Aujourd’hui cette peinture me cligne de l’œil, me prend par le coude, me promène entre ses couleurs, m’invite à l’habiter.
C’est un matin lumineux, plein d’enchantements. Je n’ai pas descendu l’escalier, je n’ai pas mis le nez sur le palier. Un espace s’est ouvert (à l’intérieur ?) sur cette feuille de papier. Les amis sont là, à la terrasse du Central sous les platanes, c’est déjà l’été.
Par les deux fenêtres traversantes de l’est et de l’ouest, dans la grande rivière bleue balayant le train des nuages, mon grand-père s’affaire avec sa charrette et c’est encore le printemps quand il étend en plein ciel les draps de couleurs pour le grand coucher du roi.
Je dévore les tartines de miel mieux que dans mon enfance, en mangeant des noix, en buvant peut-être des petites gorgées de whisky. Puis je dévale les escaliers et le cheval piano me suit. La petite boîte de mes déchets alimentaires est pleine avec les coquilles de noix, des brins de fenouil, des pépins de pommes que je vais jeter de ce pas sur les berges de la rivière.
La Terre n’est pas ronde, vue d’ici, et pourtant elle tourne, dans tous ses multiples rouages de bactéries en étoiles, des yeux perlés, sombres, brillants que je croise, des paroles qui se sourient.

Je fais tout et n’importe quoi pour m’occuper. Mon vide me fascine. Non. Mon vide m’emplit. Mon vide me déplace.
Me chasse ailleurs.
Mon vide me transporte et me pose quelque part, finalement.
Il y a une grande concurrence de tous ces vides, de toutes ces places, ces occupations, ces emplissages, ces vidages qui s’emparent de moi.
Pourtant il n’y a pas de moi, je le sais depuis longtemps. Pourquoi cela revient-il se mettre en question. Ai-je besoin de moi… enfin !
Parce que froid… ?
Parce que faim… ?

Ces couleurs. Expérience du vide. Ces figures non finies, suspendues.
C’est là que je suis bien, à découvrir l’espace, à me glisser, comme les courants d’air, les volumes d’air chaud, les corps s’allongeant, dansant, s’agglutinant parfois, à leur surprise, faisant des myrtilles ou des genièvres, des épineux s’étouffant, se transformant au soleil en sable ou en amas de grès.
Afflux de la nature.

Au bout de deux jours, la bouteille de Highland Cattle avait regagné sa place sur la table à dessin de l’atelier. Toujours aussi belle, transparente, d’une clarté d’or blanc. Il n’en manquait presque pas.
Mes contes hoffmanniens n’ont rien de romantique. C’est la couleur bleue qui domine. Je ne sais pas où je suis allé la chercher. Sur une haute montagne ou peut-être un océan. C’est là chez moi, je n’y suis jamais allé, tellement c’est haut, tellement c’est large, et profond, cet outremer. Ça n’a rien de métaphysique non plus, vous avez raison, vous qui m’avez repris un jour. Il n’y a que le Petit Prince qui peut-être a approché cette lumière. Et pourtant, elle est dans toutes mes peintures — ou peut-être la trompette de Louis, et la voix d’Ella… que ceux qui ont flotté au-dessus de la misère de l’humanité. Eh oui ils ont un Dieu, eh oui il est bleu, eh oui il joue de la trompette, du piano, de sa voix d’or. Et personne n’a jamais pu le faire rentrer dans le rang.

Non. Pas au-delà. Oscar Wilde avait raison.

Un clin d’œil de monsieur Nuit.
Un clin d’œil de monsieur Nuit et c’est les bottes de sept lieues.
Je plonge dedans et je vous rejoins, où que vous soyez.
A thing of beauty is a joy for ever.
Oui. L’art est à tout le monde, et pour rien, il faut juste le cueillir quand il vient.
Le reste du temps : travailler, apprendre,
se mettre dans les mains de monsieur Temps.
Ils sont mes deux amis.
Ça a toujours été ainsi ?
Oui. Mais sans monsieur Nuit. Sans monsieur Temps.
On sait que je les découvre sur le tard. Vers mes 70, 75 ans.

Les tenants et les aboutissants. La rampe d’escalier. Le mur. Les marches d’escalier. Et nous voilà dehors. La canne. John avait laissé sa canne derrière lui, mon pied a buté sur elle, sa main à lui l’a rattrapée alors qu’il était déjà en train de tourner le dos pour partir en direction de la sortie après avoir péniblement entré dans son sac les courses qu’il venait d’acheter au supermarché.
Bonjour John ! lui dis-je surpris et enjoué — à demi surpris car je l’avais observé l’instant d’avant, sa tête baissée presque dans le sac, son dos raide fléchi me le rappelaient sans que je lui mette son nom.
Ça va ? Pas vraiment, il me dit. Je reste à l’interroger du regard, mais il continue son mouvement vers la sortie.
Bon courage !
Je le laisse aller. Je sais qu’il est en train d’écouter une musique sourde, cotonneuse, mais belle, rien que pour lui, comme j’imagine celle d’un berceau venu d’un nid d’étoiles.

Marc Chagall, 1966, Le Poète

Pourquoi le palier ?
Eh bien ça renvoie à la question : pourquoi l’appartement ? — à part, et certainement aussi tenant ou temant, peut-être t’aimant — tout ce qui tient et retient.
Donc, les obstacles — que l’on met ou que l’on rencontre — au lieu, à la transmission, au passage.
Le palier c’est le corridor, le col. Le col, c’est le lieu qu’il faut atteindre après — au prix de — certains efforts, certaines difficultés, et où pourra se faire le passage, la transmission, la transition, le changement.
Lorsqu’on arrive sur le palier, on voit ce que je propose, tout ce que je propose en échange ou en invitation à la transition, à la transmission, au partage — ou bien on ne le voit pas, paradoxalement, parce que c’est mis là comme en obstacle, ou en encombrement, ou même en obscurcissement du passage (qui est le but, ce que l’on a du mal à atteindre, à vouloir vraiment, on pourrait même aller jusqu’à le voir comme le bout du tunnel, le passage comme le chas de l’aiguille — le trou, on l’appelle aussi la « lumière ».
Le palier c’est aussi ce qui est au même niveau, ce qui se met au même niveau pour que le passage se fasse, comme à l’écluse, comme à la rivière. Voilà pourquoi je vais toujours à la rivière, la rivière c’est ce qui sépare et qui réunit, non que ça fasse les deux en même temps, mais que ça fasse l’un ou l’autre, selon ce que vous allez décider. Mais peut-être bien aussi les deux, comme un assemblage de contraires.

Un instant qui s’éclaire, dans un regard. Il faut le saisir — quand on ouvre la porte.

On dit que Debussy est un musicien impressionniste. Évidemment, on ne le dirait pas de Jean-Sébastien Bach. Et que dit-on de Marcel Proust… Que n’a-t-il pas dit lui-même ?

Un immeuble au bord de la rivière, un soir, photo r.t

Il fait moins froid depuis quelques jours, sur le palier se réunissent maintenant le gros ciel pluvieux avec ses écharpes qu’il pose n’importe où, laisse traîner sous les pieds des autres, le soleil en premier lieu, le vent, la brume, le bruit de la rue, les petites histoires et les vannes de comptoir du café d’en face. Il y a du monde dans ces quelques mètres carrés autour de la terre plantée de papyrus de nouveau bien verts, serrés, drus et luisants, du bac de menthe échevelée qui dévergonde ses dentelles, sous l’œil du grand romarin de la jardinière, prince parfumé en ses costumes bouffants qui font l’admiration de sa cour. Là, au milieu, j’ai dissimulé, à peine, le flacon tabernacle d’or blanc du Taureau Dionysios des Highlands. Je n’y touche plus, comme s’il devait mûrir à l’instar des poires William qu’on embouteille sur leur branche, comme s’il était sacré plus que la liqueur corporelle de saint Janvier. D’ailleurs il l’est, divin Dionysios — depuis le temps des bœufs de mon grand-père qui ont tous deux traîné leur vie durant pour la subsistance familiale, la sacralisation a pleinement lieu, est en cours, la cène se joue à chaque repas et en dehors des repas, ceci est mon corps, ceci est mon sang, j’aimerais dire buvez et mangez-en tous, il faut absolument que je parvienne à inviter aussi des humains pour ce partage qui nous divinisera tous.
Dionys, retourné à sa brume des Hyghlands, mon camarade amputé de sa divinité (autrement dit castré), migrant parmi les migrants, s’est éclipsé discrètement en me touchant l’épaule en signe d’au-revoir après la dernière opération que je lui fis subir, hypnotisé par mon propre désir mimétique.
Ce dimanche, du marché rituel je rapporte des carottes racines (que ma tante, la fille de grand-père Paul a toujours appelé racines, ce terme terrien et goûteux) grosses, charnues, blessées, noircies par le fer du froid ou le froid du fer, grignotées par de tièdes voracités, et une bouteille de blanc organic, marié queer et local sous les boniments d’un camarade de tréteaux avec Altesse, Mondeuse blanche, Marsanne, Roussanne et Viognier. Je n’ai plus non plus de prétention à la pureté, pourtant il y a une sorte de grâce ou de muse qui continue à me protéger. Que veut-elle faire de moi ?

Je suis allé chercher le Bull Shit dans son champ à plus de cinq kilomètres de la maison, il était dans la brume seul et taciturne, j’ai dû lui passer le licol et tirer doucement à plusieurs reprises pour qu’il comprenne que je voulais l’emmener, que je prévoyais un bout de compagnonnage entre nous. Ça n’a pas manqué, je me suis ensauvagé comme il m’arrive périodiquement de le faire — moins souvent avec l’âge mais tout de même, je sens l’écume monter dans mon poitrail, les mâchoires se raidir un peu, le front durcir, le regard fixer quelques mètres devant lui une cible, une proie, cette chose mystérieuse inquiétante qui m’occupe alors plusieurs jour, dont je n’ai pas envie de parler, cette chose brutale, rétive au langage, ce taureau qui me fait basculer dans le monde sauvage, Dionysos.
Il y a une jouissance immédiate à le sentir bander les muscles de son cou mais j’ai décidé de l’affronter — le quatrième jour, alors que je suis passablement contaminé. Je vais parler, abandonner le rugissement au goût de sang chaud.
Ses yeux sont limpides, presque doux, son masque magnifique, rayonnant comme des épis d’argent, on peut le prendre pour une femme, paradoxalement. C’est ce qui vous retient, vous transperce.
J’ai dû me mettre au piano, et brancher la sourdine car on était en pleine nuit. Les mots ne seraient pas venus sans ça.
Puis le sommeil m’a pris. Ce matin, je vais ramener Dionysos au champ.

Marc Chagall