Je fais ma toilette à l’eau froide ce matin lorsque j’entends la voix de monsieur Temps.
A peine une voix, comme celle qui ne sort pas tout à fait clairement de la gorge, lorsqu’on pense. Une voix — non pas étouffée — mais brumeuse, aérienne, tellement fluide qu’elle m’aide à glisser les mains savonnées sur le visage, les épaules, malgré le premier désagrément de la fraîcheur de l’eau. Sur le corps entier je vais bientôt pouvoir sentir et apprécier ce mouvement aussi présent qu’une phrase musicale quand on la joue. Je prends le temps en route, le présent murmure tu m’as invité je suis là, le glissement des doigts sur la peau qui s’anime, s’égaie, avance comme le son de la flûte ou du ruisseau coule de l’avant en laissant leur chanson flotter au-dessus d’eux.

Dès que monsieur Temps est invité la musique peut jouer. Je me souviens d’une période lointaine de ma vie où une sorte d’immobilisme avait commencé à me figer, j’en avais pris soudainement conscience dans un cri muet et affolé sorti de moi en marchant : où est la musique ?
C’est comme un immense travail qui a dû alors se déclencher, complexe, et qui m’a métamorphosé — comment le dire ? — non pas en pierre mais en instrument de musique.

gouache de Van Dongen, J. Baker, 1925

[poem]

Le vent se déshabille, jette ses affaires n’importe où et part en courant.
Les arbres se cramponnent. Les maisons abasourdies restent sans voix, un drap de soleil collé sur le nez, et les pompes à vélo s’emmêlent dans les boîtes à parapluie.
Qu’est-ce que c’est que cet affolement ?
crie le vent à la lune déjà blanche comme une craie,
Je vais au bal, non ? Vous m’accompagnez ?
Mais la lune se rentre encore plus les oreilles dans les joues et continue sa lessive. Quand elle a fini avec elle, elle lave le savon à la fin tout est fondu.
Adieu !
Il crie, il hurle, il pète, il siffle comme un train, il disparaît.
Tout le monde a fermé ses volets.
Sauf la mer, qui se fend, qui s’allonge, qui se roule dans ses bras.

aqua mauve, r.t

Le ravageur du tube digestif et son engeance est revenu, pour la troisième fois en un mois, je crois bien. Je pourrais l’appeler monsieur Virus, celui-là, ce que je ne ferai pas mais il n’y aurait rien là de trop incongru, ni magique, ni irrationnel. Comme monsieur Temps il est constitué d’éléments en très grand nombre que pour une part je connais, pour une toute petite part j’ai choisis et que j’ignore pour l’essentiel. Comme lui et monsieur Nuit il agit, il s’intègre à mes activités, mes pensées, ma vie sensible. Comme la rivière il charrie des choses, il dévaste, il me fait réfléchir. Il est Autre mais je ne lui dis pas Tu, comme à elle mon amie, avec qui nous dialoguons sans distance, sans arrières-pensées, sans hypocrisie, sans malveillance, sans bienveillance. Avec égalité sous le soleil comme sous la mort.
Lui, ce dit Virus, je le connais très peu encore, il ne s’est pas présenté, comme monsieur Nuit. Il reste à la troisième personne, un objet de pensée. Je le regarde encore avec méfiance.
Mais lui n’est pas sans trouver le contact avec moi, sans s’immiscer dans mes secrets, bâtir son campement dans mes intérieurs dévastés. Mais il se retire après presque 24 heures d’occupation.

Peinture r.t

Brève rencontre, au pont.
Que fais-tu, aujourd’hui ?
A ton ample réponse, je le vois, tu chies, large et tranquille, sans discontinuer. Tu fais tout, un jour ou l’autre, tu cours, tu dévales, tu es en croisière, tu rêves, tu divorces, tu joues avec les oiseaux, avec les soleils, tu réfléchis et me fais réfléchir. Tu es celle qui fait tout. Qui passes tout sous silence ou qui révèles tout, quoique contrainte entre les quais.
Et nous sommes devenus amis. Un petit signe le matin, quelques mots, une pensée. Et lorsque je repasse plus tard, vers midi peut-être sous le soleil comme aujourd’hui, nous nous rencontrons à nouveau, nouveau l’un et l’autre. Tu te baignes maintenant, dans ton bouillon étale, ta pisse, ta chiasse devenue plus claire et remuante. Je te donne ces mots, ces quelques pas pour une histoire que je tisse avec toi depuis tant d’années, que j’ai nourrie de tant d’inquiétudes, de malaises, d’exaltations, fils de trame et de chaîne de toutes couleurs, rudes et blessants, noueux, fragiles, détériorés, décolorés, disparus maintenant. Depuis le premier mystère, maternel, féminin, qui glissait dans l’ombre en contrebas des arbres lorsque je m’enfuyais de la ville et de ses contraintes étrangères, tant d’années ont traversé mon corps, pour qu’aujourd’hui, enfin, comme un incroyable cadeau, nous soyons devenus amis.

Peinture r.t

Je me demande si Ovide, quand il racontait toutes ces histoires de métamorphoses, savait ce qu’il faisait, s’il avait conscience d’être à la fois le plus archaïque et le plus moderne des écrivains (au point de l’être, pour moi, plus de deux mille ans plus tard).
Il est vrai qu’il y a beaucoup de questions — comme celle-ci — que je ne me pose plus dès que je suis en présence de monsieur Nuit. La pensée alors ne m’apparaît plus que comme un jeu. La conscience même se dissocie de moi pour entrer dans le sac de monsieur Nuit. Il n’y a qu’une conscience, elle tient dans un sac. Comment se fait-il que cette pensée — si puissante — je ne puisse la maintenir qu’en me servant des verres de vin, ou en grignotant des galettes de riz, ou en allant marcher à grands pas dans les rues, ou en dansant. Qu’en excitant le corps pour qu’il compense cet embrasement de pensée.
Monsieur Nuit, je le comprends, en est devenu vieux, difforme, impotent, grotesque — mais pourquoi me le dire, me le montrer ainsi ? — Il n’y a qu’une conscience. Elle est un jeu. Héraclite l’avait vu, il y a bien longtemps. Ce n’est qu’un jeu d’équilibre des contraires. Et là dedans, tous les moindres micro-jeux, tous les jeux de nuances sont possibles, toute la musique la plus merveilleuse, la plus éclatante, la plus subtile, celle des cordes pincées, des percussions, du souffle du vent ou la bouche s’offrent à nous, la suspension de l’air, la flottaison de l’eau.
Tant de secrets que l’on apprend. Mais comment pourrais-je dire cela un jour, et à qui ? Monsieur Nuit baisse les paupières sur ses yeux étranges. Il ne dira rien.
Il n’y a qu’une conscience. Elle éclaire le monde.

Tapisserie de Pierre Boncompain, Nu à la rivière

[poem]

j’ai appris
j’ai appris b
et le reste jusqu’à z
en attendant l’heure de la récré

qui n’existe pas

i c i s o u s l e s n u a g e s

je ne sais rien
et je vais encore m’endormir
je ne sais pas où

pour vivre et pour mourir
je m’en remets à dieu

qui n’existe pas

Il fait noir. Pas tout à fait, la flamme d’une petite bougie sur la table m’éclaire. Il n’y a plus d’électricité. Il fait froid. Pas tout à fait, je me suis vêtu de pulls, de blouson et enroulé d’un plaid que j’avais sous la main. Je suis chez moi, j’y suis encore bien, ce sont les conditions de vie que je m’étais préparées depuis longtemps. J’ai rejeté, à mesure que je le pouvais tout ce qu’on a coutume de croire indispensable.
Je ne peux pas vraiment écrire ou plutôt, je ne pourrais pas relire ces traces aveugles du crayon. Peu importe, je n’écris que pour prendre conscience. Et je fais un grand trait dessus à la fin. La conscience n’est pas dans l’écrit.
Le crayon est une petite rivière. Il va toujours de l’avant. Il est toujours plus loin que sa trace. Elle ne compte pas pour lui. Elle ne fait qu’indiquer par où il est passé, si quelqu’un veut le savoir. Elle laisse beaucoup de choses derrière elle mais pas pour elle.
Je rouvre les yeux : la bougie est minuscule, comme une petite tulipe, bleue et rose.

Insaisissable, mais aussi irrespirable, inoubliable, indépassable, la guerre est au fond de tout ça. Et c’est d’elle qu’on veut et qu’on ne peut pas parler.
Mes parents, avant que je naisse, n’avaient qu’elle en tête, dans le corps, un effroi, une torsion abdominale. Que suis-je venu faire là, ma sœur d’abord, puis moi, après la fête, le plus jamais ça, le mariage. Le silence s’installant peu à peu, ouvrant les bras à autre chose.
Et écrire permet d’évoquer, de confirmer, de savoir qu’elle renaîtra toujours, qu’elle se ranime, comme un feu car les braises ne peuvent pas s’éteindre.
Je me suis avancé en tournant le dos. J’ai vécu et je vis encore en tournant le dos.
L’être humain se renouvelle, comme un papillon, l’enfance éclate comme les bourgeons de fleurs dans les champs, mais un squelette de bronze reste en chacun de nous. Couleur de ma mine de crayon, de ce filet de rivière qui écrit pour accompagner la conscience. La conscience ou l’inconscient, ce qui traîne toujours derrière soi.

Homme qui marche, Alberto Giacommetti