Monsieur Temps me laisse faire son portrait.
Il me regarde avec indulgence pendant que je me laisse imprégner de sa silhouette ou devrais-je dire de son esprit car, bien qu’il prenne la pose pour ne pas me compliquer la tâche, il n’en reste pas moins insaisissable : il épouse à distance mes mouvements, plutôt que je reproduise les siens. Et comme au piano, il précède toujours mon geste d’un infime élan.
Néanmoins, il n’est pas peintre et fait tout cela sans bouger, sinon par la luminosité, les couleurs, les reflets qui le traversent : cet esprit même qui le constitue. Et cela, sans que je sache comment ni pourquoi, détermine mon geste. Et je le peins. Et je le reconnais.
Je crois que le duo que nous faisions au piano atteint là — du moins en ces instants où je viens de comprendre que je le peignais — une efficacité plus évidente — ou, je devrais dire, plus visible. Tangible et non volatile comme la phrase musicale. Quoique son mouvement — le mouvement est sa nature même — soit inscrit dans la peinture. Cette coopération avec monsieur Temps, jusque dans l’atelier, ne laisse pas de me subjuguer, tout en me livrant à la fragilité de l’instant partagé.

[poem]

Marlene Dumas, Portrait of a Young Nelson Mandela

Le hasard devient nécessité.
Je suis resté plusieurs minutes tout près de l’oiseau. Je la regardais, je l’écoutais — une merlette, le bombé bicolore gris orangé des petites touches de sa poitrine —, son œil petit rond qui me voyait, sa douce lenteur presque immobilité qui vivait un autre rythme que le mien, tout près et auquel je tentais de m’habituer. Puis elle faisait quelques pas coulés sautillés mais restait à distance de main, à mes pieds, sans aucune méfiance, se retournait, piquait avec vivacité quelque filament dans l’épaisseur feuillue du sol en décomposition, même pas un ver, me sembla-t-il, quelque infime fluide ou matière pour son bec. Nous avons ainsi partagé la délicatesse d’un long patient moment de vie respirée, goûtée ensemble. Elle a glissé se fondre un peu en retrait de ma vue, dans l’ombre, tandis que je me remis en marche, sans heurt, sans un bruit, sur le sentier de la rive. Elle, moi, nous étions le hasard — le présent — devenu nécessité — ce qui ne peut plus ne pas être — devenus porteurs de temps, temps emporté. Ce temps né de rien qui lui-même nous a faits et nous transforme sensiblement en permanence.
De retour à ma table, je fais se rencontrer les couleurs — hasard mêlé de nécessité, mon regard cherche à les voir danser l’un avec l’autre.

Étrange vacuité, qui vous fait faire des choses sans importance : prendre le papier, les pinceaux, les couleurs, regarder ce qui vient, continuer.
Il vient un moment où quelque chose vous retient, vous happe, et vous entrez dans ce qui commence à emplir ce moment de vie, ce monde qui est le vôtre.

Cet épisode expérimental auquel je m’adonne — un peu par désœuvrement — mais que je sens tout de suite crucial, va m’apprendre beaucoup… Comme mettre les pendules à zéro. (Pour la peinture je peux me donner un sujet mais je préfère ne pas le faire.)

Toujours ou presque, je fais des choix de hasard.
Je réponds au téléphone parce qu’il vient de sonner. Ou au réveille-matin. Ou aux prescriptions de l’emploi du temps, etc.
Rarement je suis dans cette situation expérimentale d’un être humain qui peut choisir ce qu’il va faire. On pourrait croire pourtant que c’est le propre de l’être humain. L’évolution des espèces l’a conduit là : au choix de ses actes, à la possibilité d’une décision. Dans l’absolu. Théoriquement. En pensée.
Mais peut-être cela n’est-il rien. Qu’une pensée. Et que le hasard revient au galop — une contingence, une contrainte — et que cet humain, tout humain, est intégré dans la matérialité des contingences et des contraintes, qu’il n’est pas pure pensée.
Voilà ce que me dit la peinture. Elle représente toujours le monde. Et non ma pensée, comme je l’aurais voulu. Ou imaginé. Le monde toujours appréhendé par mes sens, par mes gestes, caressé peut-être, infléchi peut-être, par ma pensée.
Ce que le peintre ne m’a pas dit.
Mais que, de retour chez moi, dans ma perplexité, j’ai écrit, me confiant au hasard du crayon sur le papier.

Derain, Nu debout, 1907, pierre

Le temps se dégage.
J’aimais ces mots prononcés par mon père. Quand on était attentif à cela : à ce qu’il était en train d’advenir annoncé par le ciel, à notre portée, à notre pas.
(Monsieur Temps certainement, s’offrait à moi par ce père.)
Je vois le monde s’ouvrir à chaque pas. Nous sommes une petite coquille de noix qui découvre la forêt et bientôt l’immensité du monde.
Mais comprendre… découvrir ce qui nous a précédé… sur quoi repose notre conscience.

Monsieur Nuit joue à empiler des galets sur la rive. Les yeux brillants, un sourire émergeant du maigre buisson frisé de sa barbe. Il tend le bras vers une pierre, vers une autre, sans hésiter, les pose sur l’échafaudage en équilibre, souvent deux à la fois, ou en amas à son pied afin de l’étayer, ou change les positions déjà acquises par les pierres pour un nouveau rééquilibrage. L’édifice monte et s’élargit.
Il faut que mes mains travaillent
me dit-il, en enserrant le tout doucement entre ses deux paumes,
Le corps est dans la continuité des pierres, et les pierres dans celle du corps.

Je le quitte. Il m’a vidé de mes pensées. C’est la lumière qui les remplace. Comme s’il les avait achevées dans une apothéose.

André Derain, 1906

Le peintre me dit :
Je connais vos amis, monsieur Nuit et monsieur Temps. Je les ai trouvés tous deux en train d’admirer la rivière. Je suis resté à l’écart parce qu’ils m’intimident un peu. Tout m’intimide dès qu’il y a des regards et des paroles. Mais je me rattrape avec la peinture.
Quand je peins nous nous comprenons. Après je vois d’autres images, c’est ma lumière sur l’avenir. Et sur le passé aussi. Je crois qu’avec vos deux amis je m’extrais un instant du poids de l’histoire.
Il me revient une image survolée hier : les amas de signatures dans les archives d’un état civil de village, en bas d’une déclaration de naissance… ce brouillonnage d’une joie entre les mains…

La rivière chante pour moi
me dit le peintre, que j’ai suivi dans son petit logement haut perché.

Elle vous parle ?
C’est ce que je lui avais demandé quelques minutes plus tôt sur le pont où il s’appuyait, le nez dans son coude, le col relevé, le bonnet enfoncé sur la tête, le regard immobile comme noyé dans ses pensées.
Il m’avait pris le coude, emmené dans un vieil immeuble proche de là.

Nous sommes arrêtés devant une des peintures fichées sur le mur.
C’est la rivière intérieure, dit-il. Elle habite avec moi, ici, ou même dehors… Je la promène, je n’ai pas besoin de chien. Elle va parler avec l’autre, la vraie, qui coule, en vraie grandeur.
La mienne, elle joue à la peinture. Là, c’est une musique qu’elle fait. Tous les instruments y passent. Et je la vois chanter. De tous ses visages. Danser de tous ses bras, vous voyez…
Il bouge les épaules, il se trémousse.