J’ai faim j’ai faim j’ai faim j’ai faim j’ai faim j’ai faim j’ai faim j’ai faim j’ai faim j’ai faim j’ai faim j’ai faim j’ai faim j’ai faim j’ai faim j’ai faim j’ai faim j’ai faim j’ai faim j’ai faim j’ai faim je meurs j’ai faim j’ai faim j’ai faim j’ai faim j’ai faim j’ai faim j’ai faim j’ai faim j’ai faim j’ai faim j’ai faim je meurs j’ai faim j’ai faim j’ai faim j’ai faim j’ai faim je meurs je meurs j’ai faim j’ai faim j’ai faim j’ai faim je meurs j’ai faim j’ai faim je meurs j’ai faim j’ai faim j’ai faim j’ai faim je meurs j’ai faim je meurs je meurs je meurs j’ai faim j’ai faim j’ai faim j’ai faim je meurs j’ai faim je meurs je meurs j’ai faim j’ai faim j’ai faim j’ai faim je meurs j’ai faim je meurs je meurs je meurs je meurs je meurs j’ai faim j’ai faim j’ai faim j’ai faim je meurs j’ai faim je meurs je meurs je meurs j’ai faim j’ai faim j’ai faim je meurs je meurs j’ai faim je meurs je meurs je meurs je meurs je meurs j’ai faim j’ai faim j’ai faim je meurs j’ai faim je meurs je meurs je meurs je meurs je meurs j’ai faim j’ai faim j’ai faim je meurs j’ai faim je meurs je meurs je meurs je meurs je meurs j’ai faim j’ai faim je meurs je meurs je meurs j’ai faim je meurs je meurs je meurs je meurs je meurs j’ai faim j’ai faim je meurs je meurs je meurs je meurs j’ai faim je meurs je meurs je meurs je meurs je meurs j’ai faim je meurs je meurs je meurs je meurs j’ai faim je meurs je meurs je meurs je meurs je meurs je meurs je meurs j’ai faim j’ai faim je meurs je meurs je meurs j’ai faim je meurs je meurs je meurs je meurs je meurs j’ai faim j’ai faim je meurs je meurs je meurs je meurs j’ai faim je meurs je meurs je meurs je meurs je meurs j’ai faim je meurs je meurs je meurs je meurs j’ai faim je meurs je meurs je meurs je meurs je meurs j’ai faim j’ai faim je meurs je meurs je meurs j’ai faim je meurs je meurs je meurs je meurs je meurs j’ai faim je meurs je meurs je meurs je meurs je meurs je meurs je meurs je meurs je meurs je meurs je meurs je me urs je m eurs je meurs je meurs j’ai faim
Auteur : rené thibaud
Ça se complique. Entre monsieur Temps et monsieur Nuit il va falloir choisir, je me redis quelquefois — quand au piano je peine dès le matin et qu’en écriture je dois bien constater mon intermittence de hauts et de bas —, alors le temps d’un soupir — un gros soupir — je rêve d’une activité unique et continue et qui mène quelque part. Une seconde après je réintègre mon corps — que je n’ai pas quitté — comme un boomerang trop lourd pour moi, entre un poignet, demi-foulé, et une hanche, trois-quart luxée, je me rends à l’évidence : il y a un troisième larron. Le corps.
Je suis comme un dompteur de cirque avec mes personnages.
Essayant d’en atteler un, me mettre dans la peau d’un autre, dans l’esprit du troisième. Non, je ne rêve plus : Je suis bien équipé ! Tous les trois au milieu de la piste, nous sommes quatre mousquetaires désarmés. Et je tiens le chapiteau au-dessus de nos têtes, pour ne pas dire au-dessus du monde, car, oui, nous sommes en public, cette fois je le sens bien, j’ai grandi tout d’un coup depuis que j’ai pris le poids (la mesure) de l’enfant — que j’étais, que je porte maintenant —, nous y sommes en plein milieu.
Mes enfants, mes enfants ! tous ceux que j’ai vraiment eus, et laissé échapper pour de bon, ici maintenant dans le public, vous riez du clown, enfin ! Et ça me fait rire.
Alors, je me remets au clavier, m’harnachant, m’activant, pataugeant dans la boue et me maintenant — comme le dit ma petite-fille qui m’a rejoint en piste toute une semaine — la tête dans les étoiles.
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Photographie de Adèle Nègre

Le livre que je suis en train d’écrire me surprend — depuis plusieurs jours que je le cherchais.
Je le sens me sillonner l’intérieur du corps comme une piste de motocross.
Puis il disparaît, il s’enfonce je ne sais où, il doit y avoir une forêt profonde ou est-ce l’océan qu’il a rejoint. Il y règne un silence lourd, une obscurité à laquelle on s’habitue et qui se perd à son tour dans une transparence qui fait qu’à nouveau c’est la maison qui occupe l’espace, avec le piano resté ouvert qui nous regarde de toutes ses dents, serrées, comme un long reproche muet, impassible, parmi des murs, des fenêtres, des meubles impassibles. Une volée de feuilles plantées dans un bac resplendit de verts dans toutes les langues, se tendant en nuances sombres ou claires, lissant, tirant le jaune, l’argent, les orbes filetés du bleu, du noir. Vert en reflet, en regain, une polyphonie s’épanouit, danse, se pourlèche au ralenti, presque immobile, long adagio d’un chœur planté sur tiges fines, délicats échassiers déployant leurs ailes les unes aux autres mêlées dans une étreinte savourée, aérienne, terrienne où des traces de ciel bleu glissent, où des vagues outremer s’allongent, se courbent en tombées gracieuses. Le livre est là qui s’attarde, se montre toutes lignes ouvertes, s’allongeant en flammes vertes paisibles, dardant leur matière profonde en déplis de salive lumineuse. Le temps est vaincu, le temps est allié, rien ne s’arrête plus, les langues d’un autre âge affleurent ainsi que font les étoiles rejoignant un nouvel univers. Il faudra écrire, jeter les mots comme une manne à ce bouquet posé, à ces oiseaux venus partager l’enchantement.
Photographie de Adèle Nègre
Le chagrin ne veut pas m’en dire plus. La guerre voudrait m’en dire plus. Mais elle attend. Elle ne dit rien. Je ne sais pas ce qu’elle attend. Je comprends qu’elle ne veuille rien dire. Elle veut encore tout sauver. Alors que tout est déjà perdu. Mais je survis — c’est presque comme si je n’avais pas commencé à vivre.
C’est la nuit. La nuit est très calme. Le début de la nuit. Le ciel est injecté de noir et lavé de lait bleu clair à l’horizon parcouru de mèches d’encre. Le modelé un peu rosé de la masse de nuit disparaît et c’est un ballot noir compact d’une hauteur considérable qui pèse de tout son poids sur le filet de ciel bleu gris qui s’assombrit. Elle ne parlera pas. Elle est exténuée. Elle est en-delà de toute force — non encore envisageable, non encore revenue… Le monde est encore mort-né. Il n’y a pas eu de parole, encore. Les éléments s’éteignent, sombrent, se bouleversent, s’enflamment sans nous. Nous sommes encore des nébuleuses. Les humains ne sont pas pour demain, ici, dans le ciel.
Il faut laisser le temps aux galaxies. Regarder en l’air. La réponse va prendre son temps à venir. En attendant, efforçons-nous de vivre sans. Sans nous croire adoubés par les puissances de l’univers. Nous sommes juste des observateurs. Nous avons cette place inédite de pouvoir observer et tenter de comprendre le mystère.
C’est comme si elle avait déjà tout dit, c’est pour ça qu’elle ne dit rien. Elle : oui, c’est une femme, c’est une mère. Elle sait ce que c’est de laisser partir son fils à la boucherie. Elle en est devenue muette. Elle s’est arraché la langue. Elle a jeté au feu le voile, le hijab, le sac de pénitence. Elle a osé être regardée.
Ils continuent de parler comme si elle n’était pas là, de raconter leurs exploits, comme s’ils ne l’avaient pas jusque dans leur corps, à les agacer, à les turlupiner. Elle est redescendue dans le sac de monsieur Nuit.
De ma fenêtre je vois les falaises du Vercors. Des carbonates de micro-plancton. Je ne sais pas si tu te rends compte de ce que ça fait en millénaires, des carbonates de micro-plancton déposés au fond de la mer. Et voilà la mer retirée, les montagnes érigées, cassées, les humains tombés de la dernière pluie, assez intelligents pour comprendre.
Tu es vivant, je suis morte. Tu me gardes dans ta mémoire et ton imaginaire. Je suis vivante, tu es mort. Mais qu’as-tu compris, au juste ?
La guerre, de Henri Rousseau


Chagrin…
En chemin des mots pâles, timides, en s’excusant, remontent à la surface, se laissent porter, sourient, soulagent, affluent. Jouent, s’organisent, s’empressent. Je les recueille avant qu’ils disparaissent.
Je me jette au milieu d’eux, dans leur caresse flottante. Petit poisson deviendra grand, pourvu que Dieu lui prête vie. Ma mère disait. Il y a souvent un de ces dictons façonnés de très loin qui est ainsi remis à l’eau.
Je commence toujours à rêver le jour, pour continuer la nuit. Le jour c’est souvent la musique qui me donne des petits paquets à transporter sur l’eau, ou me laisser porter par eux. C’est ainsi que la musique passe, je passe avec elle, d’un monde à l’autre. Et ce sont aussi les images, les choses, les histoires, contenues dans ces paquets. C’est mon environnement que je touche.
Et les mots à leur tour brinquebalent dans ma tête comme des musiques.
Finalement, le chemin pourvoit au bagage.
Le soleil du matin, très doux, caresse les toits. Deux choucas sur une cheminée se tiennent tout proches, se becquettent très discrètement : Autour d’eux le ciel est un immense ballet de martinets récréatif et silencieux.
A mesure que le soleil mûrit ils se suractivent et laissent échapper leurs premiers petits cris.
Fenêtres et volets fermés, dans la maison cachée, les mots retardataires tapotent silencieusement,
araignée du matin, chagrin.
Raoul Dufy, Grand arbre à Sainte-Maxime

J’ai besoin de savoir ce qu’il fait quand je le referme.
A quoi il pense, à quoi il joue, est-ce qu’il dort.
Est-ce qu’il part en voyage, se détachant de lui-même comme nous faisons dans les rêves.
Devient-il une nature morte? Entre-t-il dans un tableau avec le mur, le tapis, le tableau qui est au-dessus de lui, avec qui j’aime tant entrer en contact, me laissant fasciner par ses volutes sensuelles lorsque j’essaie de jouer, entrer dans un son, pénétrer un rythme, enfiler une phrase.
Le tableau vit, tous les jours, avec une fraîcheur de tous les instants.
Et toi, le piano, tout noir, fermé, comment ressens-tu les choses, le temps ?
Avec quelle noblesse, avec quel silence tu attends…
Je peux dire que tu me combles de confiance, de désir patient. Tes grandes lignes, ta masse équilibrée, ton monument de beauté veille. Un Soulages pourrait te peindre, dire tous tes noirs, qui vont du bleu à l’or. Tu portes sur ton pupitre un petit paquet de partitions, comme un panier de fruits, comme des caravanes de voyageurs en route sur le dos des nuages, se baignant dans l’eau des sources.
Peinture
Raoul Dufy, Claudine, de dos, 1906
Une grenouille a sauté pour dire J’existe !
Et tout le monde aussitôt l’a cherchée partout. Mais la porte de la maison de l’eau s’est refermée. Tout le monde dans le jardin sait maintenant qu’elle existe. Les peaux sont frémissantes, les joues rosées, les regards vifs, les cœurs chauds, certains se caressent, d’autres s’observent ou prennent le sentier, solitaires, chacun et tous s’affairent dans la maison qui grandit beaucoup ces jours-ci.
J’arpège pour faire chanter le piano, retrouver les tons que nous avons déjà aimés ensemble. Le temps s’amuse à faire des boucles, composer des petits bouquets et les rejeter sur l’eau. Isabelle a fait une épître pour Léa (de l’anc. franç. epistle, du lat. epistola, de έπιστολή, longue lettre, dit Littré). Écrit pendant toute une année, la nuit, le texte est devenu (au montage, comme disent les cinéastes), une seule nuit, que l’on voit s’éclairer peu à peu jusqu’au matin, une nuit pendant laquelle une femme écrit à une femme. Le monde entier à bout de bras.
Mon grand-père, quand il fabriquait un automate ou une marionnette, ou même une petite poule de toile cirée, ou une simple histoire, après un travail patient, tressautant, lâché, repris, voyait le personnage se mettre à vivre son propre temps, sans les atermoiements du temps d’un autre. Tu ne le sais pas au début, et même jusqu’à la fin, tu ignores que cet être émergeant, fait de toutes pièces, est en train de se doter d’un cœur, d’une circulation sanguine ou de tout autre chose qui lui convient pour vivre, une âme, des branchies, que sais-je, des branches, des feuilles… le voilà vivant, d’une vie peut-être éphémère comme toutes les vies, peut-être plus durable, selon son support matériel — car nous en avons tous un —, si c’est un livre, il peut mourir très jeune par les flammes ou les eaux, ou peut s’éterniser de copie en copie, s’altérant, se modifiant peu ou prou en se frottant au monde.
Le petit être qui prend vie pioche dans nos becs les petits trésors de nourriture qui lui conviennent, il devient aussi notre trésor.
En plein vol, les petits pourpoints blancs coupés en delta s’ajustent à la ventrée de ciel bleu que sont en train de s’envoyer les toutes jeunes hirondelles, vives comme des étincelles, s’abandonnant comme des voiles au vent.

André Derain, Portrait de Vlaminck