À l’atelier. J’écris dans la demi-obscurité. Je sors le cheval par la bride, saute sur son dos, fais avec lui quelques pas, amorce un petit trot, redescends pour le nourrir au crayon de papier.
Je n’ai que des larmes sèches qui n’atteignent pas ma feuille. Mes mains se sont prises dans ma tête et mon visage dresse une porte là où voudrait passer le sourire propiciateur de la musique. Il faut que le mal se partage comme le bien, dis-je au cheval-piano pour le garder en jambes. Dehors sur la part effondrée de l’atelier il attend dans la liberté reconquise de l’enfance, cheval de bois qui apprend à rouler sur le skateboard, à lever le pied, valser, marcher l’amble.
Ici nous savons nous retrouver, autour de lui ou nous jucher sur son dos, monsieur Nuit, monsieur Temps et moi. Prudemment, sans trop de casse, je suis finalement descendu du train de l’existence qui déroulait ses paysages artificialisés et apocalyptiques. Tout se remet à vivre pleinement. Monsieur Nuit vient me déverser généreusement l’eau noire des mots de son sac, où ne se distinguent plus ni bien ni mal, ni la proie ou le prédateur, mais tu saisis dans le courant de quoi former tes gestes, tu apprends le mal à la main gauche, le bien à la droite, puis à l’inverse, tu attrapes à la gorge la petite voix qui vient, caresse celle qui va, elles s’écoutent enfin, elles se tiennent la main comme des enfants.

Adèle Nègre, Les ateliers 12

Je peux jouer des heures avec monsieur Nuit.
Non pas à quatre mains, mais à deux mains. Nous n’avons pas à nous partager la place, côte à côte sur le tabouret. Pendant que je me tiens en suspension dans les gestes de monsieur Temps, attentif ainsi qu’un funambule sur son fil, monsieur Nuit emplit mon corps, profond comme un puits, fluide et efficace comme la mer. Je peux ainsi flotter, naviguer, louvoyer, caboter, clapoter, plonger ou remonter, ouvrir, fermer les yeux, me perdre en immensité ou en fine pointillance.
En voyage dans la musique même si je ne suis qu’une coquille de noix, qu’un alevin.
Là où les mots et les gestes jouent à se tâtonner, à s’écouter, à se suivre et se poursuivre, comme sur le papier la mine de crayon, les lettres de la machine à écrire, sont les doigts sur les touches du piano.
Pendant ces heures-là, où nous sommes tous les trois en accord, équipage en son navire, sans capitaine, sinon le piano lui-même, qui s’est endormi avec nous, dans le même rêve avec son encolure vigoureuse, sa crinière, ses grands yeux, ses dents troussées et scintillantes, se faisant soudain charrette ou char à voile, ou montant dans le grenier, essayant au grand jour tous les instruments à musique qu’il y trouve. Nous quatre et la foule de notre théâtre rameutée, heureux, pendant des heures, et conscients que ce n’est pas un rêve, pas plus ni moins que la vie sordide et criminelle que d’autres hommes, nous sortant de notre refuge, voudraient nous faire vivre.

Peinture de André Brasilier, 1976

J’imagine qu’ils font partie d’une société secrète d’envergure, à l’échelle planétaire.
Dire qu’ils sont en contact avec quelque huit milliards d’humains et qu’ils assurent la maintenance de quelque chose (comme une machinerie ?) qu’ils auraient en commun, serait-il utile ?… Visiblement oui, mon corps s’est apaisé, endormi même, sur cette idée.

Émergeant, en train de demander (à un proche, frère ?) On peut faire du feu ? Une voix artificielle me répond : la planète se rapproche du soleil.
Je suis réveillé, je vais ouvrir les volets, la lumière presse derrière. Voilà, nous sommes au soleil.

Dehors des milliards de feuilles d’arbres, un nombre invraisemblable, dans l’orbe d’une clairière que la maison regarde, depuis la base de la géante coquille de verdure qui lui fait face avec ses gigantesques arbres. Milliards de feuilles d’arbres remuant selon leurs rythmes, leurs danses, leurs jeux de lumière, les unes scintillant, d’autres frémissant, s’endormant, se balançant, ruisselant, selon leur espèce, selon leur humeur, répondant à la brise ou aux petits élans du vent, dessinant du rêve. Comme si toute cette forêt, qui vient lécher ici l’espace devant la maison, contenait les possibles de l’humanité.

Victor Brauner

Victor Brauner

Les frères Quatrecôte — si j’avais entendu mes parents mentionner ces messieurs à de rares occasions, lorsqu’ils sortaient, pour des raisons restées occultes à nous les enfants, je sais qu’ils ne tiennent pas à ce qu’on dise les messieurs Quatrecôte, ils ne tiennent simplement pas à être vus ni mentionnés — ont bâti un empire dont ils assurent la pérennité selon leurs très pointilleux et secrets principes. Je ne suis pas, pour ma part, curieux de les connaître, ces principes, ni eux-mêmes, les frères Quatrecôte. J’aimerais mieux m’en tenir avec eux à une relation sur le mode du rite, se respecter à distance, m’organiser pour ne pas les voir, ne pas les déranger et provoquer ainsi des réactions imprévisibles de leur part et forcément préjudiciables pour moi. Je crois qu’ils veulent être ignorés, qu’ils sont l’énigme, peut-être la source de toute énigme. Seuls monsieur Nuit, monsieur Temps, seraient, ou sont, habilités au commerce avec eux. Non, cela ne simplifie pas ma tâche.

Je n’aime pas les rituels ni les bondieuseries. Que l’ignorance me tienne lieu de savoir, et le savoir d’ignorance, inch allah… merci pour tout, gracias a la vida.

C’est compliqué, une vie.

Je les rencontre de plus en plus souvent, mais ils m’ignorent et rentrent dans l’ombre des murs si je les croise, on les dit comptables ou intendants, ce sont de très discrets bourgeois, ces messieurs Quatrecôte.
Ils s’interposent, de temps en temps, ils semblent les gestionnaires d’une énorme maison, d’un palais de justice, qui nous concerne tous, l’espace public. Quand ils se mettent en avant, toujours muets, sobrement (et sombrement) vêtus, on est en alerte. Il y a peut-être quelque chose de préjudiciable à notre encontre. Ils mettent les lieux en travaux. Ils peuvent vous requérir. Il faut changer ses habitudes, les éviter, les contourner. Mais ils allument les feux, ils vous font sentir l’odeur de la braise. J’ai vu les messieurs Quatrecôte, dit-on. Où ça ? Mon père et ma mère adoptaient des voix qui n’étaient pas les leurs, pour en parler, toujours brièvement.
Grièvement, un mot que je ne connaissais pas, ou que je ne voulais pas connaître. Grièvement blessé.
Voilà ce qu’ils nous apportaient, les messieurs Quatrecôte, si on les voyait de trop près. Les angles auxquels on se cogne — ou on se blesse. Alors on gère ces petites ou vives douleurs en sachant que les messieurs Quatrecôte sont là-derrière.
Ce matin je suis allé dans la nature, dans une vaste clairière. J’ai tenté de laisser pénétrer le soleil jusqu’à eux. J’ai parlé au premier petit oiseau du matin, haut perché, aux arbres. Ils m’ont offert d’entrer un peu plus avant chez eux. Intimidé, j’ai partagé le soleil qui baignait le front de leur domaine.

Peinture de Victor Brauner

Bengt Lindström, gouache, 1969

Suite de mon anthropologie personnelle.
Ma douce mère, cette femme délicate, c’est encore elle qui me l’a chantée, ma chanson préférée — celle à laquelle j’ai pensé après la résolution de l’étrange énigme, « mange, tu sais pas qui te mangera », mais l’avais-je bien entièrement résolue, nous verrons. Dans ma chanson préférée il y avait une bergère (maman, bien sûr…), elle fit un fromage, et ron et ron, petit patapon (à qui nous adressons-nous vraiment, quand on parle à nos bébés… pas tout à fait des hommes, pas tout à fait des chats, on leur parle en langage bébé, comme aux choux, comme aux chats, mon poulet, mon lapin). Elle fit un fromage du lait de ses moutons. (Comme toutes les bergères, elle aimait ses moutons, pour les compter, le soir, les sauter, à la récréation, je crois que c’étaient aussi les choses que les femmes ont entre les cuisses). Elle n’aimait pas trop les chats, ma mère, ils abîmaient ses parterres de fleurs. Le chat qui la regarde, et ron et ron, petit patapon, le chat qui la regarde d’un petit air fripon. Si tu y mets la patte, et ron et ron, petit patapon, si tu y mets la patte, tu auras du bâton, ron, ron, tu auras du bâton. (Et revoilà cette violence, si inattendue pour moi, et qui semble un vrai motif de réjouissance féminine, ou de vengeance !) Il n’y mit pas la patte, et ron et ron, petit patapon, il n’y mit pas la patte, il y mit le menton, ron, ron, il y mit le menton.
La bergère en colère (et ron et ron…), la bergère en colère tua le p’tit chaton.
Cette petite chanson est vraiment ma préférée. Je l’aime comme un fripon. Et c’est maman qui me l’a chantée. Quelle ambiguïté revenue !
Je dédie ce saute-mouton à Charles Stépanoff, et je passe à mon histoire préférée. Aucun doute (il fallait une chèvre, depuis tout petit je les adore autant que je m’en méfie) : c’est la chèvre de monsieur Seguin !
Alors, homme ou loup, qui est prédateur empathique ?

Victor Brauner

Je traînais le nez sur mon assiette, je n’avais pas très bon appétit. Mais il fallait manger ! maman me stimulait souvent… c’était les années d’après-guerre… « Mange, tu sais pas qui te mangera ! » disait-elle. Cette expression me faisait dresser l’oreille, m’amusait, m’inquiétait, m’étonnait surtout venant de la bouche de ma mère, une femme polie et délicate.
Peut-être cela me donnait-il un petit élan conquérant, je crois, pour entrer dans le jeu un instant, le temps d’une bouchée. Cette étrangeté de l’expression m’est toujours restée, même après avoir vécu, compris ou imaginé les détours de la question à la faveur des contes — d’ogres et d’ogresses —, en avoir moi-même écrits, interprétés, avoir fouillé parmi la littérature, les mythologies, l’anthropologie, pour bien me baigner dans ce mystère réjouissant, dans cette mer lourde et profonde, fraîche de vie où se renouvelle chaque jour mon plaisir et mon étonnement. J’ai souvent repensé à cette expression non seulement parce qu’elle est belle comme une formule de conte, mais parce qu’elle m’était transmise par la voix si familière, comme le lait qui nourrit l’enfant. Et les deux (le colimaçon secret de l’enfance et la vastitude du savoir) faisaient un mélange détonnant, une étrangeté indélébile.
Mais ce matin, assis sur un banc public à l’ombre de l’été (mon soixante-dix-septième été), lisant un livre d’anthropologue, je sentis se dénouer le nœud, s’allonger le fil d’enfance jusqu’à l’instant présent, tout lisse. Se nourrir. L’étrangeté inquiète était devenue une évidence pleine et consentie.

Un extrait de ce livre :

 Chez les brebis, dès qu’un agneau s’approche pour téter, la mère vérifie son odeur à son postérieur. Le petit remue gentiment la queue quand il tète, diffusant ainsi sa signature olfactive permettant à sa mère de le reconnaître. Si un agneau étranger s’approche, il est brutalement repoussé à coups de tête par la brebis. Il arrive que la mère n’adopte pas son propre agneau à la naissance et le rejette. Vous verrez alors ce frêle animal bêler plusieurs jours au milieu du troupeau sur ses pattes tremblantes, cherchant désespérément une mère qui ne vient pas. Pour un humain, ce spectacle pince le cœur et la plupart des éleveurs tentent de sauver de tels nouveaux-nés en les biberonnant au prix de grands efforts. Il est frappant de voir l’indifférence de la mère et des autres brebis qui broutent paisiblement sans accorder un regard à ce petit mourant qu’elles pourraient sauver en le laissant téter. Comment se fait-il que nous éprouvions pour lui de l’empathie alors que les brebis n’en manifestent aucune ?

Charles Stépanoff, Attachements, un extrait, voir la suite sur « butin » https://butinrenethibaud.blogspot.com/