Je croise un homme sur le pont, pas très grand, pas très âgé, pas très pressé, pas très bien vêtu et dont le regard est immensément ouvert, et paisible.
Bon sang, mais c’est monsieur Nuit, me dis-je après quelques secondes de flottement entre l’attrait et la réserve.
Il est passé. Il m’a vu lui aussi. Nos regards se sont tutoyés. Mais c’est un bouleversement pour moi : monsieur Nuit est un autre !

André Derain, Portrait de Vlaminck

Je me demande où est le cheval-piano à présent. Je ne crois pas vraiment qu’il se soit envolé, comme Pégase. Il a fait mine de le faire, il est élégant. Je pense qu’il s’est posé dans le premier champ venu. Il a brouté les pâquerettes. Il s’est reconverti : il a regardé la beauté du pré, goûté la saveur des herbes. Il est devenu peintre, choisissant, fouillant, malaxant les couleurs, recomposant la prairie à son idée.
Hors de l’écurie, hors de la maison où le marchand de musique me l’avait livré, domestiqué déjà avec toute une génération de ses frères et sœurs émancipée du long servage de leurs parents et promue dans le divertissement ou les arts.
Mais il m’a prêté ses oreilles et ses jambes, et moi mes doigts. Nous avons sauté la barrière de l’espèce.
Espèce — un mot qui ne rendait aucun son, ni aucun sens — écoute ça me dit monsieur Nuit, un mot qui a traîné dans toutes les poches… bon voyage, ne te perds pas !
Mais je retourne à mon cheval dans le pré, ou du moins je le suis à la trace.

Ce matin, alors qu’elle ne me dit rien — miroir sans tain, éclat fondant sous le regard — qu’aucun mot de ma part ne pourrait la déranger de son aphasie, j’ai droit à un commentaire de monsieur Nuit.

Elle te dévoile son secret, tu vois.

Au même moment, c’est l’emphase du soulagement, pour moi. Comme vont les ondes sur l’eau s’élargissant calmement à n’en plus finir. Aucun mot ne l’atteindra jamais. C’est le journal de la rivière agréé tout entier, récompensé du prix d’accomplissement, comme la Grande porte de Kiev de Moussorgski, les ors sur la lagune. Je deviens le peintre officiel, le diariste de Sa Majesté. Je passe le pont léger comme une biche. Tous mes mots glisseront sur elle maintenant.

Continueront à glisser, tu peux dire, ajoute monsieur Nuit, grommelant derrière mon épaule.
Il ne te reste plus qu’à choisir.

Et je comprends que monsieur Nuit me remet dans ma condition d’humain, celui qui doit choisir. Quand la rivière, elle, poursuivra dans sa majestueuse inertie.

Henry Moore

Il te donne cette sensation inégalable d’enjamber le présent. Tu vis sur le devant de la scène, tu es à la proue du monde qui se crée quand tu es avec monsieur Temps.
Et tu le sais multiple, agile et volatile. Il est aussi de même pour ton petit-fils qui est loin, qui va avoir sept ans et qui fait un peu partie de ton fouillis d’inquiétudes profondes… de vie et de mort, de transmission, d’oubli, de renouvellement des générations de l’humanité sur terre… Il est en chacun en train de procurer cette mystérieuse sensation de présence, cette capacité d’éprouver, de se sentir investi de présent et de vie.

Monsieur Temps, il faudra apprendre à le partager en profondeur — non pas par la pensée seule — mais dans la profondeur du corps qui ressent la fragilité de soi, l’éphémère de sa présence aux autres, des autres à soi. Ressentir que c’est lui qui fait le commun et le partage.

Photographie de Thami Benkirane

Je fais ma toilette à l’eau froide ce matin lorsque j’entends la voix de monsieur Temps.
A peine une voix, comme celle qui ne sort pas tout à fait clairement de la gorge, lorsqu’on pense. Une voix — non pas étouffée — mais brumeuse, aérienne, tellement fluide qu’elle m’aide à glisser les mains savonnées sur le visage, les épaules, malgré le premier désagrément de la fraîcheur de l’eau. Sur le corps entier je vais bientôt pouvoir sentir et apprécier ce mouvement aussi présent qu’une phrase musicale quand on la joue. Je prends le temps en route, le présent murmure tu m’as invité je suis là, le glissement des doigts sur la peau qui s’anime, s’égaie, avance comme le son de la flûte ou du ruisseau coule de l’avant en laissant leur chanson flotter au-dessus d’eux.

Dès que monsieur Temps est invité la musique peut jouer. Je me souviens d’une période lointaine de ma vie où une sorte d’immobilisme avait commencé à me figer, j’en avais pris soudainement conscience dans un cri muet et affolé sorti de moi en marchant : où est la musique ?
C’est comme un immense travail qui a dû alors se déclencher, complexe, et qui m’a métamorphosé — comment le dire ? — non pas en pierre mais en instrument de musique.

gouache de Van Dongen, J. Baker, 1925

[poem]

Le vent se déshabille, jette ses affaires n’importe où et part en courant.
Les arbres se cramponnent. Les maisons abasourdies restent sans voix, un drap de soleil collé sur le nez, et les pompes à vélo s’emmêlent dans les boîtes à parapluie.
Qu’est-ce que c’est que cet affolement ?
crie le vent à la lune déjà blanche comme une craie,
Je vais au bal, non ? Vous m’accompagnez ?
Mais la lune se rentre encore plus les oreilles dans les joues et continue sa lessive. Quand elle a fini avec elle, elle lave le savon à la fin tout est fondu.
Adieu !
Il crie, il hurle, il pète, il siffle comme un train, il disparaît.
Tout le monde a fermé ses volets.
Sauf la mer, qui se fend, qui s’allonge, qui se roule dans ses bras.

aqua mauve, r.t