
C’est ici que le voyage commence, il y a treize ans. Dans cet échouage sur la rive claire : une maison ouverte pleine de couleurs entre deux ciels, celui de l’est, celui de l’ouest, les oiseaux, les arbres et les toits.
Des vies nombreuses et compliquées, des voyages au sens courant du terme, m’ont conduit à cette maison toute fraîche échouée comme un havre. Michel m’accompagne, l’ami attentionné qui va cautionner le bail, Tu devrais demander ta retraite, me dit-il, tu aurais une petite ressource régulière. C’est ce que je fais, à 65 ans, on m’accorde une allocation de solidarité vieillesse. Je viens de m’installer comme psychanalyste mais je continue tous mes autres métiers d’artiste (écrivain, comédien, danseur, éditeur… et même pédagogue, le premier métier, mais dont j’ai vite démissionné), je joue encore de tout cela, et ça me plait.
Je lance nuit et jour, un journal de blog, qui commence ainsi :
Donner des nouvelles
Donner des nouvelles, c’est quelque chose qui se faisait autrefois chez nous — je veux dire dans la famille Farnaud, c’est elle que je chérissais dans le souvenir de mon enfance.
C’est Lorette et Marie-Thé qui s’en chargeaient. Marie-Thé avait une écriture rapide et généreuse que j’adorais, ses lettres, épaisses de nombreux feuillets écrits recto-verso dans cette ample écriture, bondissant comme un torrent alpin, ondoyant comme la Durance. Autant ma mère que nous les enfants, nous nous précipitions sur ces enveloppes gonflées où notre adresse était inscrite comme une escale de croisière.
Elle donnait des nouvelles de tous, restés le long de la Durance et de la côte d’Azur, on entendait sa voix magique de trésor d’Ali Baba qui nous parlait, à nous ses neveux, sa sœur chérie, son beau-frère. L’hiver elle nous envoyait d’énormes colis de mimosas qui emplissaient la maison pendant des semaines. Maman lui répondait, lui écrivait, c’était un ballet de transhumance où nous étions tous embarqués. Quand Guillaume était petit, et même adolescent, il disait «on fait la famille », il aimait ce mot, pour dire : les câlins, j’étais touché, je sentais sans y penser, quelque chose là de comparable à mon propre lien resté de l’enfance, mais qui lui appartenait.
Je vous écris de ma cuisine.
Voici la table. En même temps je regarde l’arbre dehors, un cèdre du Liban, c’est pour cela que j’habite ici. C’est lui qui m’a fait signer le bail immédiatement.
En face de moi le banal décor de la cuisine m’enchante. Il doit être près de treize heures, c’est le plein été. Depuis quelques années les cigales ont envahi la Drôme, c’est agréable, mêlées aux martinets, aux merles, aux hirondelles, c’est même un régal ! Jannie va se lever, elle aime rester longtemps au lit, le matin, en cette période un peu lourde du huitième mois de grossesse.