Monsieur Temps est comme le feu : c’est de brûler qu’il vit.
Mais il éclaire, aussi. Il rafraîchit, comme le jour qui se lève rafraîchit les couleurs, ou les avive.
Cela dépend de la distance. Il a les joues en feu, ainsi que j’imagine Héraclite, le si audacieux, qui a toutes les couleurs. Mais il n’y a qu’une fournaise. Si tu pouvais ajuster tes yeux, tu y verrais les petits endroits bleus et dedans, les fleuves, les falaises blanches où vient claquer la mer. Monsieur Temps n’a pas qu’un costume gris, comme tu le crois. Certains soirs il le met sur une chaise avant d’aller dormir, d’autres fois il entre dans le corps d’un taureau noir, ou blanc.
Mais à quoi bon voir ce que tes yeux ne voient pas. Le spectacle est pour d’autres, le spectacle est infini. Il n’y en a pas que pour toi, disait ma mère, laisse-en pour les autres. Tu sais que les autres sont toi. Vous êtes des mots dans le sac de monsieur Nuit. Comme des pions. Des petits pions de bois taillés dans le buis. Est-ce que tu connais cette sensation, dit monsieur Nuit quand je cahote sur son dos.

Dario m’a dit que des sangliers sont venus l’autre nuit dévaster sa chênaie. Il dormait. Il s’endort au chant du hibou. Je joue encore quelques enfilades de mesures que je reprends cinq ou six fois, peut-être dix, jusqu’à sentir que je suis entré dans le temps et que je vais dériver à sa guise, m’endormir, laissant la place à des envahisseurs dont je ne saurai pas reconnaître les traces. Je retournerai à mon cheval, à celui qui maintenant connaît tous mes gestes, mes limites, mes erreurs répétées qui sont ma marque qui se creuse sur son dos — de plus en plus légère car son poil dru et luisant pousse, comble et envahit et je sens bientôt la musique dont il me nourrit.

Fatma Haddad, Femme Robe Bleue Cheveux Rouges, 1947

Assetate, Camille.
Et sa sœur, frotte ses mains sur son tablier, vient mettre un petit verre devant lui sur la table — la sœur de Louis.
A la tienne, dit Louis en levant son petit verre, aussi. A la tienne, Lili. Sa sœur est repartie aux fourneaux ou ailleurs. Il faudrait qu’on vendange plus tôt, dit Camille — en patois. La conversation se poursuit lentement. Ils se mettent d’accord en peu de mots, même s’ils vont prendre leur temps ensuite pour s’organiser, chacun, et avec les autres de Chantabot.
On passe par un rideau de perles (l’été, interdit aux mouches) et on se retrouve dans la cour. La source coule dans le bassin, sous l’ombre du tilleul. Le parfum du tilleul, la fraîcheur sombre du miroir de l’eau dans le bassin moussu, les tuiles rouges, chaudes et rêches des toits, le défilé de voix cassantes des oies — clarinette, basson — leur déhanchement, tons clairs, blancs et bistres, les persiennes, tu peux jouer tout ça, dis-je au piano.
Moi je peux, mais toi, le peux-tu ? m’a-t-il répondu.
Nous allons prendre notre temps. Il en sortira quelque chose.
Ici on écrit. On filme. Sur le dos du cheval on entend le pianotement des notes. Je sens la grosse masse d’un animal qui me porte. Un bateau sur la rivière.

Hélène Duclos

Des éclats de ma voix surgissent — comme une fente soudaine, une lézarde, un lézard qui fuit peut-être, ou bien un cri qui se libère, un appel au secours — la nuit n’est pas lisse. Le jour non plus, ni le présent, ni le passé. Nous sommes infiniment lézardés, et surgissant. Et c’est ainsi que fut construit le piano — cordes tendues, râteau de touches, et marteaux.

Le cheval est venu (vient) se frotter contre moi, presque imperceptiblement, m’appelant à un partage — encore inconnu de moi. Peut-être un simple échange d’ions (positifs ou négatifs), comme quand un chat frôle vos jambes (pour prolonger son territoire ?) quand un poète répète une incantation — j’ai tant rêvé de toi —, un musicien une phrase, un mot, comme une goutte qui tombe, ou un marteau, ou une cloche. Comme mon crayon se frotte au papier, lui laisse une trace, bien vivante malgré les apparences (elle se tait seulement) — ce silence qu’on dit contenir (encore) toute la musique (ou déjà ?) Je fais appel à monsieur Temps. Au temps pour moi, ça commence quand Je commence !
Je suis prêt, dis-je au cheval. Et il m’embarque sur son dos. Cette sensation d’être un bagage… c’est extraordinaire. Je me suis acheté un sac à dos il y a quelques jours, alors que j’en avais déjà un (mais trop petit), et un autre (mais trop grand), c’était ma façon de me frotter à monsieur Nuit — je le comprends : j’attendais un signe de lui — un signe d’amitié.

un collage de Marie Hubert

Les micocouliers coulent littéralement leurs grappes de frondaisons dans la lumière solaire — un Gloria de Vivaldi, lent et mordoré, installé dans leur ciel par les musiciens de l’ensemble de Saint-Martin-in-The-Fields un beau jour dans les années soixante-dix et presque pour toujours — toutes ces feuilles pour oreilles prêtées à discrétion aux spectateurs des concerts, chaque année renouvelées, fraîches, main dans la main avec les musiciens.
De la méthode il ne manquait pas à ces musiciens-là, ni à ceux d’aujourd’hui qui sont la génération de leurs enfants et celle de leurs petits-enfants. Tout au long de l’enfance, de l’adolescence et de l’âge adulte ils apprennent et jouent avec méthode. Ils grandissent et vieillissent et leur talent atteint des perfections. Il n’est pas, jusqu’à mon cheval-piano trop d’admiration au monde pour les aimer, se laisser toucher par leur grâce, se sentir pousser des ailes de Pégase et vouloir voler dans leur sillage.
De concert avec les feuilles des micocouliers, toute la diversité des arbres et tout l’art savamment et méticuleusement élaboré, et l’infinie variété des oiseaux sont là, jouent dans le Paradis de l’émerveillement sans limites, sans commune mesure avec le petit Eden de l’origine d’où furent chassés les humains comme ensuite les animaux de toute espèce. C’est dans cette liberté reconquise, surabondante, que nous vivons aujourd’hui, découvrant son étendue jour après jour. Mais le diable est dans les détails, dit-on, qui fourmille. Faut-il le croire ?

un collage de Marie Hubert

Mes rêves et moi. C’est un bon titre. J’ai dû refouiller en arrière pour le retrouver, car tout cela va vite, les transformations sont incessantes, les arrivées affluent en lieux, personnes, événements. Il y a un chemin qui se présente le matin et il s’agit de le remplir, peut-être de choisir, si possible, ce qui va y prendre place ou plutôt y passer, car rien ne s’arrête… à l’arrière tout disparaît ou se défait et, devant, cela part aussi en fumée, lumineuse, et finalement ce que je réussis à capter c’est cette femme, j’y tiens, elle est belle mais je ne peux définir rien d’elle, tout en elle commence, les femmes sont des guides et des modèles, les mots glissent à leurs pieds si l’on veut les décrire. Allongés presque l’un contre l’autre le temps de nous entendre je peux presque poser de petits baisers sur sa taille, presque des petits mots tendres lui confier mais c’est vers de plus grandes choses qu’elle va, où je tenterai d’être… je tiens aussi à la garder parce qu’elle représente toutes celles qui viennent de disparaître avec la marée forêt retirée, me laissant juste fraîcheur d’oubli qu’elles possèdent en leur temps la source et le brasier d’amour. Je voudrais garder aussi ou rattraper un petit chat en écorce d’arbre découpé mystérieux emblématique tombé dans un autre rêve où je le perds. Le rythme est extrêmement rapide — des arrivées, des départs qui convergent — sur ce chemin dès qu’il s’est dessiné pour sortir au nouveau jour. J’ai envie de l’appeler la conférence de rédaction, mais déjà vient y passer un véhicule dont le bruit brinquebalant grossit sous ma fenêtre : le service de propreté. Je sais maintenant, et de manière définitive, que ce jour comme les autres est empli des rêves qui se sont précipités hors de la nuit car ils ne peuvent quitter le monde présent, ils le constituent, se mêlant aux apports nouveaux du jour, sans cesser d’être à notre portée, car nous les mangeons, les consommons sous toutes leurs formes, même si nous ne savons pas les voir.

Marie Hubert

Seize mille six cent-quatre-vingt-douze, c’est le nombre de pas que nous avons fait aujourd’hui, me dit Macha. J’ai envie de lui demander combien de battements de cœur, je ne le fais pas. Combien de morts, assassinés, écrasés, torturés. Ça ne se fait pas, on ne demande pas, on n’en parle pas. Dans la société des nombres, dans la dictature des nombres, on ne veut plus rien savoir. Il n’y a plus d’histoire. Les histoires se sont arrêtées. On fait les comptes, comme on fait les mots fléchés, atteint chacun d’une flèche, arrêté en plein vol. autrefois, nos rendez-vous avec Macha, c’était pour faire l’amour. Il y a un temps pour les histoires vivantes et il y a un temps pour autre chose de moins vivant, la mort des autres, la folie, l’enfer, ou le n’importe-quoi. On passe d’un temps à l’autre sans le savoir. On voulait pourtant tout savoir. Mais ça nous a conduits là.
J’allume l’électricité pour capturer quelque chose d’une vie vécue qui continue, mais dont le cours principal s’est perdu, transformé en d’autres choses, chiffres, dictatures, enfer, indifférence. Macha tentait de voir le cours de l’eau qui semblait immobile mais il fallait regarder plus près de la rive pour voir les feuilles qui s’en allaient ou les rides de l’eau qui tremblaient. La folie, ou la raison, ce serait de tout voir à la fois, d’être là et pas là. Mais on n’est ni l’un ni l’autre, ni en train de comprendre. Emportés par le cours, nous aussi. Je ne compte plus l’électricité. Je vais prendre une douche en pleine nuit parce que c’est la seule façon de faire disparaître une angoisse qui n’est pas la mienne et qui s’est prise dans mes jambes. Comme des forêts qui ne renoncent pas à pousser, et comme l’eau qui réapparaît, les rivières qui resurgissent, les histoires oubliées ou à demi oubliées veulent encore se raconter, sous forme d’arbres ou de rivière dans la ville où nous marchons à seize mille pas par jour, avec des quantités de battements de cœur en sourdine, des pertes, des disparitions, des naufrages, des migrations de populations, des exils, des naissances, les événements de la réalité mêlés à ceux des rêves, des cauchemars. Le corps du petit enfant boit l’angoisse de sa mère qui attend le père, tard le soir, et bien plus tard, peut-être cent millions de pas d’années-lumière électrique, il croit la découvrir qui se cache encore dans ses jambes.
Marche toujours. Tes pas ne t’amèneront à rien. Mais rien ne sera pas rien, il sera récupéré par d’autres, dans le grand jeu des chiffres.

Sculpture Nicole Algan, photo r.t

Monsieur Nuit est sorti des mains de ma petite-fille. C’est plus extraordinaire que ça n’en a l’air.
Si on me disait : Quel jeu joues-tu ? alors que je suis en train d’aller banalement chercher mon pain, poster une lettre ou vider la poubelle, je n’en serais pas plus étonné. Il y a des choses qui se passent complètement invisibles, indécelables sur le dos des autres (choses), dans leurs poches, comme l’ombre portée passe devant, derrière, sur le côté lorsque vous marchez. Il circule en plein jour, à l’air libre, non pas des fantômes, des lutins, des personnages inventés de bandes dessinées, mais ce… [quoi ? ] tout d’un coup entre les mains de ma petite-fille c’est un monsieur Nuit en argile rouge dans un tout petit pot de terre avec des feuilles vertes et dorées plantées dans la tête et des yeux d’un bleu d’azur profond et malicieux, un cadeau qu’elle me fait le plus naturellement du monde, fabriqué par ses soins où, quand, comment ? comme ça, comme tout ce que l’on fait, aller à la boulangerie, arroser le pied de romarin. On a des pensées qui nous échappent, à tout moment, d’autres qui nous arrivent, et monsieur Nuit dont on espérait vaguement des nouvelles est dans votre main, sourire en coin. Tu es vraiment mignon, je ne lui dis pas, mais il l’a entendu. Pose-moi là au milieu de la table ! Pour qu’on puisse le voir, de face et de profil, de dos, roulant des joues, papillotant des yeux. Vous êtes plus beau que laid, plus parfait que raté. Je te chanterai bien une chanson, écoute ! A Paris sur un cheval gris ! A Nevers sur un cheval vert ! A la Bastille tu m’apportes des pastilles… Je suis enrhumé cache ton nez dans tes fesses… ça dégénère toujours avec monsieur Nuit.
Il y a une cloche qui passe, quatre petits coups un peu fêlés, c’est le bus, plein de collégiens. En même temps c’est la corneille criarde. Je glisserai ça si je peux à l’oreille de mon cheval, ou le laissera-t-il rouler aux pieds de son poulain ? De bon matin, j’ai rencontré le train, chantonne monsieur Nuit.

Photo personnelle, r.t