Le marché du dimanche matin est pour les habitants de cette petite ville un événement fondateur, presque mythique, une source de jouvence, de couleurs, de chaleur, de goûts et de parfums, de contacts, de paroles et de rires où venir s’approvisionner, recharger son âme comme ses sens et surtout ses liens, ses élans, ses émotions, ce fluide qui circule entre tous, c’est comme un bain à la rivière en plein été. Comme si la rivière fondatrice de cette ville, incognito, revenait sur la place, tout près, au pied de la collégiale et dans les rues avoisinantes, pour emplir chaque corps de son énergie.
De retour à la maison, plein de couleurs et de goûts qui fondent encore dans ma bouche — un boulanger au rond sourire m’a donné, débordant de rouge praline une petite part de brioche « pour la route » — je peins le portrait de l’un des visages qui me reste aux yeux, aux mains, au geste du manteau, flotte autour de moi parmi d’autres, à mes joues, côtoient les verts jaunes ocres terre rouges des légumes, les parfums des épices et des mets en train de cuire et quand le soleil n’est pas là — parfois, remplacé par la pluie ou le froid — il s’est douillettement réfugié sous les manteaux, dans le creux de l’âme, il jubile comme la rivière qui scintille elle aussi et qui presse son cours.
Les couleurs de l’aquarelle que je pose sur le papier bientôt m’échappent, ne savent plus où elles vont car ma main ne sait plus les tenir — en vérité elle ne l’a jamais su.
Comment avec du laid faire du beau ?
C’est à monsieur Nuit que je pourrais le demander. Redoutant sa réponse — car avec lui tout est facile, radical, on peut tout faire (mais en réalité il n’y a ni beau ni laid : ce sont des mots, pour lui, ce sont les mots qu’il aime), pour jouer (lorsqu’il se réveille et joue, qu’il ne baigne plus dans la nuit onctueuse où tout se mêle à tout, nuit du voyage, nuit des métamorphoses) dans nos mains, pour jouer, dit-il, nous n’avons que des mots.
Alors je lâche aussi la peinture, puisqu’il faut se réveiller.

La transparence de monsieur Temps devient de jour en jour plus inquiétante.
La transparence de monsieur Temps m’affole, je me remplis de nourriture, de matière, de peinture. M’emplis de creux et de pleins, je suis incapable de me créer une consistance tant j’ai été fasciné, amoureux ou peut-être envieux de monsieur Temps, le musicien, le volatile, l’aérien.
Je cours, je cours marcher, je sors sauter, je bondis m’aérer, m’envoler qui sait…
J’écoute chanter une voix de soprano, en moi chanter les voix.
Du concert d’orgue d’hier, je n’en suis pas revenu, la guerre était finie, la guerre est toujours finie à chaque concert et je porte encore en moi les grands tuyaux entre mes bras au milieu de veines trop fines trop étroites… j’ai la semblance de monsieur Temps, la transparence, la musique la voix le chant…

Le champagne a eu raison de monsieur Nuit.
Il a eu la nôtre aussi — le peu de raison — nous l’a sifflée. Il était là pour ça. Et joue la flûte à bec des noëls bergers. La flûte à bec accompagnée des voix virevolte, j’ai vu le loup le renard la lièvre, j’ai vu le loup et le renard danser. La fête enjouée sortie d’une bouteille comme d’un commun accord. Ici, là, ailleurs, jaillie des moyens du bord, d’une bougie, d’une étoile, d’une flûte, des premiers mots d’une chanson. Un rituel intempestif d’humanité, un jour de fête, un jour de guerre, ou bien les deux ensemble.
Nous laissons tout en plan, les chaises renversées, le papier, le crayon. Il est temps d’aller dormir.

Cette nuit la rivière comme dans une sorte d’ivresse a resplendi de tous ses feux, fait jouer toutes ses parures, sorti ses oiseaux les uns après les autres, les plus colorés, les plus vifs, les plus rares, mouettes, canards giclant des palmes, cormorans, cygnes, palombes, gallinules, le canard empereur que je n’avais vu que deux ou trois fois, les hirondelles, les bergeronnettes, les hérons… Les ragondins sont revenus comme aux plus beaux jours, traversant d’une rive à l’autre sous l’eau comme des flèches ou sortant la tête, pataugeant dans l’écume et venant faire les beaux, dressés sur les pattes de derrière droits comme des gymnastes tandis que je leur tendais des fleurs de pissenlit à se pourlécher la moustache.
Elle me rejoua sa liberté d’avant le vieux pont, d’avant la collégiale, lorsque le premier moine s’est arrêté devant le beau méandre où il lui parut bon de faire bâtir une abbaye.
Cette nuit elle a voulu me rafraîchir la mémoire et je note, guidé par le crayon qui saute d’une ligne à l’autre comme par-dessus les étiages du temps.
Lorsque mon crayon, ou celui de monsieur Nuit, plus immatériel, viennent explorer ce méandre aujourd’hui, ce que nous fouillons danse, mêlant et retournant les rives, les crues et les décrues, dans l’infinie mémoire du pansement de l’eau.

Olivier Debré, grande verte et bleue svanoy,1974

Pour fêter le solstice d’hiver nous avons décidé, monsieur Nuit, monsieur Temps et moi, de passer une soirée de réveillon ensemble. C’est une drôle d’idée, nous en avons convenu tous les trois.
D’abord, nous ne sommes pas trois êtres physiques de même nature — pas exactement — c’est comme si je voulais me mettre à table avec mon cheval, ou avec mon violoncelle, c’est ce que j’ai dit. Et monsieur Temps a dit J’aurais l’impression d’être assis entre deux chaises, et je serais la troisième chaise. Monsieur Nuit a dit Je veux bien, à condition de rester toute la soirée sur une feuille de papier. J’étais perplexe. J’avais imaginé un bon repas avec des discussions à n’en plus finir.
On pourrait s’accorder, dit monsieur Nuit.
Accordons-nous, dit monsieur Temps.
Eh bien, c’est convenu, dis-je. Donnons-nous les trois lieux en partage, chacune des places à tour de rôle, chacun des trois modes de jeu.
Monsieur Nuit trace des ronds, des bulles, des boucles avec le crayon, noires, grises, pleines, vides, habitées ou non. Je suis sur la chaise entre les deux, monsieur Temps sert le champagne, il nous tend les coupes. le bruit que nous faisons — avec les verres, les voix, un chant — est tout de suite musical. Monsieur Temps semble diriger alors que tout s’improvise. Les chaises s’avèrent de très bons instruments visuels, sonores, et permettent de spatialiser et transmettre les éléments de la conversation : les mots, les idées, les sons. La nuit de monsieur Nuit déborde de la page, tandis que nous buvons et mangeons, réjouissons nos corps, tout respectant un ordre musical — J’avais envie d’écrire un opéra, dit monsieur Nuit, et voilà qu’il se fait de lui-même.

August Macke, Ballet russe, 1912

Il y a un temps pour tout,
me rappelle doucement monsieur Temps.
Mon geste s’assouplit, je peux le terminer, penser Mais il y a une foultitude de temps, de toutes les tailles, de toutes les formes, qui s’alignent se suivent et se précèdent et partent dans toutes les directions, à leur tour, modifient leur parcours, s’attendent quand survient un imprévu. Ils s’enrichissent l’un de l’autre, détendent leur bouille, se réjouissent. Ou bien se pressent, s’associent pour une tâche mieux réussie, ou plus longue. Ils sont la petite société de fourmis, d’abeilles, que l’on ne voit pas sous notre temps, sous notre propre armée en route, ou en campagne, en train de nous nourrir ou de nous dépêcher vers un but, un objectif, faire face à une situation, contourner un barrage, grosses fourmis, gros Gulliver, grands Gargantuas que nous sommes, revêtus du drapeau de monsieur Temps.
C’est la guerre pour tout le monde. Il y a tellement de guerres différentes, me dit monsieur Nuit qui est en train de me trier du vocabulaire et me tendre des pions, qui roulent entre nos doigts. Bientôt nous les sentons, eux aussi, lisses, ronds ou bossus, allongés, ovales ou à facettes… et nos mains ne font plus que jouer, en chantonnant.

Victor Brauner