Le père Vannereau. Je n’aurais jamais osé prononcer ce terme, sinon avec ma sœur car nous étions deux enfants, et ne nous privions pas de nous moquer de lui qui était vieux, c’est vrai, avait des mimiques de bouche tout à fait ridicules, des vêtements surannés pour ne pas dire loqueteux, une addiction maniaque au sirop des Vosges Cazé, et son expression « Au temps pour moi », très aristocratique, jamais entendue par personne d’autre, qui ne venait que rarement et sans doute à bon escient, lorsqu’il nous faisait brusquement reprendre un passage en répétition. Nous, les enfants, avant d’avoir des instruments nous suivions sur notre partition pour apprendre le solfège. C’était monsieur Vannereau.
Mais les noms ne restent pas indemnes, ils sont pris dans le tourbillon de la vie et plus tard emportés dans ceux des autres vies, et c’est une chance car ils sont bientôt tout ce qui reste de la personne qu’ils furent.
Les noms, comme tous les mots à l’approche de la nuit, si je leur donne une feuille de papier, s’en vont allègrement bien au-delà des bords comme des fourmis qui s’éparpillent, ils escaladent ce qu’ils trouvent à leur portée, sautent les uns sur les autres et nous donnent une image bien différente de ce que nous croyions être la réalité. Et, surtout, ils nous entraînent avec eux dans cette image. Nous rêvons. Nous sommes dans la voie royale, dans l’allée d’honneur de quelque château. Je ramène alors quelques malotrus de ces insectes sur la feuille de papier et les force à s’aligner, à se ranger en phrases correctes et présentables. C’est ainsi que monsieur Vannereau est devenu le père Vannereau, hier soir, alors qu’il s’était déjà, ici même, en présence du cheval-piano, et par bienveillance à mon égard, métamorphosé en monsieur Temps.
Les frères Quatrecôte, traînés sur la feuille de papier eux aussi, ont avoué le vide de leur histoire et, du même coup, les bienfaits de l’oubli et la possible amitié. Tous ces mots, tenus là sur le papier pendant que j’écrivais, je les ai vus se dédoubler, se défaire de leurs liens, grimper les uns sur les autres en pyramides, en tours de Babel, en animaux fantastiques. Je me promets de les relâcher dès le point final posé et de les suivre dans leurs jeux.

Adèle Nègre

J’ai besoin de rassurer mes deux amis.
Vous étiez là déjà lorsque j’étais enfant, dans le village où je suis né on vous appelait les messieurs Quatrecôte, ma mère vous a montrés de loin une fois ou deux, ou bien votre maison. Sinon vous ne seriez pas revenus.
Je m’endors. J’entends encore le piano jouer la phrase où je me suis arrêté. Le cheval ne s’est pas couché. Il a mis la sourdine et continue avec nos deux amis à évoquer des souvenirs mais je n’entends que par intervalles et ne peux pas suivre de façon continue la conversation — si c’en est une — car le cheval joue (mon morceau en cours, le ragtime, comme à son habitude pour m’aider à l’apprendre dans mon sommeil) et les deux amis se déplacent à pas réguliers, se croisent, s’écartent, se rejoignent comme dans une danse. C’est d’ailleurs bien une danse, elle est destinée à accompagner le retour des souvenirs, du moins selon ce qui m’importe, car eux ne sont pas sensibles aux souvenirs, ils font autre chose, qui me reste mystérieux.
Moi, je suis allé dans un rêve beaucoup plus profond que d’habitude, et j’en reviens sans rien. Tout juste si j’ai pu sauver ma peau. Je tire à moi des grands papiers déchirés, semblables à une affiche, sur laquelle je marche encore, essayant de voir le dessin, la signature, tout en me relevant. Mais au sol des panneaux beaucoup plus lourds, rigides (les cloisons, les murs ?) refusent de bouger. Serais-je tombé, évanoui, me dis-je, entraînant les murs dans ma chute ? J’entends des voisins ou des visiteurs dans l’escalier, qui parlent, nombreux, déjà sur le palier, je veux être prêt pour leur arrivée. J’ai beau ouvrir les yeux ils ne parviennent pas à voir.
Je suis remonté les mains vides, j’ai pris ma place dans la déambulation des deux amis (que je vois maintenant dans la pénombre), mes pas se sont déliés, mes bras surtout ont grandi, peuvent monter, tirer mon corps beaucoup plus haut, plus large aussi, je touche facilement les murs, et je descends, genoux pliés, buste droit, jusqu’au sol. Je suis très bien. Je ne veux plus rêver. Je tire une jambe loin derrière pour atteindre le sol, où je suis déjà. Ma douleur de la hanche a disparu et je peux prendre appui sur les poignets. Les silhouettes des deux amis se sont évanouies dans la brume du petit matin. Je renonce à me souvenir. Je laisse se perdre la maison où ils étaient censés habiter dans mon enfance, le quartier des jardins, les hommes aux noms étranges, à barbe noire, Manouk, l’un d’eux qui jouait du saxophone aux répétitions avec le père Vannereau. Je comprends que chacun a une vie. J’ai mon cheval, mon crayon et ma feuille de papier.

Victor Brauner, huile sur bois, Paysage ensoleillé

Victor Brauner, 1945

Je quitte le piano brusquement, mu par une force qui me soulève. Une phrase plonge aussitôt sur le papier que je lui donne comme la mer où nager. Je vais de l’un à l’autre sans pouvoir en décider. J’ai deux milieux de vie comme une grenouille amphibie. J’ai besoin de cette contradiction.
Les frères Quatrecôte apparaissent soudain. Je les vois d’en haut, ces personnages de l’ombre tâtonnant leur chemin comme des grandes fourmis. Ils ont l’air de prendre des mesures ou vérifier des directions. Je les regarde peut-être trop intensément, il me semble que je me suis mis à l’instant dans leur champ de vision, qu’ils ont braqué sur moi leur goniomètre. Je descends et leur ouvre la porte.
Nous montons à l’écurie, ce qui les étonne, une écurie à l’étage, avec un piano au râtelier et une foison de partitions débordant devant lui. Je leur montre les toits par les fenêtres.
Vous êtes musicien ? demande l’un. Non, c’est le cheval, je suis son apprenti.
Les oiseaux sont aux premières loges, me dit l’autre. Ainsi j’ai su que j’avais des amis.
Ce n’est pas notre nom, ce sont les gens d’ici qui nous l’ont donné sans nous connaître.
Nous venons d’un pays étranger, très loin d’ici. Nous ne sommes pas frères — ou peut-être, si.
Nous n’en savons rien, personne n’en sait rien.
Seul le piano compte maintenant.
Il arrive toujours ce moment où le papier avec les mots qu’il porte sont lettre morte, ils ne sont plus source, ils pourront suivre un cours d’eau, s’accrocher à quelque tas de feuilles, de branches et de mousse et il nous faut faire confiance à nos forces d’apprendre, de jouer toujours un peu plus délié, un peu plus juste, un peu plus vite, un peu plus beau, à faire passer par nous-mêmes la musique, comme on marche, comme on danse.

Je crains de me servir du piano comme d’un cheval de guerre. C’est lui qui m’emporte sur le champ de bataille d’où je vais sortir par les mots. C’est son incroyable courage, sa folle confiance en la musique, que j’utilise, c’est l’énergie même de son corps, son sol et son horizon. Je monte sur son dos pour me faire porter, non pas pour aller avec lui dans la musique, elle est bien trop grande et même effrayante, mais juste pour qu’elle m’élance et me fasse chavirer, de là les mots viennent me sauver, je m’en saisis à la volée, je me raccroche à leurs branches qui grandissent, me font des phrases que je ne lâche plus. Mon piano trotte et se met au pas, je ne l’entends plus bientôt. Mais je me souviens de sa force et de son dévouement, de son énergie qui m’a soulevé du sol, empli de chaleur, donné une vie intérieure, car c’est lui que je porte à mon tour, son rythme, ses rebondissements, son hennissement. Son énergie qui a satisfait mon estomac.

J’entends de la musique. C’est peut-être un concerto de Beethoven, il y en a de merveilleux. C’est peut-être une autre musique, il y en a tant de merveilleuses. La musique est un rêve. Mais c’est un rêve en liberté, il n’est enfermé dans aucune tête. Il a ses bras, ses jambes, ses yeux, ses oreilles, il se promène devant vous. C’est la musique.
Alors je fais silence devant elle.
Je fais silence pour qu’elle existe.
Je lui passe le relais. Il fallait que je vienne jusque là, avec le cheval, pour la rencontrer. Pour me taire, que le cheval s’écroule sous moi avec tout son harnachement, son râtelier de notes, ses jambes solides, son encolure frémissante, nous sommes venus ensemble et nous sommes écroulés quand nous l’avons reconnue.

Entretemps les frères Quatrecôte sont passés, tout a continué dans la contradiction, les complications sans lesquelles nous n’aurions pas pu avancer d’un pouce. Mon métabolisme incontrôlable a plié, sombré, roulé au fond de la nuit, m’a fait proférer des mots inconnus, des mots noirs, ensoleillés.

Je tombe sur le sol au lieu du la. Le cheval frémit d’un air moqueur. En plus, il faut que j’aie des yeux au bout des doigts, lui demandé-je, comme l’escargot ? C’est évident, fait-il. Et c’est tout le clavier que je sens frémir sous mes doigts. La lenteur de l’escargot est tellement inattendue et pourtant, quoi de plus lent et mollasson que mon apprentissage. Je suis un escargot, qui met lentement ses yeux au bout de ses cornes. Ils sont délicats. Il ne faut pas les oublier. Ils seront forts, avec des paupières. Il faut penser aussi aux ressorts qui poussent dans les phalanges. Penser à tout le nappage ultra-sensible qui vient les enrober, qui sait ou saura détecter les subtiles variations de température ou de pression qui font la couleur du son — ce ne sont là que d’infimes détails dans le chantier de fabrication (ou de réveil) des doigts.

Tu t’arrêtes, tu regardes ta main, les doigts en éventail, tu te dis, Ah ! je reconnais une main, là. Et elle apparaît dans toute la drôlerie de sa forme, comme on en dessinait le contour avec un crayon, enfant, sur une feuille, ou comme on la trempe dans l’argile, ou comme ces empreintes qu’on a découvertes dans les cavernes.
Comme les mains de Victor Jara, qui chantaient.

La douceur de la force, la force de la douceur dans chacune de ses mains,
la trouveras-tu ?
la retrouveras-tu ?

Ce ne sont plus des mains sur les touches de mon clavier. Ce sont peut-être des oiseaux endormis, ou engourdis dans des bandelettes de chair, ou de gras, comme ces choses au nom de petit oiseau comestible et inerte, les paupiettes, ou bien des petits manchons de baguettes de tambour, ce sont des lianes, du mycélium, des nageoires, tout veut passer dans mes sensations, toute la culture de mes mains, ces mailloches articulées qu’on transformait en mécaniques dans les usines anglaises pour tricoter à toute vitesse des chaussettes, la laine, les moutons, tout ce que j’ai vu et senti dans ma vie est peut-être inscrit, enfoui, endormi là, dans mes mains.

D’autres gestes esquissés sous les doigts hésitent, réfléchissent, très vite prennent parti, répondent au désir de la musique… ils apprennent maintenant à leur vitesse, reprennent, assagis, méthodiques. Ce qui fait sourire doucement le cheval. On dirait que tu as pris un coup de vieux, semble-t-il dire. Oui, j’ai perdu de ma spontanéité enfantine… mais, paradoxalement, je n’en suis pas fâché.

Claude dessinant, Françoise et Paloma, Picasso 1954

Si je joue du piano, ce n’est peut-être pas surtout pour la musique — oui, il me donne la musique, c’est certain, sans lui je ne l’aurais pas connue d’aussi près, car elle fait des embardées quelquefois, elle sort des pistes où elle est censée se tenir : la partition, les notes avec tous leurs caractères, leur petite vie de sons à organiser, à faire chanter, retentir ensemble ou séparément, mais elle sort, de temps en temps elle sort en pleine liberté dans le vide cosmique des sens, comme une apparition, une muse aurait-on dit, comme une preuve de l’existence des dieux, ou de l’au-delà de la beauté. Mais ce n’est pas pour cela, au fond, que je tiens tant à jouer du piano. C’est surtout pour les rendez-vous avec monsieur Temps. C’est un bonheur tranquille, installé en moi maintenant, cette amitié de monsieur Temps. Nous ne nous disons rien mais nous nous retrouvons, dès que le piano est ouvert, que je suis sur le tabouret, c’est subitement un jardin, ou c’est dans l’allée ou la forêt un peu plus loin, la montagne, le ciel, près du ruisseau, entre les ailes d’un papillon, n’importe où, n’importe quand nous nous retrouvons tout près l’un de l’autre. Et c’est une grande confiance qui m’envahit alors. Souvent il ne reste qu’un instant. Mais ça suffit. Après je prends les choses en main.

Et ce travail qui est le tien, tu ne m’as jamais dit en quoi il consistait, m’a demandé un jour monsieur Nuit.
Je fais des énigmes, lui ai-je répondu.
Un bien beau métier, m’a-t-il dit. Avant que nous éclations tous deux de rire (parce que c’était la réponse qu’avait faite le patron du cabaret qui embauchait Erik Satie comme pianiste lorsque ce dernier lui avait dit « Je suis gymnopédiste ».
Voilà mes deux amis, l’un le papillonnant, l’autre le boute-en-train.

Picasso, Musée de Grenoble, photo r.t

Tandis que, le nez dans son livre — la tête plutôt, tout le contenu de la tête, débordant même dans les épaules, la poitrine, jusqu’aux jambes qui le rappellent à l’ordre, s’impatientent, veulent s’échapper, ce contenu lourd, rampant et volatile à la fois : mots, rythmes, phrases — dans son livre où semble de plus en plus, à mesure qu’il vieillit, vouloir se réfugier la vie, ce qu’il lui reste de vie, il ne parvient pas à trouver une place, à s’arrêter, habiter quelque part, un endroit à partir duquel il pourrait continuer à explorer l’ici, les alentours, le pourquoi, le comment, vivre, enfin, c’est-à-dire s’interroger jusqu’à la fin sur ce phénomène de se trouver là, comme déposé provisoirement sans aucune explication au cœur du plus beau des cadeau dont on puisse rêver mais le plus instable et le plus insécurisant.

Une fourmi minuscule se promène sur sa main, qu’il voit mais ne sent pas. Une autre bientôt pique sa jambe nue. Il voit aussi à ses pieds des abeilles qui butinent des fleurs de trèfle. Et puis des gens autour, des jeunes femmes, tendres et joueuses, en robes légères glissant souplement sur les corps, des fillettes presque nues à la peau de lisse chamois mouillé de soleil, déliées comme des lianes. Il sait, comme s’il le reconnaissait soudain, que c’est là que se loge et préfèrera toujours se loger la vie, et non dans les livres, dans ces petits corps de fillettes aux jeux d’oiseaux-kangourous sur la grande fontaine, dans leurs sourires, leurs grimaces, dans leurs corps de faunes, entre leurs cuisses fuselées qu’ont mouillées les jets d’eau. Mais, de cela, il recueille tout de même quelques mots pour le livre.

Bengt Lindström, The poet, 1967