Où vont les mots qui se taisent

Où vont les mots qui se taisent ?
Ils vont se coucher dans le lit du jeune homme qui meurt. Observent des années de silence, la guerre fait rage.
Puis l’oreille attentive, où qu’elle soit, les soulève à nouveau. Les mots se relèvent la nuit, sortent du bois, sortent des livres et même des étoiles, surtout des étoiles car elles se rappellent tout.

Pauvres et misérables peuples insensés, nations opiniâtres à votre mal et aveugles à votre bien ! Vous vous laissez emporter devant vous le plus beau et le plus clair de votre revenu, piller vos champs, voler vos maisons et les dépouiller des meubles anciens et paternels ! Vous vivez de sorte que vous ne pouvez plus prétendre que rien soit à vous : il semblerait que désormais ce vous serait grand heur qu’on vous laissât seulement la moitié de vos biens, de vos familles, de vos vies. Et tout ce dégât, ce malheur, cette ruine, vous vient non pas des ennemis, mais certes bien de L’ennemi, de celui que vous faites si grand qu’il est, pour lequel vous allez si courageusement à la guerre, pour la grandeur duquel vous ne refusez point de prêter à la mort vos personnes ! Celui qui vous maîtrise tant n’a que deux yeux, n’a que deux mains, n’a qu’un corps, et n’a autre chose que ce qu’a le moindre homme du grand et infini nombre de vos villes, sinon que l’avantage que vous lui faites pour vous détruire. D’où a-t-il pris tant d’yeux dont il vous épie, si vous ne les lui avez donnés ? comment a-t-il tant de mains pour vous frapper, s’il ne les prend de vous ? les pieds dont il foule vos cités, d’où les a-t-il s’ils ne sont les vôtres ? comment a-t-il aucun pouvoir sur vous, que par vous ? comment vous oserait-il courir sus, s’il n’avait intelligence avec vous? que vous pourrait-il faire, si vous n’étiez receleurs du larron qui vous pille, complices du meurtrier qui vous tue, et traitres à vous-mêmes ? vous semez vos fruits, afin qu’il en fasse le dégât ; vous meublez et remplissez vos maisons, afin de fournir à ses pilleries ; vous nourrissez vos filles, afin qu’il ait de quoi saouler sa luxure ; vous nourrissez vos enfants, afin que pour le mieux qu’il leur saurait faire, il les mène en ses guerres, qu’il les conduise à la boucherie, qu’il les fasse les ministres de ses convoitises, et les exécuteurs de ses vengeances ; vous vous rompez à la peine, afin qu’il se puisse mignarder en ses délices, et se vautrer dans les sales et vilains plaisirs ; vous vous affaiblissez, afin de le rendre plus fort et roide à vous tenir plus courte la bride ! et de tant d’indignités que les bêtes mêmes ou ne les sentiraient ou ne l’endureraient point, vous pourriez vous en délivrer si vous essayiez, non pas de vous en délivrer, mais seulement de vouloir le faire, soyez résolus à ne plus servir, et vous voilà libres ; je ne veux pas que vous le poussiez ou l’ébranliez, mais si seulement ne le soutenez plus vous le verrez comme un grand colosse à qui on a dérobé la base, de son poids même fondre en bas et se rompre. Mais certes les médecins conseillent bien de ne mettre pas la main aux plaies incurables ; et je ne fais pas sagement de vouloir prêcher en ceci le peuple, qui a perdu depuis longtemps toute connaissance de son mal, puisqu’il ne le sent plus, cela montre assez que sa maladie est mortelle.
Cherchons donc par conjecture, si nous en pouvons trouver, comment s’est ainsi si avant enracinée cette opiniâtre volonté de servir, qu’il semble maintenant que l’amour même de la liberté ne soit pas si naturelle.

Ainsi l’énigme nommée par lui « de la servitude volontaire » l’a-t-il remise sur son métier de chercheur. Voir la suite (https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/btv1b52508804x/f12.item).
Allons plus loin. On trouve quelque part dans une petite île où le temps s’y prête, une telle effervescence de petits fantômes que les gens parlent, chantent, dansent, sculptent, teignent les objets et vêtements, peignent leurs corps, décorent leurs rêves, nourrissent et s’entrenourrissent de leurs plantes, imitent les animaux au risque de leurs vies. On les appelle les Naturels. Ils n’ont pas d’autre travail. Ce qui arrange bien les autorités, car ils sont pauvres, et un puissant cyclone peut les emporter. L’État fera alors de leur île une base militaire.

C’est un petit fantôme revenant de la guerre. Il n’a plus d’ailes, plus de drap. Il voit un chat avec une grosse queue noire ébouriffée, il s’approche de lui.

Photo Ralph Crane, New York Subway, 1969

Les petits fantômes

C’est par la langue que se manifeste l’expérience humaine du temps, et le temps linguistique nous apparaît également irréductible au temps chronique et au temps physique. (…) Ce temps a son centre – un centre générateur et axial ensemble – dans le présent de l’instance de parole. Chaque fois qu’un locuteur emploie la forme grammaticale de ‘présent’ (ou son équivalent), il situe l’événement comme contemporain de l’instance du discours qui le mentionne. Il est évident que ce présent en tant qu’il est fonction du discours ne peut être localisé dans une division particulière du temps chronique, parce qu’il les admet toutes et n’en appelle aucune. (…) Ce présent est réinventé chaque fois qu’un homme parle parce que c’est, à la lettre, un moment neuf, non encore vécu.
Émile Benveniste

Lui, ne parlait jamais (monsieur Temps), avant que je ne l’avale (comment dire ?), il était seulement derrière moi, sa présence suffisait pour que je redresse le dos, assouplisse le poignet ou le bras, prenne conscience de mes deux côtés – le gauche et le droit – désarticulés, anticipe les notes, lise ensemble – pour quelques mesures – les deux portées de la partition. Et comme il était prompt à se retirer discrètement, se fondre dans les nuages du ciel, marcher sans poids sur le dos des mouettes au loin et revenir pendant que je jouais, être là quand il le fallait pour que j’enchaîne sans me tromper. À mesure qu’il devenait plus invisible – puisque je le sentais le dos tourné, je le voyais les yeux fermés – il était plus consistant, et surtout plus proche, et c’est ainsi que je l’avais comme avalé.
Lorsque j’y repense, si je tente de me représenter ou d’illustrer cette rencontre, c’est toute une imagerie de visitation en costume gris, d’archange, de conception, d’incarnation, qui revient dérouler les vues altérées de son vieux film muet.
Maintenant, je ne peux pas dire que monsieur Temps soit devant ou derrière moi. C’est par la langue qu’il se manifeste autant qu’au bout des doigts, dans la poitrine, dans la peau qui respire et qui sent.
L’ami chéri, admiré, mort dans sa trente-troisième année en 1563, faisant présent de sa parole à son ami, ce sont ses mots que j’entends, ou peut-être leurs petits fantômes qui se relèvent de l’escarcelle du temps chronique – à l’instant même je les ai chantant en poitrine, en bouche, entre les mains – ces mots qu’il dût prononcer à 16 ou 18 ans façon Greta Thunberg mais lui, Étienne ou Estienne de la Boétie, avec sa plume sur le papier, mots de si fraîche écologie que je les espère déjà revenir encore demain aux oreilles des petits-enfants futurs et de leurs parents et grands-parents.

Ce qu’il y a de clair et d’évident, que personne ne peut ignorer, c’est que la nature, ministre de Dieu, gouvernante des hommes, nous a tous créés et coulés en quelque sorte dans le même moule, pour nous montrer que nous sommes tous égaux, ou plutôt frères. Et si, dans le partage qu’elle a fait de ses dons, elle a prodigué quelques avantages de corps ou d’esprit aux uns plus qu’aux autres, elle n’a cependant pas voulu nous mettre en ce monde comme sur un champ de bataille, et n’a pas envoyé ici bas les plus forts ou les plus adroits comme des brigands armés dans une forêt pour y abattre les plus faibles. Croyons plutôt qu’en faisant ainsi des parts plus grandes aux uns, plus petites aux autres, elle a voulu faire naître en eux l’affection fraternelle et les mettre à même de la pratiquer, puisque les uns ont la puissance de porter secours tandis que les autres ont besoin d’en recevoir. Donc, puisque cette bonne mère nous a donné à tous toute la terre pour demeure, puisqu’elle nous a tous logés dans la même maison, nous a tous formés sur le même modèle afin que chacun pût se regarder et quasiment se reconnaître dans l’autre comme dans un miroir, puisqu’elle nous a fait à tous ce beau présent de la voix et de la parole pour mieux nous rencontrer et fraterniser et pour produire, par la communication et l’échange de nos pensées, la communion de nos volontés ; puisqu’elle a cherché par tous les moyens à faire et à resserrer le nœud de notre alliance, de notre société, puisqu’elle a montré en toutes choses qu’elle ne nous voulait pas seulement unis, mais tel un seul être, comment douter alors que nous ne soyons tous naturellement libres, puisque nous sommes tous égaux ? Il ne peut entrer dans l’esprit de personne que la nature ait mis quiconque en servitude, puisqu’elle nous a tous mis en compagnie.
À vrai dire, il est bien inutile de se demander si la liberté est naturelle, puisqu’on ne peut tenir aucun être en servitude sans lui faire tort : il n’y a rien au monde de plus contraire à la nature, toute raisonnable, que l’injustice. La liberté est donc naturelle ; c’est pourquoi, à mon avis, nous ne sommes pas seulement nés avec elle, mais aussi avec la passion de la défendre.

Où vont les mots qui se taisent ?