frôle du bout des doigts le duvet de leur peau qui s’éveille, qui s’apprête à s’offrir la liberté du soleil.
On peut dire que j’ai une basse-cour avec des poussins, des oies, des coqs, des pintades, tout ce qu’on veut, comme j’ai un atelier de confection à la maison, les salons d’essayage de costumes, les salles de répétition, les graines à jeter aux poissons dans la rivière, j’ai les oiseaux du ciel, même. J’ai tout en peinture, et potentiellement en musique car la porte est ouverte à tous les musiciens, qui ne se privent pas de faire entrer tout ce qu’ils ont de plus beau, j’ai tout en pensée, même, tout ce qui n’entre pas dans la musique ou la peinture, tout ce qui est sous le soleil comme dans la nuit, je l’ai.
Et ça ne me suffit pas ? Mais si !
Il suffit que j’aie le crayon à la main pour que j’y sois, moi aussi, dans cet univers comble de tout — et de rien — qu’un geste peut réduire, inverser, clamer ou taire. Ou même si je ne l’ai pas, le crayon, c’est monsieur Nuit, monsieur Temps, qui s’en chargent. Il ne reste qu’un mystère : Je — J’ — I — une petite lettre, articulée au monde — juste une clé — une clé du mystère — comme la clé du jouet mécanique qui envoie l’enfant dans le petit monde de l’émerveillement.
