La transparence de monsieur Temps devient de jour en jour plus inquiétante. La transparence de monsieur Temps m’affole, je me remplis de nourriture, de matière, de peinture. M’emplis de creux et de pleins, je suis incapable de me créer une consistance tant j’ai été fasciné, amoureux ou peut-être envieux de monsieur Temps, le musicien, le volatile, l’aérien. Je cours, je cours marcher, je sors sauter, je bondis m’aérer, m’envoler qui sait… J’écoute chanter une voix de soprano, en moi chanter les voix. Du concert d’orgue d’hier, je n’en suis pas revenu, la guerre était finie, la guerre est toujours finie à chaque concert et je porte encore en moi les grands tuyaux entre mes bras au milieu de veines trop fines trop étroites… j’ai la semblance de monsieur Temps, la transparence, la musique la voix le chant…
Le champagne a eu raison de monsieur Nuit. Il a eu la nôtre aussi — le peu de raison — nous l’a sifflée. Il était là pour ça. Et joue la flûte à bec des noëls bergers. La flûte à bec accompagnée des voix virevolte, j’ai vu le loup le renard la lièvre, j’ai vu le loup et le renard danser. La fête enjouée sortie d’une bouteille comme d’un commun accord. Ici, là, ailleurs, jaillie des moyens du bord, d’une bougie, d’une étoile, d’une flûte, des premiers mots d’une chanson. Un rituel intempestif d’humanité, un jour de fête, un jour de guerre, ou bien les deux ensemble. Nous laissons tout en plan, les chaises renversées, le papier, le crayon. Il est temps d’aller dormir.
Cette nuit la rivière comme dans une sorte d’ivresse a resplendi de tous ses feux, fait jouer toutes ses parures, sorti ses oiseaux les uns après les autres, les plus colorés, les plus vifs, les plus rares, mouettes, canards giclant des palmes, cormorans, cygnes, palombes, gallinules, le canard empereur que je n’avais vu que deux ou trois fois, les hirondelles, les bergeronnettes, les hérons… Les ragondins sont revenus comme aux plus beaux jours, traversant d’une rive à l’autre sous l’eau comme des flèches ou sortant la tête, pataugeant dans l’écume et venant faire les beaux, dressés sur les pattes de derrière droits comme des gymnastes tandis que je leur tendais des fleurs de pissenlit à se pourlécher la moustache. Elle me rejoua sa liberté d’avant le vieux pont, d’avant la collégiale, lorsque le premier moine s’est arrêté devant le beau méandre où il lui parut bon de faire bâtir une abbaye. Cette nuit elle a voulu me rafraîchir la mémoire et je note, guidé par le crayon qui saute d’une ligne à l’autre comme par-dessus les étiages du temps. Lorsque mon crayon, ou celui de monsieur Nuit, plus immatériel, viennent explorer ce méandre aujourd’hui, ce que nous fouillons danse, mêlant et retournant les rives, les crues et les décrues, dans l’infinie mémoire du pansement de l’eau.
Pour fêter le solstice d’hiver nous avons décidé, monsieur Nuit, monsieur Temps et moi, de passer une soirée de réveillon ensemble. C’est une drôle d’idée, nous en avons convenu tous les trois. D’abord, nous ne sommes pas trois êtres physiques de même nature — pas exactement — c’est comme si je voulais me mettre à table avec mon cheval, ou avec mon violoncelle, c’est ce que j’ai dit. Et monsieur Temps a dit J’aurais l’impression d’être assis entre deux chaises, et je serais la troisième chaise. Monsieur Nuit a dit Je veux bien, à condition de rester toute la soirée sur une feuille de papier. J’étais perplexe. J’avais imaginé un bon repas avec des discussions à n’en plus finir. On pourrait s’accorder, dit monsieur Nuit. Accordons-nous, dit monsieur Temps. Eh bien, c’est convenu, dis-je. Donnons-nous les trois lieux en partage, chacune des places à tour de rôle, chacun des trois modes de jeu. Monsieur Nuit trace des ronds, des bulles, des boucles avec le crayon, noires, grises, pleines, vides, habitées ou non. Je suis sur la chaise entre les deux, monsieur Temps sert le champagne, il nous tend les coupes. le bruit que nous faisons — avec les verres, les voix, un chant — est tout de suite musical. Monsieur Temps semble diriger alors que tout s’improvise. Les chaises s’avèrent de très bons instruments visuels, sonores, et permettent de spatialiser et transmettre les éléments de la conversation : les mots, les idées, les sons. La nuit de monsieur Nuit déborde de la page, tandis que nous buvons et mangeons, réjouissons nos corps, tout respectant un ordre musical — J’avais envie d’écrire un opéra, dit monsieur Nuit, et voilà qu’il se fait de lui-même.
Il y a un temps pour tout, me rappelle doucement monsieur Temps. Mon geste s’assouplit, je peux le terminer, penser Mais il y a une foultitude de temps, de toutes les tailles, de toutes les formes, qui s’alignent se suivent et se précèdent et partent dans toutes les directions, à leur tour, modifient leur parcours, s’attendent quand survient un imprévu. Ils s’enrichissent l’un de l’autre, détendent leur bouille, se réjouissent. Ou bien se pressent, s’associent pour une tâche mieux réussie, ou plus longue. Ils sont la petite société de fourmis, d’abeilles, que l’on ne voit pas sous notre temps, sous notre propre armée en route, ou en campagne, en train de nous nourrir ou de nous dépêcher vers un but, un objectif, faire face à une situation, contourner un barrage, grosses fourmis, gros Gulliver, grands Gargantuas que nous sommes, revêtus du drapeau de monsieur Temps. C’est la guerre pour tout le monde. Il y a tellement de guerres différentes, me dit monsieur Nuit qui est en train de me trier du vocabulaire et me tendre des pions, qui roulent entre nos doigts. Bientôt nous les sentons, eux aussi, lisses, ronds ou bossus, allongés, ovales ou à facettes… et nos mains ne font plus que jouer, en chantonnant.
Friselis : Pomi pomi pomi Pomme : Parla oup parla oup — silence — Friselis : Le jour vient — silence — Pomme : Il fera beau Friselis (plus bas) : Samedi Pomme : Le Baron ? Friselis : Ouihhh Pomme : Qu’est-ce qu’il vient faire ? (imaginez la musique : jour naissant, percussions très légères, souffle, cymbales) Baron Samedi (sur fond de percussion sourde, puis roulant crescendo) : Baracole Karba Racole Partacole Ramka Rota Kora Porta Kra Par Kart Rak Karouba (il disparaît) Monsieur Nuit : Le jour se lève. Bon vent, Friseli Friseli, Pomme : Bonne nuit, monsieur Nuit