Monsieur Nuit glisse la tête derrière mon épaule, alors que je suis en train de peindre : Même le beau n’est pas beau.
Il me laisse avec cette constatation un peu sarcastique, un peu édifiante, il se retire comme un serpent dans son trou. Il est temps pour moi de descendre marcher. L’après-midi d’automne est courte.

A la porte le romarin, ensoleillé. Que tu es beau !
Je comprends tout de suite. Dans le dialogue qui vient de s’ouvrir je suis déjà, plus vite même que de franchir le seuil, présent, adopté.
Et bientôt, marchant dans une allée sous les arbres, les pieds dans les feuilles de toutes couleurs, qui rient, sourient, plus belles, décoratives, ravies, rouges, jaunes, brunes, ocres, orangées, que des visages enjoués, des grands cils, des mèches folles, des paupières d’or, des pommettes fardées, toute cette foule à mes pieds qui éclate d’une joie surnaturelle !
Monsieur Nuit sort d’une poche que je ne savais pas avoir dans mon dos.
Il se hisse sur mon épaule comme il aime le faire. Je devine qu’il vient profiter du spectacle.
Rien à dire ! Nous sommes bien tombés !
On marche dans les étoiles.
On patauge, tu peux dire.
Monsieur Nuit a toujours le mot pour rire.
Il se renfrogne quand les choses ne sont pas drôles. Se rétracte et disparaît. Comme un vieillard.
Monsieur Nuit connaît bien sa nuit. C’est pourquoi il ne patauge pas dans la peinture, ni sur le piano, ni sur la feuille de papier. Mais ça ne l’empêche pas d’être un vieil impotent.

Peinture de Bato Dugarzhapov, Studio, 1999

J’ai donc voulu suivre le chemin de monsieur Temps mais je me suis perdu dès le premier instant. Mais perdu n’est pas le mot.
A dire vrai — je tourne le pinceau souple et gonflé sur la palette, sur la toile ou sur le papier, la pâte de la couleur comme un oiseau déploie emplit soulève ses ailes et virevolte, révolutionne son espace, et tout s’inscrit à sa manière, transforme l’harmonie comme font les sons de la musique ou les mouvements de la danse.
Ce que l’on perd c’est le plus court chemin, celui que l’on a toujours suivi depuis l’enfance, gourmand, direct, assoiffé, désireux de faire corps dans cette force attractive. Mais on apprend la beauté, la diversité, la différence, les infinies nuances et la durée, la durée des notes et des gestes, celle de son corps et des autres corps, monsieur Temps ne m’a pas expliqué tout ça mais il me l’a donné à vivre.

Je suis allongé sur le sol de la rive à la belle étoile en compagnie de monsieur Nuit, même si nous avons mis un toit sur nos têtes et des murs contre le vent qui se soulève en rafales, nous jouons ces mots avec les cailloux du rivage, qui sont de toutes tailles, de toutes rondeurs, couleurs, comme dans les jeux d’enfants ou de retraités nous les alignons, en chaînes, en pyramides, en petits trains, en avions, en pantins, ils sonnent et tintent, roulent et s’esclaffent, ils nous réjouissent les mains et nous savons qu’il y en a pour tous les goûts, pour tous les esprits, ils sont autant de mots pour comprendre.
Comprendre, c’est l’affaire de monsieur Nuit, comprendre et remettre tout ça dans le sac, le vider à la rivière. Que tout soit à refaire, différemment. Lorsqu’elle coule, son grand corps étalé, bras et jambes, robes de couleurs, indifférence, silence, dans son fidèle compagnonnage, comme lorsqu’elle se fâche, bouillonnante, terreuse, arrache les arbres, envahit les champs libres à sa portée — nous ne sommes pas assez méfiants — jamais nous ne la prenons au sérieux pour ce qu’elle est, une déesse toute puissante. Elle fait et défait, sans relâche, dans la plus grande douceur et la félicité comme dans la rage et l’emportement.
Par quel prodige monsieur Nuit est-il apparu un jour, dans mon dos, son sac éventré à côté de lui, jouant le mendiant…

Que fait-il le petit, là, dans les reins ? Est-il prisonnier, est-il adopté, réfugié, apprend-il la guerre, lui aussi, est-il l’enfant soldat du grand Escogriffe ?
Je me résous à le porter. C’est un bien grand mystère. Mais c’est une raison de vivre aussi.

Monsieur Temps, le danseur, que fait-il à cette heure ?
Et je le vois rebondir sur les fleurs, se démultiplier dans les innombrables musiciens qui le sollicitent pour un peu d’élan, de légèreté, de grâce, de lumière. Il faut dire que l’ensemble est prodigieusement exaltant, disparait dans un éblouissement céleste, c’est musique quotidienne pour eux.
Faire de la musique dans la pirouette échevelée des étoiles c’est le quotidien de ces musiciens, hommes, femmes, incarnés chantant, et je les suis, du crayon ou du bout du pinceau.
Non je ne perds pas pied, au contraire. Comment ai-je pu tenir jusqu’à maintenant sur l’asphalte, la main sur le mors du cheval. Pauvre cheval, tu as enfin tes ailes, tout comme moi !

Le poète, lithographie de Marc Chagall

Le petit n’est pas resté en paradis, il s’est mis dans mes reins pour me rappeler ma trahison (avec les verres de vin). Tous les professeurs, d’ailleurs, ont rappelé qu’ils payaient pour la guerre. Le prix fort. Prisonniers. Plusieurs tués. Et que, oui, ils formaient des petits guerriers aussi. En même temps qu’ils leur donnaient le poison ils leur donnaient toutes les notices du remède. Et leur laissaient le soin d’essayer de le combattre (ce poison), sachant qu’ils auraient toujours des longueurs de retard, voire des siècles.
Quant à moi, mon retard se compte certainement en millénaires, si je songe à l’art des hommes des cavernes.
Retard… avance… comment dire cet émiettement en regard des étoiles ?

Peinture de M. F. Husain

Comme ces fleurs légères tout entiers fruits qu’on appelle amour-en-cage ou paradis, ou ni fleur ni fruit, mais simple ouvrage de beauté suspendue inutile, ce moment dans la nuit, petit et moi en douceur serrée des bras entre épaule et cage thoracique je m’endors, et au bout de quelque temps me réveille pour retrouver intact cet oiseau-sensation de corps en espace continu, contenu. Le petit dans l’immense et moi cage, suspendu et inutile, simplement là, sans dieu ni diable.

Métaphysique. Ce mot posé comme un jalon dans la nuit.

Le chat de Schrödinger : pertinent commentaire qui m’était arrivé par voie privée il y a quelques jours lorsqu’un chat s’était trouvé présent dans mon texte.
Mais présente c’est la guerre. Tous ses aspects sont partout où ils ne sont pas censés être. Ma façon d’écrire est révélatrice elle aussi : je suis en train de dormir et soudain (à tous moments) j’allume la lumière et je suis en train d’écrire. Ce qui n’était que dans le noir est manifestement là. C’est toute l’écriture qui est ainsi : comme si elle n’avait pas d’autre objet que cette révélation. J’éteins à nouveau dès que le noir a disparu.
Mais l’expérience portait sur un chat, je ne l’oublie pas : nous ne sommes pas les seuls, humains, à être concernés. Les autres qu’humains, gardons-nous de les disqualifier et de leur faire une guerre fratricide sans merci.
Monsieur Nuit pourrait dire Je suis venu parmi vous pour vous donner une chance de vous sauver. Ou : Je me suis révélé à toi pour que tu ouvres les yeux. Ou le savant peut le dire — celui qui fait des équations sur le tableau noir, celui qui regarde dans son microscope, son télescope et ses giga-outils. Mais le professeur Nimbus a toujours été ridiculisé. Aujourd’hui c’est le professeur tout court qui l’est. Seuls les enfants l’aiment et le suivent.
Pour le moment la guerre est dans les journaux, les télés, les Tshirts, dans les assiettes, les usines, les conseils de ministres, sur toute la croûte terrestre et dans les mers.

Je pose le papier et le crayon sur le piano et je retrouve ma maladresse intacte. Aucune petite souris ne sort de la mine de crayon. Je devine sa méfiance ou sa timidité. Peut-être fallait-il que je la dessine. Je sens que je nous complique la vie. Raconter des histoires est bon pour les enfants. Les souris et les hommes… c’est beaucoup plus sérieux. Je ne suis pas convaincu mais je me remets seul à ma tâche.
Tandis que mes doigts trottinent je vois qu’elle n’est pas venue pour rien. Il y a une petite rondeur dans mon cerveau, et jusqu’un petit fluide au bout des doigts. Le papier et le crayon se sont curieusement endormis, évanouis. Je voudrais bien comprendre comment elle saute de l’un à l’autre, comme par dessus un gouffre. Tout à fait comme je fais lorsque je bondis du piano jusqu’à la table pour écrire.

Trois profs, mes ex-collègues, passent par là. Je leur offre un verre de vin. Je ne comprends pas tout de suite qu’ils sont envoyés par le principal. Ils sont là pour me sonder. Mais je bois verre sur verre et je commence à délirer. Je démissionne — bien sûr que c’est vrai — c’est la quatrième fois que je démissionne dans ma vie. Que je fuis mes responsabilités. Ils s’en vont finalement et je prends le chemin de la rivière. Je me roule dans les pierres et là je vois la petite souris : un dos noir parmi les galets blancs. Elle ne se sauve pas. Je la reconnais. A ses moustaches, à ses tout petits yeux. Elle est de mon écriture. Proche du sol, comme le crayon gratte le papier. J’entends même sa musique. Je reste près d’elle. Elle sait des choses que je ne sais pas savoir.

Je suis complètement gouverné.
Le crayon lui-même le sait, mais je ne peux déchiffrer ses mouvements désordonnés et incertains. Je pourrais lui prendre la main, parler à sa place, combler cet inconnu qui m’appartient par quelque chose de mon invention à quoi j’irai me soumettre, que je reconnaîtrai comme mien, qui compensera l’égarement dans lequel je suis au milieu de l’immensité des forces que j’ignore. Je triche avec le crayon en le maintenant en main, en le guidant, c’est un cheval lui aussi que je tiens par le mors alors que je voudrais qu’il m’emmène au-delà de mon sentier connu, hors de mon équilibre, qu’il me relie à des orbes plus vastes, qu’il m’invite à danser hors de mon corps enfermé. Il faudrait qu’il soit musique ! lui aussi.
Qu’il abandonne les mots pour n’en garder que le fluide, qu’il abandonne la trace pour ne garder que le mouvement, le désir et sa réalisation.
Mais un crayon ne chante pas… si ! je l’entends chanter, doucement, grattouiller. Comme un vers qui grignote, une petite souris… saura-t-elle un jour jouer du piano ? Peut-être, lorsque nous monterons tous deux sur le cheval. Elle sera là, conquise par le grand rire de mon ami, elle jouera de ses pattes fines, de son museau, de ses moustaches. Je dois la garder près de moi, j’ai bien vu à quel point je suis désespérément maladroit depuis que je ne raconte plus l’histoire du cheval-piano. Je vais te présenter, petite souris, je vais te faire adopter, nous irons tous trois courtiser la musique.