Wassily Kandinsky

Je n’osais pas, jusque là, parler à mon cheval. (Bien sûr, je ne manquais pas de jouer à lui parler, comme l’enfant dans ses jeux, et le faire parler, mais cela restait enclos dans mon dialogue intérieur, ma conversation fictive.)
Je lui demande : Donne-moi le la. Et je chante le la.
Tu vois, lui dis-je, je t’ai jusqu’à présent utilisé pour ta voix, et je n’étais pas capable de te parler. Autant je me suis fermé en moi-même, autant j’ai obtenu de toi l’usage de ta propre voix. Je suis un piètre chanteur. Quand tu es virtuose, un merle, une diva. Je te fais hennir à la demande, parler français ou javanais, roucouler sous la contrainte sans reprendre ta respiration. Pour de piètres résultats, car tu te plies à mon imagination, à ma copie servile des musiques déjà entendues, et réduites à leur plus simple expression. J’ai fait de toi un outil que je ne sais pas même utiliser — Oui, je fais ma crise de culpabilité, tu vois, tu ne dis rien, tu me laisses me vider à tes pieds, embrasser tes sabots, les laver de mes larmes, toi si beau, agile et puissant. Je me tais, pardonne-moi, seul le mutisme me convient.
Le cheval alors tourne les talons et rentre à l’écurie. Je ne comprends pas ce qui se passe. J’ai comme un étourdissement. Je comprends que j’ai mêlé mon âme à la sienne, ou peut-être bien l’inverse, qu’il était prêt à tout me donner et que maintenant il se retire parce que je ne sais pas jouer le jeu. On ne dresse pas un cheval — ou on se dresse soi-même. On s’assouplit pour passer par ses timidités, par ses méandres et ses prouesses. On l’attend. On est prêt, on ne le fait pas attendre. Je reconnais ce que m’a montré monsieur Temps. Je tourne les talons de l’autre côté, je sors vers la rue.
Quand tu deviens vieux, tu commences à faire attention à tout, tu crois que ta vie se lit et s’écrit comme un livre, me dit monsieur Nuit qui me rejoint le long du quai, claudiquant, sautillant autour de moi.

J’ai retrouvé l’adolescent caché dans un coin de l’atelier. Je l’ai pris entre mes doigts comme une larve tiède. Je pouvais le faire car c’était moi. Je me reconnaissais à travers l’ombre lointaine qui le ramenait, qui le reliait à moi, l’aspirait au creux de ma main. Il mûrit et répand son liquide dans lequel il libère ses ailes, ses petites nageoires fines, ses branchies ronflent doucement, il se colle à moi pour avancer. Je le caresse, lui donne ma main, mon ventre pour existence, il se disperse, il s’assure de la continuité de la vie à travers la vague écumeuse qui le laisse rejoindre la surface, dériver, trouver l’ombre des rochers ou le bois des planches qui vont l’héberger. Et je suis pleinement rassuré pour lui.

La photo recueillie dans le bain argentique fait apparaître un homme et une femme côte à côte dans l’atelier, nus, comme si leurs corps venaient d’émerger à la surface du monde. Sur cette photo, plus que des habitants de l’atelier, ils semblent en être, comme des insectes prêts à éclore surpris par une échographie, les corps vivants constitutifs.
Je choisis cette photo pour m’évoquer les liens d’attachement, leur continuité ou discontinuité entre les humains et au-delà parmi tout ce qui vit ou constitue un environnement, tels que me les donne à penser un anthropologue, Charles Stépanoff, dans un livre que je viens de lire.

Le train a roulé toute la nuit. J’arrive dans cet endroit qui m’était familier dans mon enfance, que je n’avais pas revu depuis un dernier rêve qui doit dater de plusieurs décennies. La maison a changé. Elle est plus vaste, plus aérée, précédée d’un terre-plain qui fait face à une large porte vitrée, sur le côté un escalier en béton mène tout droit à un perron. Elle ressemble un peu à ce qu’elle était déjà dans mon lointain rêve précédent, en plus dégagé, comme quelque chose qu’on a cherché et dont l’accès a été plusieurs fois élagué et simplifié. D’autres rêves dont ma mémoire garde encore la trace avaient précédemment, chaque fois, apporté une excavation, un désencombrement. Elle ressemble tout de même à la maison de mes grands-parents mais la montagne en est moins proche, moins familière, le balcon de bois qui l’escaladait étroitement, les ombres mouvantes et odorantes qui l’emplissaient, ne sont plus là. C’est un oncle autrefois bien connu qui m’accueille très concrètement, en urgence, sans manières, il est un peu plus grand qu’il n’était, parlant plus distinctement, sans accent, il m’annonce tout de suite qu’elle (ma grand-mère ou ma tante ?) vient d’avoir une attaque (un instant il me semble qu’il a mentionné un fusil), qu’il ne faut plus s’inquiéter et qu’il attend quelqu’un (un jeune homme), qui d’ailleurs arrive et gare sa voiture devant la façade à côté de celle qui m’a emmené, près du perron. Il y a aussi un jeune (cousin ?) qui me parle, à l’intérieur près de la table où nous avons disposé trois chaises. Je recompose visiblement dans mon rêve l’ambiance de mes souvenirs d’enfant d’une manière très simplifiée, clarifiée, actualisée. Je range mes souvenirs comme on fait le ménage ou comme on vide la maison de ses parents. J’inaugure une nouvelle vie.

Après la toilette du matin, le corps délié, presque entièrement renouvelé — c’est une sensation que donne le bain de soleil devant la fenêtre — je danse mon appartenance au nouveau jour, mon déploiement animal et végétal sous la caresse aérienne.

Adèle Nègre

Je repasse vers cet endroit mais de plus près cette fois. Là où chaque pas me coûte, chaque geste m’épuise, mon cerveau lutte pour ne pas être absorbé, embourbé dans cette masse noire du découragement. Je tire mes jambes vers le haut, remets à grand peine mes mains à leur place sur les touches. Je suis déjà passé par là, cet endroit me semble inévitable. Il ne faut pas s’y attarder. Les lunettes me giclent du nez, la main manque, le cœur veut se fermer, les paupières tombent. Je refais lentement — je tente — les gestes familiers, l’un après l’autre, peu à peu je passe le plus fort de l’endroit. Je n’ai pas eu un regard vers lui, j’ai fixé droit le chemin malgré les jambes qui tremblent, se dissocient. c’est un endroit très fort, un jour je crains d’accepter son refuge. Monsieur Nuit, monsieur Temps, leurs manteau noir, costume gris resteront sur la berge, sans moi. Je les aurai revêtus cependant, de mon mieux.
J’appelle mes yeux, puis-je les attiser encore, m’atteler derrière eux, leur donner du fouet, de la bride. Ou dois-je les laisser au repos, me contenter du par-cœur sans déchiffrer de nouvelles partitions. Je ne sais presque rien encore. Et l’important c’est de conquérir, de grignoter un peu de ce que les hommes ont donné déjà, sans parler des femmes, des hommes mêlés aux femmes ; ce serait d’aller jusqu’à elles, surtout, jusqu’à la racine de l’effort. Car eux se contentent très bien du par-cœur — de l’esbroufe. Et je suis de leur côté. Je me décroche. Je m’en sors comme ça. Je passe.

Peinture de Afifa Aleiby, Abandonment, 1986

Je trotte avec les pattes de devant et les pattes de derrière, chacune à son tour. Mais je ne veux plus en parler.
Je me prends les sabots, je titube, c’est que la tête qui regarde les pieds figurés sur la partition a du mal à suivre, à se coordonner souplement parce que les yeux, tout simplement les yeux sont défaillants. Les lunettes ne sont plus exactement appropriées, ophtalmo, examen, ordonnance, opticien, remonter en selle au petit trot, au galop, pour demain, pour un temps, je ne vais plus en parler. Laisser tout ça se déglinguer, bricoler, remailler comme faisait mon grand-père avec les mots, sans la tête, sans les pieds, sur les mains, apprendre par cœur, rester tout seul, comme on a toujours été, finir à la casse.
Et là, bouger encore, parmi les herbes, les lézards, les mouches, la nature qui recommence son harmonie sans nous, sans toi tout aussi bien, ça chante, ça frelonne, ça bourdonne, c’est un beau chantier. Mourir dans un jardin c’est une chance.
Et voilà qu’un petit cerveau roule comme une perle entre les doigts, joue avec un autre bientôt, rejoints par une oreille, une feuille d’herbe, une source, ils font leur propre chanson. Un cerveau qui n’est plus prisonnier, qui volette entre les pierres, a oublié son crâne, resté quelque part dans un fossé, enchanté, débarrassé de son poids le voilà qui fredonne lui aussi et retrouve bientôt sa voix tonitruante, ses coups de trompette qu’on entend de loin, et puis se rendort, se laisse bercer un peu par les autres.
Et le cheval qui revient mettre ses pas dans le plat, lui qui ne sait rien faire d’autre que brouter, sauter, trotter et gambader. C’est un vrai chantier, tout le monde est un peu dépassé, se grimpe, se monte, se grignote, tire son épingle du jeu pour mieux vous piquer.

Jérôme Bosh, La tentation de saint Antoine, détail

Le cheval dort profondément. Un papillon volette autour de ses paupières closes, dispatchant le rouge et le bleu de ses ailes sur son long front peigné. Il rêve : cela laisse à penser que le cheval rêve ; que le papillon joue dans la musique du rêve. Monsieur Temps s’approche. Je sens le souffle de l’air sur moi.
Je ferme à mon tour les yeux. Je ne m’éloigne pas. Les ocelles du papillon m’ont pris dans leur boucle. Monsieur Temps est toujours là. Ses gestes presque invisibles, comme de longues pattes d’araignées, balancent doucement. J’entends maintenant les frottements des feuilles, les notes perlées, répétitives d’une tourterelle qui rebondissent, s’interrompent, reprennent. Chacun compose sa musique. J’ouvre une porte vers une salle de répétition où les cuivres et les percussions éclatent. Je referme. Des voix s’esclaffent soudain quelque part, comme des paniers de fruits débordants. Plus loin la grande salle de concert, religieusement attentive, s’embarque, s’envole, s’irradie. J’écoute la rumeur qui cimente l’édifice de tous ces bruits. Je cherche une sortie. Mais cela s’enrichit encore, de klaxons, de rugissements, de conversations, de lointains rires. J’enjambe l’escalier, je descend dans la rue. Il est midi, Arthur Rimbaud. Non, monsieur Nuit ne dort pas, c’est le feu pour lui.

Peinture de Paul Klee, 1925

Dans la petite rivière, il ne pouvait pas ne pas y vivre des poissons. Ils ne pouvaient pas, maintenant dans la tiédeur de la nuit, se réfugier ailleurs que dans le corps nu, agité, qui remuait sur mon lit, puis roulait sur le tapis, et rampait, se tordait en soubresauts le long des murs, s’agrippait à une fenêtre pour happer un peu d’air humide qui se rassemblait dans le noir. L’air sentait la sardine en boîte que j’avais achetée le soir pour satisfaire la voracité que je sentais me gagner le ventre.
Mes bras, mes jambes avaient maintenant des battements de poisson et c’est ainsi que je comprends le mouvement de voyage dans lequel je suis entré. J’ai cherché la lune décroissante et paresseuse que je guettais ces derniers soirs, à l’est, de plus en plus tard. Elle ne perce pas cette sorte de toison bleu noir uniforme.
Que j’aie renoncé à manger du poisson, des animaux quels qu’ils soient, des œufs, ne me guérit pas de l’emportement dans le fleuve des corps, m’apaise seulement, régularise le cours du transport. J’apprends là que ce n’est plus un voyage. Les frères Quatrecôte m’avaient prévenu. Et quelque part est la Voie Lactée — qui mange du lait, et m’attirera dans ses filets.
La Grande Ourse en tête des constellations ne m’a pas invité en vain ces derniers soirs, puisque je viens de me retrouver dans les jambes d’un immense pantalon en train de se découdre et me donner une longueur rêvée de tissu dans lequel je pourrai allonger mon pas de géant si nécessaire.

Paul Klee, Women in their Sunday best, 1928

Mes blessures du poignet et de la hanche se résolvent en de simples gênes intermittentes. Mais le cheval a dû rester trois semaines à l’écurie, ou juste devant, sur le pré. Ce n’est pas l’envie de jouer qui nous manquait, à l’un ni à l’autre, mais j’apprends à poser des limites — comme les hommes ont toujours fait avec les animaux —, je n’ai pas ses capacités physiques, mais je compte avant tout.

Elle était au fond du jardin, qu’elle longeait en contrebas sur toute sa largeur, séparée de lui par un petit mur sombre percé d’une porte de bois en son milieu. Il fallait ouvrir cette porte pour voir la petite rivière qui s’appelait comme ma sœur : le Suzon. Mais elle et moi, enfants, nous n’avions pas le droit de nous approcher de cette porte — ce que nous faisions malgré tout parfois quand il faisait beau, l’été, pour l’entendre chanter, en pleine liberté, suivant son cours d’un côté de l’inconnu à l’autre, loin des jardins. Certaines saisons, l’hiver, l’automne, le printemps, elle pouvait être redoutable, déborder, inonder les caves, les maisons parfois.

Ma petite-fille est venue, nous avons fait du skateboard, c’est de son âge, un petit peu moins du mien mais je me débrouille pas mal. Je n’avais encore jamais fait de chute, mais cette semaine-là fut l’occasion. Rien de bien grave. Nous sommes en train de passer des caps. Elle, la puberté, moi, la vieillesse. Nous venons l’un et l’autre à la rencontre de notre temps qui passe, de nous-mêmes autrement dit, comme la petite rivière qui surprend ses limites.
Elle reste longtemps au piano. Pour elle ce n’est pas un cheval, c’est un piano — entre nous, du moins — mais elle, c’est Mozart. J’exagère, mais elle apprend en quelques jours comme moi en une année ; et nous pouvons nous retrouver sur le chemin. Elle aime l’équitation mieux que le skate, me dit-elle. En vérité, nous avons chacun une vie pleine d’accrocs. Nous raccommodons.

Du jour au lendemain je n’ai plus existé, m’avait-elle dit, il y a un an déjà. Je connaissais ce drame : la naissance du petit frère. Elle n’avait plus de prénom, elle n’avait plus d’existence, elle n’était plus que « la grande sœur », elle n’était plus que son ombre dans l’ombre du bébé, qui grandissait à toute allure. Ce fut — c’est encore — difficile pour elle de se refaire une chair, de revenir à la lumière. Le cheval aide peut-être plus que le skate. L’ombre est encore souvent présente, et peut-être le sera-t-elle toujours d’une certaine manière, comme dans la petite rivière au fond du jardin, qui recueille toutes les eaux, qui piaffe, éclabousse et parfois se tait. Tout comme un piano.

Adèle Nègre, Mesurer, mars 2016