Pour fêter le solstice d’hiver nous avons décidé, monsieur Nuit, monsieur Temps et moi, de passer une soirée de réveillon ensemble. C’est une drôle d’idée, nous en avons convenu tous les trois.
D’abord, nous ne sommes pas trois êtres physiques de même nature — pas exactement — c’est comme si je voulais me mettre à table avec mon cheval, ou avec mon violoncelle, c’est ce que j’ai dit. Et monsieur Temps a dit J’aurais l’impression d’être assis entre deux chaises, et je serais la troisième chaise. Monsieur Nuit a dit Je veux bien, à condition de rester toute la soirée sur une feuille de papier. J’étais perplexe. J’avais imaginé un bon repas avec des discussions à n’en plus finir.
On pourrait s’accorder, dit monsieur Nuit.
Accordons-nous, dit monsieur Temps.
Eh bien, c’est convenu, dis-je. Donnons-nous les trois lieux en partage, chacune des places à tour de rôle, chacun des trois modes de jeu.
Monsieur Nuit trace des ronds, des bulles, des boucles avec le crayon, noires, grises, pleines, vides, habitées ou non. Je suis sur la chaise entre les deux, monsieur Temps sert le champagne, il nous tend les coupes. le bruit que nous faisons — avec les verres, les voix, un chant — est tout de suite musical. Monsieur Temps semble diriger alors que tout s’improvise. Les chaises s’avèrent de très bons instruments visuels, sonores, et permettent de spatialiser et transmettre les éléments de la conversation : les mots, les idées, les sons. La nuit de monsieur Nuit déborde de la page, tandis que nous buvons et mangeons, réjouissons nos corps, tout respectant un ordre musical — J’avais envie d’écrire un opéra, dit monsieur Nuit, et voilà qu’il se fait de lui-même.

August Macke, Ballet russe, 1912

Il y a un temps pour tout,
me rappelle doucement monsieur Temps.
Mon geste s’assouplit, je peux le terminer, penser Mais il y a une foultitude de temps, de toutes les tailles, de toutes les formes, qui s’alignent se suivent et se précèdent et partent dans toutes les directions, à leur tour, modifient leur parcours, s’attendent quand survient un imprévu. Ils s’enrichissent l’un de l’autre, détendent leur bouille, se réjouissent. Ou bien se pressent, s’associent pour une tâche mieux réussie, ou plus longue. Ils sont la petite société de fourmis, d’abeilles, que l’on ne voit pas sous notre temps, sous notre propre armée en route, ou en campagne, en train de nous nourrir ou de nous dépêcher vers un but, un objectif, faire face à une situation, contourner un barrage, grosses fourmis, gros Gulliver, grands Gargantuas que nous sommes, revêtus du drapeau de monsieur Temps.
C’est la guerre pour tout le monde. Il y a tellement de guerres différentes, me dit monsieur Nuit qui est en train de me trier du vocabulaire et me tendre des pions, qui roulent entre nos doigts. Bientôt nous les sentons, eux aussi, lisses, ronds ou bossus, allongés, ovales ou à facettes… et nos mains ne font plus que jouer, en chantonnant.

Victor Brauner

Monsieur Nuit : J’écris un opéra

FRIDAY (Opéra)


Friselis : Pomi pomi pomi
Pomme : Parla oup parla oup
— silence —
Friselis : Le jour vient
— silence —
Pomme : Il fera beau
Friselis (plus bas) : Samedi
Pomme : Le Baron ?
Friselis : Ouihhh
Pomme : Qu’est-ce qu’il vient faire ?
(imaginez la musique : jour naissant, percussions très légères, souffle, cymbales)
Baron Samedi (sur fond de percussion sourde, puis roulant crescendo) :
Baracole Karba Racole Partacole Ramka Rota Kora Porta Kra Par Kart Rak Karouba
(il disparaît)
Monsieur Nuit : Le jour se lève. Bon vent, Friseli
Friseli, Pomme : Bonne nuit, monsieur Nuit


Monsieur Nuit sait qu’il est le roi. Une sorte de roi très démodé, sans couronne ni royaume, sans prestige. Sans aucun pouvoir non plus, mais il règne sur le langage. Il est comme une mère oiseau qui couve tous ces œufs que sont les mots de toutes les langues. Il glisse à la surface de cette eau comme cette mère l’Oie sur la rivière, année après année, qui escorte les générations de jeunes canards et sans doute leur transmet ce fluide de conteuse qui les retient près d’elle, obéissants, attachés bien au-delà de l’âge de raison. Comme elle, monsieur Nuit possède le charme de l’inconnu d’un pays étranger.
Mais les petits humains ne sont pas des canards sauvages, ils quittent l’enfance sans avoir pu courir derrière monsieur Nuit — sauf exception, bien sûr, j’ai déjà raconté mon escapade de tout petit garçon vers le soleil couchant derrière cet homme à la charrette que j’avais pris pour mon oncle… ce qui m’avait valu une bonne correction lorsqu’il avait retrouvé la maison où m’attendait ma mère.
Mais le langage avait lâché son emprise. J’avais voyagé entre des fleurs géantes qui chantaient la baignade du soleil glissant dans les marais.
Lorsque j’ai trouvé ce vieux roi suranné, devenu presque aussi vieux que lui, je me suis presque confondu avec ce mélange de terre et d’eau et de soleil, presque.

Monsieur Temps me laisse faire son portrait.
Il me regarde avec indulgence pendant que je me laisse imprégner de sa silhouette ou devrais-je dire de son esprit car, bien qu’il prenne la pose pour ne pas me compliquer la tâche, il n’en reste pas moins insaisissable : il épouse à distance mes mouvements, plutôt que je reproduise les siens. Et comme au piano, il précède toujours mon geste d’un infime élan.
Néanmoins, il n’est pas peintre et fait tout cela sans bouger, sinon par la luminosité, les couleurs, les reflets qui le traversent : cet esprit même qui le constitue. Et cela, sans que je sache comment ni pourquoi, détermine mon geste. Et je le peins. Et je le reconnais.
Je crois que le duo que nous faisions au piano atteint là — du moins en ces instants où je viens de comprendre que je le peignais — une efficacité plus évidente — ou, je devrais dire, plus visible. Tangible et non volatile comme la phrase musicale. Quoique son mouvement — le mouvement est sa nature même — soit inscrit dans la peinture. Cette coopération avec monsieur Temps, jusque dans l’atelier, ne laisse pas de me subjuguer, tout en me livrant à la fragilité de l’instant partagé.

[poem]

Marlene Dumas, Portrait of a Young Nelson Mandela

Le hasard devient nécessité.
Je suis resté plusieurs minutes tout près de l’oiseau. Je la regardais, je l’écoutais — une merlette, le bombé bicolore gris orangé des petites touches de sa poitrine —, son œil petit rond qui me voyait, sa douce lenteur presque immobilité qui vivait un autre rythme que le mien, tout près et auquel je tentais de m’habituer. Puis elle faisait quelques pas coulés sautillés mais restait à distance de main, à mes pieds, sans aucune méfiance, se retournait, piquait avec vivacité quelque filament dans l’épaisseur feuillue du sol en décomposition, même pas un ver, me sembla-t-il, quelque infime fluide ou matière pour son bec. Nous avons ainsi partagé la délicatesse d’un long patient moment de vie respirée, goûtée ensemble. Elle a glissé se fondre un peu en retrait de ma vue, dans l’ombre, tandis que je me remis en marche, sans heurt, sans un bruit, sur le sentier de la rive. Elle, moi, nous étions le hasard — le présent — devenu nécessité — ce qui ne peut plus ne pas être — devenus porteurs de temps, temps emporté. Ce temps né de rien qui lui-même nous a faits et nous transforme sensiblement en permanence.
De retour à ma table, je fais se rencontrer les couleurs — hasard mêlé de nécessité, mon regard cherche à les voir danser l’un avec l’autre.